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«La meilleure prévention de l’éco-anxiété, c’est de mettre fin aux doubles discours, à l’inaction»

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La pédopsychiatre Laelia Benoit et la psychologue clinicienne Manuela Santa Marina ont accepté de croiser leurs expériences et leurs connaissances sur ce phénomène mal appréhendé. Elles dépeignent un état qu’«il ne faut pas pathologiser mais politiser».

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Santé mentale
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A Fontainebleau, le 23 juillet 2026, après l’incendie qui a ravagé près de 2 000 hectares.
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Anaïs Moran
 03/09/2026 
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Parfois caricaturée, voire niée, souvent incomprise et méprisée, l’éco-anxiété se diffuse pourtant bel et bien en France. Alors que le mercure frôlera les 40 °C dans la moitié sud en cette fin de semaine et que Météo France vient de confirmer que le pays a connu son été le plus chaud jamais enregistré – la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, appelant à un «électrochoc […] à la hauteur des enjeux d’adaptation et d’atténuation» –, l’Observatoire de l’éco-anxiété (Obseca) publie, vendredi 4 août, les résultats de sa nouvelle enquête, deux ans après son premier baromètre.

Selon ces données, l’éco-anxiété est en hausse de plus de 20 % en France depuis 2024. De plus en plus difficile d’ignorer sa réalité. Laelia Benoit est pédopsychiatre, sociologue et chercheuse à l’Inserm et au Yale Child Study Center, dans le Connecticut (Etats-Unis). Manuela Santa Marina, psychologue clinicienne en France à la Fondation l’Elan Retrouvé, spécialisée dans l’éco-anxiété et la psychotraumatologie. Pour Libération, elles ont accepté de croiser leurs expériences et leurs connaissances sur ce phénomène mal appréhendé. En portant un message essentiel : l’éco-anxiété est politique.

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C’est quoi, l’éco-anxiété ?

Laelia Benoit : La première définition vient de Véronique Lapaige, médecin de santé publique belgo-canadienne, qui l’a formulée en 1996 : «Un mal-être identitaire dans un contexte de bouleversements environnementaux.» Les choses ont évolué depuis, car l’éco-anxiété peut se manifester par de la colère, de la honte, de la culpabilité, de l’indignation, mais aussi des émotions plus positives comme l’espoir ou l’envie d’agir. Aujourd’hui l’éco-anxiété est une mal nommée car elle recouvre, en réalité, plein d’émotions différentes.

Manuela Santa Marina : L’éco-anxiété n’est pas une maladie. Elle correspond à la prise de conscience de l’interconnexion des enjeux liés à la crise environnementale. Dans les cas les plus sévères, elle peut faire basculer vers certaines pathologies, telles que les troubles dépressifs et les troubles anxieux. Je fais souvent le lien avec le deuil : ce n’est pas une maladie, mais on ne peut nier la souffrance qu’il représente. Et comme pour l’éco-anxiété, dans certaines situations extrêmes, il peut amener à une pathologie quand la souffrance devient telle qu’on n’arrive plus du tout à fonctionner.

L.B. : Toutes les sociétés savantes médicales internationales habilitées à définir les critères des maladies mentales sont d’accord pour dire que l’éco-anxiété n’est pas une maladie.

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La hausse de l’éco-anxiété vous surprend-elle? Selon les données de l’Obseca, 15,6 millions de personnes en France sont éco-anxieuses, contre 12,5 millions en 2024. Cela vous surprend-il ?

M.S.M. : Pas du tout. Les patients que je suivais déjà pour ces questions n’ont pas été déstabilisés par les évènements récents, même s’ils sont angoissés à l’idée que l’attention retombe, qu’une amnésie collective l’emporte sur l’été caniculaire que nous peinons à quitter. Par contre, effectivement, il y a beaucoup de nouvelles demandes à mon cabinet, de personnes auparavant peu touchées par ces enjeux. On assiste à une ouverture de la fenêtre d’Overton sur ce sujet [cadre qui permet à une idée d’être acceptée dans le débat public à un moment donné, ndlr], et ce mouvement s’auto-alimente : plus chacun ose dire que la crise climatique le bouscule, plus il ouvre la voie à d’autres pour exprimer les mêmes inquiétudes. Le nombre d’éco-anxieux va continuer de croître ces prochaines années.

L.B. : Avant, pour un certain nombre de personnes, le changement climatique, c’était des chiffres et des moyennes saisonnières. Là, les gens l’ont vécu dans leur chair et leur quotidien, incapables de dormir à cause des températures invivables, attaqués par les moustiques, cernés par les feux, témoins directs de la disparition de la rivière au fond de leur jardin… C’est cette prise de conscience environnementale qui conduit à l’éco-anxiété.

