Alors que l’été 2026 est le plus chaud jamais enregistré, avec une anomalie de +5°C par rapport à un été moyen, le concept de « droit à la fraîcheur » émerge timidement. Marion Bet, chercheuse « Modes de vie en transition » et Adèle Taguy, chercheuse « Adaptation au changement climatique », toutes deux rattachées à l’Iddri, appellent à sortir du débat clivant autour de la climatisation et à appréhender le sujet sous le prisme de la justice sociale et de la sécurité.

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Quels sont les piliers pour bien définir le concept de « droit à la fraîcheur » ?

Marion Bet : D’abord, ce que nous avons voulu montrer c’est que la société est très inégalitaire dans sa gestion de la chaleur. Pour reprendre le terme du chercheur Maël Ginsburger, la capacité à affronter les vagues de chaleur est profondément « stratifiée » selon que l’on est locataire ou propriétaire, qu’on a tel ou tel niveau de revenu, qu’on habite dans une ville dense ou pas, qu’on dispose d’une maison avec un jardin, ou d’une résidence secondaire. Nous ne sommes pas tous égaux face à la chaleur. C’est le premier pilier de notre approche. Le second pilier, c’est qu’il n’y a pas une solution unique – pour ou contre la climatisation – mais une combinaison de mesures à déployer sur le long-terme mais aussi à court terme, individuellement et collectivement. C’est très compliqué de dire aux gens qui souffrent maintenant chez eux, dans leur logement, de ne pas se tourner vers des climatiseurs mobiles disponibles dans des magasins, et d’attendre une action abstraite publique à dix ans sur la végétalisation des espaces ou la rénovation des bâtiments – sans leur proposer aucune solution plus immédiate et individuelle. Le droit à la fraîcheur, ce n’est donc pas juste un droit au confort. Il y a un véritable enjeu de justice sociale et de sécurité à garantir.

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Adèle Tanguy : Cet été, on a assisté à une logique de la débrouille avec beaucoup de personnes qui ont dû s’en remettre au do it yourself, peindre leurs fenêtres au blanc de Meudon, essayer de scotcher des couvertures de survie. L’objectif n’est pas de ne plus avoir recours à ces options individuelles, parce qu’elles permettent en effet de gagner quelques degrés et donc d’apporter un peu plus de sécurité. Mais on ne peut pas s’en remettre uniquement à ça. Il faut réussir à imbriquer l’individuel, le collectif et l’institutionnel, à court terme, pour assurer la sécurité physique, la santé des personnes quand la canicule survient, mais aussi à long terme, avec des mesures qui permettent de maintenir des logements et des villes vivables dans le climat de demain, avec un panel de mesures comme l’isolation des bâtiments, la végétalisation urbaine, les ombrières, par exemple.

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Dans la construction de ce nouveau concept, quel rôle peuvent jouer les entreprises ?

Adèle Tanguy : Il y a plusieurs entreprises qui commencent à se questionner sur la manière dont le changement climatique affecte leurs agents. Des entreprises qui prennent déjà en compte les enjeux d’adaptation depuis longtemps, comme les opérateurs de services essentiels, la SNCF dans le domaine du transport par exemple, ont déjà compris l’importance de travailler sur cet axe.  L’enjeu est de réussir à pousser la réflexion en dehors du lieu et du temps de travail. À quel point, par exemple, les conditions de sommeil des salariés sont impactées et peuvent avoir un impact sur la sécurité au travail ? Cela pose des questions complexes parce que ça mêle vie professionnelle et vie personnelle. L’été 2026 a vraiment touché du doigt le fait qu’il va falloir aller plus loin qu’une approche uniquement technique, et réglementaire, et qu’il y a de véritables changements systémiques qui vont se poser.

Marion Bet : Les entreprises peuvent aussi s’inspirer de pratiques déjà existantes à l’étranger. Il y a l’exemple des pays du sud de l’Europe qui aménagent les horaires de travail. On pense aussi à l’initiative du Japon qui s’appelle « Cool Biz », laquelle aménage un peu les codes formels au bureau, en autorisant des tenues plus légères. On peut donc modifier le construit social et faire bouger les représentations. Pour les RH, les délégués du personnel, il est aussi très important de prendre en compte les inégalités qui existent sur le lieu de travail face à la chaleur entre certains types de métiers (certaines fonctions ont des obligations de présence plus lourdes, qui peuvent être revues), entre les salariés dont certains habitent près de leur lieu de travail, et d’autres empruntent quotidiennement les transports en commun non-climatisés ; les inégalités de genre aussi, par exemple pour des femmes qui souffrent de l’endométriose. Les entreprises, qui ont un enjeu d’attractivité auprès des salariés, ont gagné en réflexivité sur ces sujets. Et ce qu’on peut espérer, c’est qu’elles vont jouer le rôle de messagers auprès des pouvoirs publics et des politiques et qu’elles vont peser dans la balance, pour mettre ce problème à l’agenda.

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Le risque, si on ne fait rien, c’est d’avoir des « laissés pour compte de la fraîcheur ». C’est notamment ce qu’il s’est passé cet été ?

Marion Bet : Tout à fait. Etant donné qu’on n’avait pas de réponse systémique à apporter dans l’urgence, chacun a fait comme il a pu en fonction de ses moyens. On a vu des ruées sur des climatiseurs low cost chez Lidl, épisode marquant qui a mis en lumière la souffrance et l’inégalité  des citoyens face à la canicule. L’effet pervers, c’est qu’on se retrouve avec une société à plusieurs vitesses dans la protection face à la chaleur, avec d’un côté, les ménages les plus aisés, propriétaires, qui installent des climatisations fixes chez eux et, de l’autre, les moins fortunés, qui souffrent de cette chaleur, souvent accentuée par la climatisation d’un voisin plus chanceux qui évacue l’air chaud dans la rue au moyen de sa climatisation. Mais on dit aussi qu’il ne faut pas diaboliser la question de la climatisation parce que c’est une solution de court terme pour les plus exposés, et qu’il est de toute façon difficile de faire l’impasse sur les équipements individuels. Mais il existe  une manière d’introduire des bonnes pratiques et des équipements compatibles avec une logique de décarbonation, par exemple la pompe à chaleur air-air, bénéfique tant en hiver qu’en été : si l’on respecte une température de consigne à 26°C, un usage plutôt en journée que la nuit, et qu’on adopte toutes les solutions complémentaires, comme les brasseurs d’air, les ventilateurs, les volets, mais qu’on active aussi les leviers systémiques (rénovation thermique des bâtiments, etc.), les mauvais effets sont réduits… Finalement, l’adaptation climatique n’est pas un débat d’équipement, c’est une combinaison d’actions et de bonnes pratiques qu’il faut mener, en gardant à l’esprit la notion de justice sociale. On peut aussi réussir à construire une autre norme de confort estival en France qui diffère de ce que font d’autres pays qui n’ont misé que sur la climatisation.

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Depuis la publication de votre note « Un droit à la fraîcheur à définir et à construire », publiée en juillet, le débat a-t-il progressé selon vous ?

Adèle Tanguy : Jusqu’à récemment, le sujet était moins présent que celui de l’atténuation, c’est-à-dire lutter contre les causes du réchauffement climatique, mais on commence de plus en plus à parler d’adaptation. Ce sont justement les impacts de cet été qui ont permis de rendre les risques climatiques concrets et de montrer l’ampleur des conséquences, que ce soit pour les systèmes de santé, le réseau électrique, de transport, ou simplement la capacité des gens à aller au travail, des enfants de se rendre à l’école, des étudiants à passer des examens, la capacité à se reposer pour être en forme le reste de la journée. Cela permet de montrer que l’adaptation n’est pas un sujet technique, et qu’il va falloir aussi faire des choix de société, ce qui demande des réponses politiques.

Marion Bet : On peut espérer que les canicules aient accru la prise de conscience collective : certains partis ont repris notre expression de droit à la fraîcheur, des premières mesures ont été annoncées – par exemple sur les épreuves du baccalauréat, qui n’auront lieu que le matin l’année prochaine (ce qui ne suffit pas en termes de mesures, bien sûr). Concernant la prise en considération du problème, on a peut-être gagné un échelon

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 Concepcion Alvarez, Rédactrice en chef adjointe : https://www.novethic.fr/