Sélectionner une page

Des eaux vives pour demain

.

7 associations travaillent  autour de « Alliance Drôme » , réseau d’actrices de préservation de la rivière : ETC-yeux dans l’eau, Ecologie au quotidien , Chrysallis-biodiversité, Codyter, PUHR, Ex-LICHEN, Biovallée.

.

L’année 2026 restera dans les mémoires pour ses deux extrêmes hydriques. D’un hiver humide marqué par des inondations majeures dans l’Ouest de la France, nous avons basculé vers un été caniculaire et particulièrement sec. Les dégâts sont immenses.

.

 28/09/2026
.

Les sécheresses nous coûtent cher

Quatre ans seulement après la dernière sécheresse en date, nous traversons une nouvelle sécheresse historique marquée par son intensité, sa longueur (précoce et tardive) et son étendue spatiale. En cette fin d’été, 99 départements sont toujours concernés par des restrictions sécheresse et 75 sont au niveau de crise, le plus haut niveau de restrictions. C’est du jamais vu depuis la mise en place des mesures de gestion de crise sécheresse.

Les dégâts s’élèvent déjà à plusieurs milliards d’euros et devraient dépasser les coûts liés à la sécheresse de 2022 (plus de 5 milliards d’euros dont environ 3,5 milliards pour les maisons fissurées et soumises au risque de retrait gonflement d’argile). Tout se passe comme si l’habitabilité des territoires était assurée et que notre économie pouvait “éponger” ces pertes en poursuivant sa croissance aveugle aux nouvelles conditions climatiques..

.

Nous devons bien compter les pertes occasionnées par ces sécheresses car elles révèlent la vulnérabilité intrinsèque de nos territoires et celle de notre économie : pertes agricoles sur toutes les filières végétales et animales, pertes de bois et de forêts qui se transforment en source d’émission de carbone, maisons fissurées, navigation fluviale à l’arrêt ou ralentie, tout comme la production nucléaire et industrielle, moindre production hydroélectrique, coûts d’acheminement d’eau potable en urgence, etc.

Ces pertes économiques directes et immédiates correspondent à l’inaction, aux incuries politiques, aux manques d’investissement passés. Quand allons-nous enfin investir dans les politiques de résilience hydrique ?

.

Nous pouvons identifier deux besoins d’investissement majeurs : dans le petit cycle de l’eau lié aux infrastructures d’eau potable et d’assainissement, mais surtout dans le grand cycle de l’eau lié aux rivières, nappes et zones humides que nous appelons hydrosystèmes.

Au-delà d’une urgente adaptation de nos consommations par la sobriété hydrique et énergétique, nous devons nous projeter plus loin en investissant des moyens à la hauteur de ce dont toute notre économie dépend : des hydrosystèmes en bonne santé.

.

Le prix de l’eau va indéniablement augmenter

Le constat est partagé par l’ensemble des gestionnaires, publics comme privés. Les professionnels de l’eau estiment un besoin supplémentaire d’au moins 3 milliards d’euros par an pendant 5 ans[1], pour adapter nos infrastructures aux évolutions climatiques, notamment en renouvelant les réseaux d’eau vétustes, et pour améliorer la dépollution des eaux usées notamment en période de sécheresse.

La meilleure manière de l’envisager est de mettre en place une tarification sociale qui incite à la sobriété, de faire preuve de solidarité entre les territoires urbains et ruraux et de lisser le mur d’investissement en ayant recours à l’emprunt. Du côté du petit cycle de l’eau, la route est tracée, on sait quoi faire.

.

Mais cela reste insuffisant. Car le prix de l’eau n’est que l’arbre qui cache la forêt.

Toutes les activités humaines dépendent de l’état de nos rivières et de nos nappes. Et tant que nous continuerons à les ignorer, à les maltraiter, à nous en dédouaner en regardant ailleurs, nous n’aurons pas fini d’en payer le prix.

.

Des hydrosystèmes en bonne santé sont notre meilleure assurance-vie

Les deux-tiers des rivières et plans d’eau ne sont toujours pas en bon état (chimique et écologique), tout comme le tiers de nos masses d’eau souterraine. Nous sommes loin des objectifs fixés par l’Union européenne depuis 25 ans. Les principales altérations portent sur les pollutions, les prélèvements excessifs et les modifications morphologiques. Si on comprend bien les deux premières, les pressions morphologiques exercées sur les rivières sont plus difficiles à appréhender. Et pourtant, elles sont fondamentales car elles conditionnent la bonne santé des hydrosystèmes.

La solution tient en cette injonction : ralentir l’eau sur nos terres en lui redonnant son espace.

.

Nos sociétés modernes se sont développées sur un modèle de contrôle hydraulique absolu basé sur le drainage massif des terres, l’endiguement et la canalisation des fleuves et des rivières, le stockage artificiel pour la production d’énergie électrique et l’irrigation agricole. Le remembrement agricole et l’agriculture industrielle, l’urbanisation galopante et l’étalement des routes, ont largement contribué à la disparition de ces “paysages-éponges” qui régulent naturellement ces extrêmes hydriques.

Le résultat est visible à chaque épisode d’inondation, toute l’eau est évacuée et se concentre rapidement dans les points bas, précisément là où se situent de nombreux enjeux économiques. Plus rien ne retient l’eau dans les terres. Les rivières ne peuvent plus encaisser ni les vagues de chaleur, ni les sécheresses et lors des fortes pluies, elles se transforment en torrents qui inondent les plaines imperméabilisées.

.

