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Les déterrés
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« La liberté ne se décrète pas, elle s’expérimente » : Gustav Landauer et l’utopie coopérative

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Considéré en son temps comme « l’agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire radical », le théoricien anarchiste allemand Gustav Landauer (1870-1919) a cherché à établir, dans ses écrits et par ses actions, un modèle communautaire liant aspirations individuelles et esprit de solidarité.

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Tombé dans l’oubli et presque inconnu en France, Gustav Landauer voit, depuis le centenaire de sa mort en 2019, plusieurs de ses ouvrages republiés et traduits en français. Le philosophe anarchiste est né le 7 avril 1870 dans une famille de commerçants juifs non pratiquants, à Karlsruhe, en Allemagne.

Un an après sa naissance, l’empire nouvellement formé promulgue des lois antisocialistes interdisant organisations politiques et activités de cette obédience, perçues alors comme des « dangers » pour le régime. Landauer grandit dans une société qu’il trouve étriquée – il dénoncera dans ses écrits l’esprit « philistin »1 qui l’entourait alors. Il se forme à la philosophie et aux lettres modernes, et forge ses opinions politiques notamment par la découverte de La femme et le socialisme, d’August Bebel, publié en 1879. Figure majeure de la social-démocratie révolutionnaire, l’auteur y dénonce la dureté de la condition féminine dans la société capitaliste et défend l’égalité des sexes.

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Philosophie et engagement

Les lois antisocialistes étant abolies en janvier 1890, le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) s’impose rapidement comme l’un des principaux partis politiques du pays. Landauer, en 1892, se rapproche de Die Jungen (les Jeunes), un groupe du SPD plus radical que la ligne officielle du parti et hostile au réformisme. Die Jungen sera exclu du parti la même année et Landauer chassé de l’université en raison de son militantisme.

Profondément opposé aux logiques réformistes, le philosophe n’aura de cesse de dénoncer les sociaux-démocrates aux calculs électoraux, tandis qu’il voit dans le socialisme « une tendance de la volonté humaine et une vision des conditions et des voies qui mènent à l’accomplissement » (L’Appel au socialisme, La Lenteur, 2019 [1911]).

Devenu anarchiste par ses lectures de Pierre Kropotkine et Pierre-Joseph Proudhon, il rejoint ses camarades de Die Jungen, rassemblés dans l’Union des socialistes indépendants, et devient le rédacteur en chef de leur organe de presse, Der Sozialist (« Le Socialiste »).

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« Il ne faut pas dire : “Aujourd’hui, nous ne sommes pas libres, mais demain, par on ne sait quel coup de baguette magique, nous serons libres” ; il faut dire : “Nous avons tous sans exception la liberté en nous et nous devons seulement la faire passer dans la réalité extérieure”. »

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Cette activité lui vaut de nombreux démêlés judiciaires, allant même jusqu’à plusieurs mois de prison entre 1893 et 1894. Pour lui, réflexion et action concrète sont indissociables. Sa défense de l’anarchisme, lors du Congrès international des travailleurs, en 1893 à Zurich, conduit à son exclusion et à celle de tous les autres anarchistes.

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La coopérative, voie d’émancipation

Au sein de la rédaction de Der Sozialist, des dissensions apparaissent entre Landauer et d’autres rédacteurs partisans du marxisme. Le philosophe reproche à la vulgate marxiste une vision mécaniste de l’histoire, « de déboucher sur l’attentisme, d’être un “appel à l’impuissance”, puisque le socialisme est censé découler du plein développement du mode de production capitaliste et qu’il n’y a donc plus qu’à attendre que les conditions objectives de son renversement soient réunies », analyse Jean-Christophe Angaut, maître de conférences en philosophie à l’ENS de Lyon, dans les Cahiers philosophiques consacrés à Gustav Landauer (éditions Vrin, 4e trimestre 2025).

« Ce marxisme, celui de la IIe Internationale, repose sur l’idée – formulée par Engels – selon laquelle le système capitaliste poussé à son comble finira par atteindre le summum de ses contradictions avant de se renverser en son contraire, détaille Anatole Lucet, docteur en philosophie. Pour Landauer, cette croyance est infondée, elle ne peut déboucher sur une société émancipée : tout au plus sur un socialisme d’État. Pour lui, il convient de se détourner dès à présent et de tenter de vivre autant que possible sans avoir recours à l’État ou au capital. »

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Pour contrer le capitalisme, le philosophe prône de s’en extraire en formant de petites communautés et coopératives. « La liberté ne peut être créée, elle ne peut qu’être expérimentée. Il ne faut pas dire : “Aujourd’hui, nous ne sommes pas libres, mais demain, par on ne sait quel coup de baguette magique, nous serons libres” ; il faut dire : “Nous avons tous sans exception la liberté en nous et nous devons seulement la faire passer dans la réalité extérieure” », écrit-il en 1911 dans un article intitulé « Individualisme », dans les colonnes de Der Sozialist. « Landauer a passé sa vie à expérimenter des formes de communautés différentes, explique Anatole Lucet. Autour de ses 30 ans, après son deuxième séjour en prison, il se tourne vers des formes communautaires avec des individus qui se rassemblent pour vivre leur aspiration communautaire sans attendre. Mais il se rend aussi compte qu’il y a un vrai problème d’entre-soi, rendant ces projets insatisfaisants. »

Ses désaccords avec les autres membres du journal l’isolent et, en 1899, Der Sozialist cesse de paraître. Landauer se recentre sur le travail intellectuel en parallèle de son activité de libraire, participe à des cercles littéraires et y rencontre le jeune Martin Buber, philosophe et spécialiste de la mystique juive, qu’il mène vers l’anarchisme. En 1908, il fonde le Sozialistischer Bund, organisation rassemblant des coopératives et des communautés « dont les membres produisent ce dont ils ont besoin, sans l’entremise des industriels ni des commerçants, grâce à la participation de chaque consommateur, selon sa profession, à la production des besoins de ses camarades et des siens au sein d’un groupe de production en lien étroit avec la coopérative principale », note-il dans Coopératives et émancipation (éditions Nada, à paraître en 2026).

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Il relance dans la foulée Der Sozialist, diffusant son « appel au socialisme », « mouvement de culture, une lutte pour la beauté, la grandeur et la plénitude des peuples ». Mais le journal est interdit en 1915, à cause de ses prises de position pacifistes. Le déclenchement de la guerre met également un coup d’arrêt au Sozialistischer Bund, fort d’une quinzaine de groupes comptant dix à vingt membres chacun.

En octobre 1918 éclate la révolution allemande. Une « république des conseils » est proclamée en avril 1919 en Bavière. Gustav Landauer y participe en tant que commissaire à l’instruction publique et à la culture. Mais l’expérience ne dure pas et, en mai, l’armée reprend la ville de Munich où s’était établi le gouvernement de la république des conseils.

Arrêté et enfermé à la prison de Stadelheim, Gustav Landauer est assassiné le 2 mai 1919 par les corps francs, volontaires recrutés pour écraser les révolutionnaires. « L’aspiration actuelle à refonder l’ensemble des rapports sociaux peut s’inspirer des formes communautaires ébauchées par Landauer, souligne Anatole Lucet. Par ses analyses et ses expérimentations, il pose un diagnostic d’une lucidité remarquable sur un problème ancestral : comment faire communauté tout en répondant aux aspirations et aux attentes de chacun. »

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