M.S.M. : Une émotion remplit une fonction. L’éco-anxiété est là pour exprimer un inconfort, pour dire qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Le chercheur finlandais Panu Pihkala distingue trois formes d’expression émotionnelle liées à l’éco-anxiété. La réponse «anxieuse», qui pousse les gens à chercher comment limiter les conséquences du changement climatique pour eux, leurs proches, l’environnement. Le «deuil écologique», où l’on prend conscience que quelque chose est perdu de façon irrémédiable, avec la tristesse qui l’accompagne. Et puis il y a «la honte et la culpabilité écologique», en réalisant que c’est notre propre mode de vie qui détruit la planète. La plupart des gens traversent et retraversent ces différents états.

L.B. : Ce sont des réactions saines et légitimes par rapport à des désordres qui sont réels. Il ne faut pas pathologiser l’éco-anxiété. Il faut la politiser.

 

C’est-à-dire ?

L.B. : Les individus souffrent parce qu’ils constatent une dissonance entre l’urgence de la situation et l’inaction générale. L’éco-anxiété est un sujet de santé publique, tant elle touche une large part de la population. Mais cela ne signifie pas que les facteurs de risque sont individuels, ni que la réponse doit nécessairement être médicale. Pour les cas les plus sévères, bien sûr, un accompagnement par des professionnels est nécessaire. Mais on ne réglera pas l’éco-anxiété à coups de clips du ministère de la Santé, de médicaments ou d’unités spécialisées dans les hôpitaux. La réintroduction de pesticides, par le biais de la loi d’urgence agricole, qui a failli pousser la ministre de la Transition écologique à la démission, ou encore la une de Paris Match avec Macron en jet-ski à Brégançon en pleine canicule, contribuent à la montée de l’éco-anxiété.

M.S.M. : La campagne de communication du gouvernement sur «comment gérer l’éco-anxiété» fait penser à ces entreprises qui ouvrent un service de prévention des risques psychosociaux, tout en laissant, à côté, le harcèlement et la maltraitance s’aggraver au sein de leur boîte.

 

Les 15-24 ans sont la catégorie d’âge la plus concernée par l’éco-anxiété. Pourquoi ?

L.B. : Les 15-24 ans ont conscience d’être la génération la plus exposée aux risques, mais c’est aussi eux qui éprouvent le plus le sentiment d’impuissance. Ils n’ont pas le capital social, culturel ou financier pour changer les choses. Il est difficile d’interroger par questionnaire des enfants très jeunes, mais dès 11-12 ans, le développement de la pensée complexe permet de commencer à appréhender les problèmes systémiques. Il serait intéressant de mener des enquêtes auprès des 11-15 ans. Cela ne m’étonnerait pas qu’elle y soit tout aussi forte que chez les 15-24 ans.

 

L’écart entre femmes et hommes n’est pas significatif. En revanche, les hommes représentent 70 % des cas de «risque psychopathologique». Comment l’expliquer ?

M.S.M. : Je donne mon avis de terrain, je ne suis pas chercheuse. Dans mon cabinet, j’ai beaucoup plus de femmes que d’hommes en consultation parce que les hommes sont souvent moins éduqués à traverser leurs états émotionnels. Or, oser parler de ses émotions, accepter d’être vulnérable, c’est ce qui permet de les traverser sans se prendre les pieds dans le tapis, et donc sans basculer dans le pathologique.

L.B. : Pour le savoir, il faudrait mener des entretiens auprès de ces hommes. Une hypothèse cependant : les normes masculines d’indépendance et d’autosuffisance contribuent à l’isolement. Une étude en particulier montre que chez les hommes plus jeunes, la solitude entraîne davantage de détresse psychologique en raison du temps passé sur les réseaux sociaux. On peut imaginer que chez des hommes éco-anxieux, sans interactions réelles, le sentiment de désespoir et d’incapacité à agir est important.

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En termes de catégorie socio-économique, ce sont les CSP + qui ressortent comme les plus touchés.

L.B. : Oui. Plus on est informé, plus on est conscient des enjeux, plus on est affecté. Aux Etats-Unis, plusieurs études montrent que les minorités, notamment ethniques, ou en situation de pauvreté, sont particulièrement touchées par l’éco-anxiété. C’est une situation proprement américaine : dans ce pays au racisme et capitalisme décomplexé, les personnes appartenant à des minorités savent qu’elles sont discriminées. Et par extension, qu’elles seront en première ligne face aux bouleversements que le changement climatique provoquera, car en période d’instabilité, elles sont toujours les boucs émissaires et les premières discriminées. Plus une personne a conscience des disparités et les systèmes d’oppression, plus elle est à même d’être sensible aux enjeux environnementaux.

M.S.M. : En France, les CSP+ peuvent se retrouver plus facilement dans le terme «éco-anxiété» que d’autres catégories. Ce sont elles qui peuvent payer pour consulter, donc leur détresse est plus facile à soulager. Mais que sait-on vraiment de la santé mentale des agriculteurs face au changement climatique ? Que sait-on des personnes coincées dans des bouilloires thermiques qui décompensent psychiquement ou développent des idées suicidaires ? Elles ne s’identifient peut-être pas au terme d’«éco-anxieux», mais ça ne veut pas dire qu’elles souffrent moins.

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Comment aidez-vous vos patients ?

