Un nuage radioactif traversa la France entière en quatre jours.
.
Les autorités affirmèrent qu’il n’y avait aucun danger.
Une professeure de sciences naturelles, elle, ne les crut pas.
Le 26 avril 1986, le réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl explosa en Ukraine soviétique.
En quelques jours, le panache radioactif traversa l’Europe.
Le 29 avril, il atteignait la France.
.
Le 1er mai, il recouvrait les trois quarts du territoire, Corse comprise.
Le lendemain de l’explosion, le service chargé de mesurer la radioactivité en France, le SCPRI, dirigé par le professeur Pierre Pellerin, annonça qu’aucune augmentation significative n’avait été détectée.
Les bulletins météo assuraient qu’un anticyclone protégeait le pays.
Le message était simple. Rien à craindre.
.
.

.
Michèle Rivasi n’était alors ni scientifique de renom ni responsable politique.
Elle enseignait les sciences naturelles dans des lycées de la Drôme, agrégée de biologie, ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses.
Elle épluchait les mêmes bulletins que tout le monde. Les chiffres ne collaient pas.
Voici ce qui l’a alertée. Les mesures venues d’Allemagne, de Suisse, d’Italie montraient des niveaux de contamination bien supérieurs à ceux annoncés côté français.
Un nuage ne s’arrête pas à une frontière tracée sur une carte.
.
Elle le dit à la télévision, sur le plateau de « Droit de réponse ». Elle appela à la création d’un laboratoire indépendant, capable de mesurer la radioactivité sans dépendre de l’État.
Beaucoup rirent. Une prof de lycée qui remettait en cause le service officiel de radioprotection ?
Certains la traitèrent d’alarmiste.
D’autres la sommèrent de se taire, de laisser parler les experts.
Elle ne se tut pas.
.
Le 28 mai 1986, un mois après la catastrophe, l’association qu’elle venait de fonder avec des scientifiques et des citoyens fut déposée en préfecture. La Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité, la CRIIRAD, vit le jour à Valence. Sans budget d’État. Financée par des dons.
Pensez à ce qu’il fallait pour ça, en 1986. Pas d’internet, pas de réseaux sociaux, pas de relais. Une poignée de personnes et des compteurs Geiger.
Les années suivantes, la CRIIRAD alla mesurer elle-même, sur le terrain, ce que l’État refusait de mesurer sérieusement. Les sols de Corse, des Alpes, de l’est de la France.
Les résultats tombèrent, un par un.
Là où le SCPRI avait annoncé des dépôts de 25 à 500 becquerels par mètre carré, la CRIIRAD releva des taux au moins cent fois supérieurs, dépassant souvent 10 000 becquerels par mètre carré.
À Ghisonaccia, en Corse, un prélèvement de 1991 afficha 31 400 becquerels par mètre carré de césium 137.
Cent fois plus. Pas dix pour cent de plus. Cent fois plus.
.
Retenez ce chiffre.
Le 15 mai 1987, lors d’un colloque à Créteil sur les conséquences sanitaires de Tchernobyl, des voix publiques réclamèrent la démission du professeur Pellerin.
Il ne démissionna pas. Il resta en poste. Il attaqua ensuite en diffamation ceux qui, plus tard, lui prêtèrent la phrase restée associée à cette époque, celle d’un nuage sagement arrêté à la frontière. Il gagna ces procès, un par un, devant tous les degrés de juridiction.
Considérez ce paradoxe. L’homme qui avait minimisé la contamination gagna ses procès en diffamation. La femme qui avait mesuré la vraie contamination dut, elle, se battre pendant des décennies pour être simplement écoutée.
.
En 2001, l’Association française des malades de la thyroïde et la CRIIRAD déposèrent une plainte contre Pierre Pellerin pour tromperie aggravée. L’enquête traîna des années.
En 2011, vingt-cinq ans après la catastrophe, la cour d’appel de Paris rendit un non-lieu, jugeant impossible d’établir un lien de causalité certain entre les pathologies observées et les retombées du nuage.
Personne ne fut jamais condamné.
.
Et pourtant.
Allez vérifier les chiffres de contamination des sols français aujourd’hui. Ce sont, encore, ceux que la CRIIRAD a mesurés. Pas ceux que le SCPRI avait annoncés en 1986.
La CRIIRAD existe toujours. En 2011, quand Fukushima explosa à son tour, des journalistes et des citoyens japonais, faute de confiance dans les chiffres officiels de leur propre pays, se tournèrent vers ce petit laboratoire de Valence.
Michèle Rivasi présida la CRIIRAD jusqu’en 1997. Elle devint ensuite députée, puis députée européenne pendant quatorze ans. Elle est morte le 29 novembre 2023, à Bruxelles.
Pensez à la prochaine fois qu’un responsable vous dira qu’il n’y a « aucun danger mesurable ». Demandez qui a mesuré, et avec quel appareil.
Personne n’a jamais été condamné pour ce qui s’est dit en 1986. Mais quarante ans plus tard, le petit laboratoire fondé par une institutrice de province mesure encore ce que l’État aurait préféré ne jamais voir.
.
Le média citoyen des Dioises et des Diois
04 75 21 00 56