Jean Jouzel, climatologue : « Il n’y a pas, chez les candidats à la présidentielle, une véritable prise de conscience de la réalité du réchauffement climatique »
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A bientôt 80 ans, Jean Jouzel, paléoclimatologue et ancien vice-président du groupe scientifique du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), ne cesse d’alerter sur les conséquences du réchauffement climatique. Il souligne que l’été 2026 reflète ce qu’avait prévu la communauté scientifique et appelle les candidats à l’élection présidentielle à renouveler leur logiciel pour « penser l’organisation de la société en matière d’adaptation et d’atténuation ».
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Avez-vous été surpris par ce qu’ont vécu la France et une partie de l’hémisphère Nord cet été ?
Cela correspond exactement à ce que les scientifiques disent depuis les années 1990, en particulier depuis le troisième rapport du GIEC : une intensification des vagues de chaleur, qui sont plus précoces mais aussi plus tardives et plus fréquentes. Cela ne m’empêche pas d’être surpris quand ma Bretagne natale enregistre 40 ºC en juin. Quand j’étais jeune, ici, on parlait d’une canicule quand il faisait 30 ºC…
Et ce que notre communauté envisage au-delà de 2050 est quand même assez terrible : 3 ºC de plus, c’est deux fois plus que 1,5 °C. On y est à peine, et les conséquences sont déjà là. C’est ce que je dirai [au premier ministre] Sébastien Lecornu, que je dois rencontrer prochainement, qu’il faut faire confiance aux scientifiques.
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Avez-vous le sentiment de ne pas avoir été entendu par les responsables politiques ?
Pour le moment, il n’y a pas, chez les candidats à la présidentielle, une véritable prise de conscience de la réalité de ce réchauffement. Il n’y a pas eu cet été de discours très fort de l’un d’entre eux pour dire que ce sujet sera au cœur de sa campagne, au même plan que d’autres thématiques comme l’immigration ou la sécurité. Il faut qu’ils prennent ce thème à bras-le-corps.
Le problème, c’est que les politiques sont dans le court terme. Leur horizon est d’éviter les dégâts pendant leur mandat. Il y a une telle différence d’échelle de temps entre adaptation et atténuation que le décideur politique va forcément regarder en priorité l’adaptation, alors qu’un véritable homme politique, selon moi, devrait être celui qui a le courage de regarder à moyen et long terme.
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Ce problème est-il aussi le révélateur de la difficulté à mettre en place une véritable planification écologique, comme le voulait Emmanuel Macron, un président de la République capable d’écouter les scientifiques pendant la crise due au Covid-19, mais qui semble plus distant sur les questions climatiques ?
La planification a bien fonctionné la première année, lorsqu’il a fallu faire le constat des chantiers à mener. Ensuite, il n’y a pas eu de force d’entraînement. Pourtant, les rapports du Haut Conseil pour le climat sont excellents. Ses 82 recommandations [formulées le 9 juillet], permettraient de tenir nos engagements par rapport à l’accord de Paris. La France doit être un exemple. Mais je crains que les réponses du gouvernement et des candidats ne soient pas à la hauteur…
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Pourquoi est-ce l’extrême droite qui a réussi à structurer le débat autour de la climatisation cet été ? Cela résume-t-il l’échec de la politique climatique depuis des années ?
Cet échec, c’était de tendre une perche à l’extrême droite qu’elle a su saisir. La climatisation peut être nécessaire dans certains cas, comme ce fut le cas, après 2003, dans les Ehpad, mais elle ne règle pas tout. Quand il a fait 40 ºC cet été, les rues étaient vides, et ce n’est pas la climatisation qui va faire ressortir les gens sous ces températures.
Il faut qu’il y ait un véritable débat, car le réchauffement n’est plus un débat scientifique, mais un problème éminemment politique. Il y a l’analyse de la montée des températures, des précipitations, mais il nous faut surtout penser l’organisation de la société en matière d’adaptation et d’atténuation.
J’ai la conviction que la transition écologique, si elle est bien menée, peut construire le dynamisme économique de la France et de l’Europe. La Chine est en train de le prouver : elle peut à la fois tenir son engagement climatique de la neutralité carbone en 2060 et gagner la bataille économique.
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Vous avez connu beaucoup de présidents de la République. Comment expliquez-vous leurs reculs sur l’environnement ? Ne sont-ils pas assez conscients ? Ont-ils peur par rapport à l’électorat ? Par rapport à la compétitivité des entreprises ?
L’électorat n’est pas automatiquement opposé à l’écologie. A [la Mairie de] Paris, l’un des anciens adjoints d’Anne Hidalgo, Emmanuel Grégoire [Parti socialiste], vient d’être élu pour prendre sa suite, c’est quand même une sacrée reconnaissance de la politique menée. Prenons le cas de Nicolas Sarkozy. Il a pris l’excellente initiative du Grenelle de l’environnement. Et puis il a tout balayé au moment du Salon de l’agriculture [de 2011] en disant : « L’environnement, ça commence à bien faire… ».
Nous n’en serions pas là si nous avions appliqué les 900 pages de recommandations issues du Grenelle, et Nicolas Sarkozy aurait un bilan à présenter sur ce sujet crucial. Ou encore Emmanuel Macron, qui me cite en 2016, ainsi que d’autres scientifiques, en disant que nous ne pouvons pas nous tromper, et puis qui lâche [en 2022] : « Qui aurait pu prédire la crise climatique ? » Les gouvernants doivent aller au bout de leurs ambitions. On voit trop souvent un fossé entre les objectifs affichés et la réalité.
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Il semble même y avoir des reculs dans les prises de parole. Cet été, Emmanuel Macron et Sébastien Lecornu n’ont pas toujours eu des mots très forts pour faire le lien entre les événements et le réchauffement climatique…
C’est vrai, et je le regrette profondément. La mission la plus noble du politique est de choisir les mots et de montrer une direction. Face au réchauffement climatique, ils doivent faire prendre la mesure de ce défi planétaire tout en mettant en place des politiques de long terme. Pendant la campagne présidentielle, des candidats en parleront, mais cela ne peut pas être suffisant : il faut mettre en place une véritable stratégie, une politique structurante sur toute la prochaine mandature, par exemple en poursuivant et en amplifiant le plan d’électrification. Moi, je serais fier que mon pays tienne l’engagement du − 55 % d’émissions [de gaz à effet de serre] en 2030. Et ça se jouera lors du prochain mandat.
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Craignez-vous une habituation de la société, et comment faire pour que ce sujet crucial ne soit pas relégué au second plan ?
Ma crainte, c’est effectivement que lorsque la campagne commencera réellement cet automne, on aura oublié ce qui s’est passé cet été. Les médias ont un rôle important à jouer, car les défis du réchauffement ne disparaissent pas une fois que les températures retombent.
Bien sûr, notre communauté de scientifiques doit continuer à témoigner sans tomber dans le catastrophisme. Je suis quelquefois un peu énervé en écoutant certains dire que 2026 sera le dernier été doux, car c’est faux : 2027 peut être moins catastrophique, même si ce genre d’été va devenir plus fréquent et encore plus intense. Les associations, l’éducation nationale, les entreprises qui ont parfaitement conscience du défi : tout le monde a un rôle à jouer, mais l’articulation politique reste essentielle.
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Auriez-vous compris que Monique Barbut, la ministre de la transition écologique, démissionne cet été ?
Oui. Ce qu’elle a fait est illisible [la ministre a annoncé sa démission le 21 juillet, après l’adoption de la loi d’urgence agricole, avant de la retirer le lendemain]. Pourtant, c’est une personne pour qui j’ai du respect, elle a une connaissance de ces sujets et des négociations climatiques que peu de ministres ont. Mais c’était le moment de taper du poing sur la table.
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