M.S.M. : Je me suis rendu compte que la clinique des éco-anxieux était très proche de celle des victimes de violences intrafamiliales. Chez ces dernières, il y a la douleur de l’agression, mais il y a aussi celle, plus insidieuse, d’un système qui se tait et a laissé faire. Chez les éco-anxieux aussi, la blessure est double. Et c’est la seconde, celle du silence collectif, qui génère une remise en question permanente : les patients se demandent s’ils n’exagèrent pas, s’ils peuvent en parler à leur psy et si celui-ci va les croire, avec la peur d’être ostracisés s’ils abordent le sujet. Donc la toute première chose à faire, c’est d’aider la personne à se sentir comprise, pour éviter tout risque de retraumatisation.

L.B. : L’inaction climatique et le déni politique sur l’urgence de la situation sont des formes d’abus. Je rejoins Manuela sur son parallèle, car on parle bien là d’un problème systémique et culturel. Comme pour la culture de l’inceste, du viol, de l’infantisme [fait de dévaloriser la parole et le ressenti des enfants en raison de leur âge, ndlr], on laisse perdurer une indifférence collective, une inaction, un aveuglement, un silence sur des formes de violences qui sont abusives.

M.S.M. : D’où la nécessité de former un maximum de psychologues à ce sujet, pour qu’ils aient la bonne grille de lecture, pour offrir de véritables espaces de confiance en cabinet et pour éviter les «mais ce n’est pas plutôt à cause de vos parents que vous questionnez votre rapport au monde ?» en cherchant un éventuel dysfonctionnement interne à la personne.

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L.B. : Un accompagnement individuel permet de mieux saisir tous les rouages systémiques. C’est inconfortable, certes, les émotions peuvent temporairement se démultiplier, car on s’autorise à les ressentir, mais ce n’est pas un problème en soi. L’objectif, c’est d’accompagner cette transition émotionnelle. Elle est indispensable pour permettre à la personne de retrouver les ressources nécessaires, d’entrer dans une phase constructive et de se mettre en mouvement. L’agentivité, cette capacité à être acteur de sa propre vie, aide à canaliser l’éco-anxiété.

M.S.M. : Lorsqu’ils arrivent à mon cabinet, de nombreux patients sont paralysés par l’idée que leurs actions doivent être à la hauteur, comme s’il fallait devenir des super-héros du militantisme, tout en étant végétariens, cyclistes, touristes qui ne prennent jamais l’avion… Ils se mettent une pression de dingue. Alors que de petites expériences collectives d’un faire ensemble autrement peuvent faire du bien, et être un tremplin. Je pense à ce patient, inquiet de voir les arbres de sa résidence mourir pendant les vagues de chaleur, qui a proposé à ses voisins de les arroser ensemble. Ou à cette patiente, mobilisée avec d’autres parents d’élèves dans l’école de son fils pour rendre les salles de classe moins invivables pendant la canicule de juin. Cela leur a permis de se rendre compte qu’ils n’étaient pas seuls.

L.B. : Des études ont montré que l’action collective permet d’améliorer le bien-être des éco-anxieux. Sachant que la définition de collectif, ça commence à plus d’une personne. Parler de ses inquiétudes pour l’environnement à quelqu’un d’autre, c’est déjà une action collective.

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En cette année de présidentielle, qu’avez-vous envie de dire aux candidats et candidates ?

L.B. : J’ai surtout envie de m’adresser aux citoyens et citoyennes en leur disant qu’il y a un coup à jouer. Faire entendre sa voix est très difficile, on l’observe avec les personnes engagées dans le mouvement #MeToo, ou récemment dans la lutte contre les violences périscolaires, qui ont été longtemps décrédibilisées. Mais je veux croire que si nous faisons suffisamment de bruit, alors nos décideurs politiques ne pourront plus ignorer le changement climatique ou ne s’y intéresser que par temps de canicule. Les cinq prochaines années seront décisives.

M.S.M. : En matière d’éco-anxiété et de santé publique, la meilleure prévention, c’est de mettre fin aux doubles discours, à l’inaction, et à la violence institutionnelle qui les accompagne. Les femmes et hommes politiques doivent agir pour les générations à venir.

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Anaïs Moran
 03/09/2026 
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La pédopsychiatre Laelia Benoit est intervenue aux Rencontres de Die et de la Biovallée, à Die
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Laelia BENOIT
Chef.fe de projet
Psychiatrie du développement et trajectoires : Enjeux cliniques et de santé publique
Chercheur.se associé.e
Compétences : Psychiatrie – enfant – adolescent – qualitatif – psychologie – sociologie

Je suis pédopsychiatre et chercheuse à l’université de Yale et au Centre de Recherche en Epidémiologie et Santé des Populations (CESP) de l’Inserm. Je suis formée à la théorie ancrée (Master Santé, Populations, Politiques Sociales de l’EHESS) et à l’Interpretative Phenomenological Analysis. En 2017, pendant ma thèse de sciences, j’ai créé le Grounded Lab pour faire bénéficier aux étudiants en santé d’un atelier au sein duquel il serait possible de découvrir la recherche qualitative en mettant la main à la pâte. 

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