L’hydrologie régénérative offre une nouvelle perspective pour la résilience hydrique

Les enjeux de l’eau sont tellement complexes qu’aucune solution technologique ne pourrait à elle seule apporter une réponse pérenne. Les pistes d’action sont multiples et doivent nécessairement s’ancrer dans les territoires. Ainsi demandent-elles à être portées par des politiques ambitieuses et novatrices.

L’hydrologie régénérative propose une vision renouvelée de nos rapports à l’eau en alliance avec les écosystèmes. Ce n’est pas une méthode miracle mais un horizon visant la résilience des territoires face aux risques de sécheresse, d’incendie, d’inondation, d’érosion des sols, de pertes de fertilité et de biodiversité.

.

Dans la pratique, elle fédère un ensemble de techniques suivant des principes d’aménagement que sont ralentir, infiltrer, stocker l’eau de pluie en priorité dans les paysages, c’est-à-dire dans les sols, dans les nappes, mais aussi dans la végétation (forêts et zones humides) plus dense et diversifiée. Ces principes s’articulent autour d’un triptyque eau-sol-arbre qui se décline dans les milieux aquatiques, agricoles, forestiers et urbains.

En contexte agricole par exemple, ces approches combinent des pratiques agroécologiques (sol), l’agroforesterie (arbre) et des micro-ouvrages hydrauliques (eau) afin de répartir et d’infiltrer l’eau dans les parcelles, ce qui permettrait de réduire – dans une certaine mesure – la dépendance à l’irrigation. Ces pratiques et ces aménagements contribuent non seulement à régénérer la fertilité des sols, mais aussi à renforcer la résilience des cultures face aux vagues de chaleur, aux manques comme aux excès d’eau.

.

Dans l’Ain, en Drôme et en Ardèche, des territoires pionniers[2] ont fait le choix de soutenir des dizaines d’agricultrices et d’agriculteurs pour implémenter et tester des pratiques d’hydrologie régénérative dans leurs parcelles. Forts des premiers retours d’expérience, ces territoires souhaitent aller plus loin en soutenant d’autres exploitants et en élargissant le périmètre d’action aux forêts, aux rivières et aux espaces urbains. Par ailleurs, l’association Pour une hydrologie régénérative souhaite poursuivre ces démarches pilotes dans toute la France[3].

En contexte forestier, l’expérimentation et l’essaimage du modèle de forêt-éponge gagne à se faire connaître, notamment après les incendies de cet été. Des pratiques de dé-drainage, de régénération de zones humides et de ruisseaux forestiers, associées à des pratiques forestières favorisant la libre évolution et des pratiques sylvicoles mixtes à couvert continu sont autant d’approches techniques existantes allant dans le sens d’une régénération des hydrosystèmes. Par exemple dans l’Aube, l’Office National des Forêts (ONF)[4] et les gestionnaires de rivières (EPAGE Armançon et SDDEA) expérimentent ce modèle de forêt éponge et voient déjà les bénéfices tant pendant les étés secs (moindre mortalité des arbres, soutien à l’étiage des rivières) que pendant les hivers humides (réduction et retardement du pic de crue). Nous pouvons aller encore plus loin en tissant des alliances avec une espèce ingénieure et clé de voûte des hydrosystèmes : le castor. Nous en reparlerons au cours d’un atelier spécial avec l’ONF sur le salon Produrable, le 1er octobre à 16h45 – 17h30 dans la salle 242A.

Les collectivités locales sont en première ligne pour déployer des projets d’hydrologie régénérative sur les territoires. Pour autant, tout ne doit pas reposer sur les pouvoirs publics et les contribuables. Le monde économique, qui dépend largement du grand cycle de l’eau, doit aussi participer à l’effort de dépollution, de sobriété et de régénération des hydrosystèmes. Il s’agit de déployer un large panel de solutions allant des plans de sobriété hydrique jusqu’au financement de projets d’hydrologie régénérative sur les territoires.

.

Plus globalement, l’hydrologie régénérative nous exhorte à changer nos représentations, nos organisations et nos postures pour développer des modèles plus robustes dans un monde fluctuant[5]. Puissent ces évènements tragiques nous conduire, au-delà des seules logiques d’adaptation, vers la régénération hydrique des territoires pour mieux les préparer aux prochaines fluctuations.

.

Charlène Descollonges Ingénieure hydrologue. 

 28/09/2026

.

Article publié en partenariat avec Produrable. 30 sept. & 1er oct. 2026. Palais des Congrès, Paris.

 

[1] Au défi du changement climatique, les services d’eau et d’assainissement en première ligne – étude socioéconomique et environnementale du FP2E et BDO advisory – 8e édition (2023)

[2] Il s’agit de la commune de Colomieu dans l’Ain et de quatre collectivités en Drôme et en Ardèche, la communauté d’agglomération de Arche Agglo et la communauté de communes de Rhône Crussol, la communauté d’agglomération de Valence Romans Agglo, et la communauté de communes Porte Drôme Ardèche

[3] Plus d’information sur le site internet de l’association : https://hydrologie-regenerative.fr/

[4] Voir l’article “Hydrologie régénérative, ou comment redonner à l’eau sa place en forêt et dans les paysages” sur https://www.onf.fr/vivre-la-foret/enjeux-foret/biodiversite-foret/proteger-biodiversite/zones-humides-foret/%2B/2abb::hydrologie-regenerative-eau-en-foret.html

[5] L’Entreprise robuste : Pour une alternative à la performance, Olivier Hamant, Olivier Charbonnier et Sandra Enlart. Odile Jacob, février 2025

.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *