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Les correspondants de guerre forment l’aristocratie du journalisme. Les situations tragiques auxquelles ils se trouvent confrontés et les périls qu’ils affrontent leur confèrent un prestige sans pareil. Avant de devenir un romancier à succès, auteur d’une quarantaine de romans historiques et d’action dont la série des aventures du capitaine Alatriste, Arturo Pérez-Reverte a exercé durant une vingtaine d’années ce métier qu’entoure une aura de légendes. Il publie aujourd’hui une collection d’articles liés à cette phase de son existence, accompagnée d’un album de photographies prises par lui-même. Le livre, volumineux, est organisé par ordre chronologique. Parce que l’expérience de la guerre a été déterminante dans sa vie, qu’elle a façonné sa vision du monde et se reflète dans ses romans, Pérez-Reverte le présente comme une sorte d’autobiographie. Il fera aussi découvrir à ceux qui ne connaissent que ses œuvres de fiction la richesse de son regard sur la guerre et la vigueur de sa prose journalistique. .
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Publiés dans les quotidiens La Verdad puis Pueblo, pour lequel il travailla jusqu’à la disparition de ce journal en 1984, les premiers articles, qui datent des années 1970, sont un reportage au fond d’une mine de la région de Murcie et plusieurs à bord de pétroliers naviguant en Méditerranée, puis de l’Apollo, le navire de l’Église de scientologie, soupçonné d’être secrètement affrété par la CIA. Ces textes de jeunesse témoignent déjà d’une grande maîtrise des procédés qui distinguent les meilleurs reportages : phrases courtes, descriptions précises, détails concrets et évocateurs, style sobre et factuel. Ces qualités s’affirment dans les articles ultérieurs, rédigés pour Pueblo et plusieurs magazines, qui portent sur une série de conflits de frontières, de guérillas et de guerres civiles ayant ravagé, au cours des années 1970 et 1980, différentes régions du monde : Chypre, le Sahara occidental, le Liban, les îles Malouines, l’Érythrée, le Nicaragua, l’Iran et l’Irak.
Même s’il a passé un temps considérable dans les hôtels des capitales, qu’il évoque avec nostalgie, Pérez-Reverte ne recueillait pas ses informations dans les bars de ces établissements, par exemple celui de l’hôtel Commodore de Beyrouth, célèbre pour la présence d’un perroquet qui imitait à la perfection le son des tirs d’artillerie. Il se rendait au cœur des combats, où il se trouvait plongé dans les terribles réalités de la guerre, comme ici à Beyrouth, en 1981 : « Je vais d’un cadavre à l’autre avec mon appareil photo. Le travail mécanique de la mise au point, du réglage de l’ouverture, du déclenchement […] me permet de ne pas penser, de me réfugier derrière les gestes rassurants de mon métier. Une femme de 50 ans, les jambes transformées en moignons déchirés, tordus par le fer et le feu… Une autre femme, jeune, qui a dû avoir un beau visage, dont personne n’a fermé les yeux, fixe obstinément le ciel, conservant à jamais la dernière expression avec laquelle la mort l’a surprise : celle de l’horreur. »
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De telles scènes, accompagnées par la description des opérations militaires et de paysages de destruction, sont entrecoupées de réflexions sur le métier de correspondant de guerre, ceux qui l’exercent et les conditions dans lesquelles il se pratique : « On trouve parmi eux des ivrognes, des tricheurs, des gens sympathiques, des frimeurs, des héros d’opérette, des héros authentiques [et] des gens ordinaires. Leurs aventures tragiques, parfois drôles, composent un tableau surréaliste fait […] de transmissions difficiles, de sabotage de la concurrence et de luttes, parfois titanesques, avec la censure militaire. »
Arturo Pérez-Reverte est lucide au sujet de la tentation permanente, pour des journalistes qui risquent par ailleurs leur vie, de « vendre leur âme au diable » pour une exclusivité ou un scoop : « Lors de la fameuse bataille des hôtels à Beyrouth, en 1976, un journaliste espagnol s’approcha du commandant d’une unité d’artillerie des phalangistes chrétiens. “Vous êtes journaliste ? Parfait ! Écoutez, on va bombarder un peu l’aéroport pour que vous puissiez prendre des photos.” Boum. Coup de canon. Photo. Boum. Coup de canon. Photo. “Parfait, commandant.” Le journaliste, déjà à l’aise, se sentait comme chez lui. “Pourriez-vous maintenant bombarder un peu le port ? La vue est meilleure.” “Bien sûr.” Boum. Coup de canon. Photo. »
La seconde moitié de l’ouvrage comprend des articles parus sous la signature de Pérez-Reverte à partir de 199
.0 dans XLSemanal, un magazine diffusé au titre de supplément dominical de 28 journaux nationaux et régionaux espagnols. Ils traitent notamment des guerres de Yougoslavie, dont il a couvert les premières années. Celle du Golfe y est évoquée en passant. Il y revient aussi sur les conflits antérieurs. L’écrivain s’est toujours bien gardé de confondre les deux genres qu’il a pratiqués. « Si un reportage contient de la littérature, affirme-t-il, c’est un mauvais reportage ; si un roman contient du journalisme, ce sera difficilement un bon roman. » On doit toutefois le constater : même s’ils traitent des mêmes sujets que les précédents, les textes écrits durant la seconde moitié de sa vie ont un caractère plus littéraire. Sans abandonner complètement les procédés du reportage, par leur ton et leur structure, ils se rapprochent de la forme de la chronique ou de l’essai court. On y trouve ainsi de nombreux portraits : un soldat des Casques bleus en Bosnie nommé Vladimir ; le commandant Fernando Labajos, vétéran de l’armée espagnole en Afrique ; le capitaine grec Kamaros, qui interdisait d’allumer une cigarette pour permettre à son navire de commerce de franchir dans l’obscurité totale le blocus exercé par la marine israélienne sur la côte libanaise. Des confrères, aussi : Manu Leguineche, une des figures historiques du reportage de guerre en Espagne à côté de Tomás Alcoverro ; Julio Fuentes, exécuté en Afghanistan par les Talibans ; le journaliste de télévision José Luis Márquez. Arturo Pérez-Reverte rend également hommage aux Français Pierre Schoendoerffer et Jean Lartéguy. Ce dernier et la journaliste italienne Oriana Fallaci, dit-il, ont été ses maîtres dans le métier, comme Dumas, Stendhal, Conrad et Thomas Mann le furent en littérature.
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De même que dans ses romans, on croise beaucoup de femmes de caractère, dont il décrit avec admiration le courage et la détermination, et la beauté, lorsqu’elle le frappe, avec la franchise de langage qui est une de ses marques de fabrique : la journaliste uruguayenne Aglae Masini, privée d’un bras à la suite d’un accident dans le métro, mais qui s’aventurait sur tous le champs de bataille ; une collaboratrice novice de l’organisation Médecins sans frontières ; une interprète croate ; l’épouse, d’origine anglaise, d’un Argentin, qui travaillait pour la défense civile de son pays d’adoption durant la guerre des Malouines ; une prostituée occasionnelle morte dans un bombardement à Sarajevo en 1992 ; une activiste africaine en lutte contre le dictateur de Guinée équatoriale ; une soldate de l’armée américaine qui ressemblait à Jodie Foster. On trouvera aussi dans Enviado especial deux longs textes sur, respectivement, la pratique de l’excision et la condition des femmes en Afrique. Rédigés dans un style descriptif et factuel, ils n’en sont que plus éloquents.
La kalachnikov apparaît à de nombreuses reprises. Pérez-Reverte lui consacre même un article entier, dans lequel il avoue regretter le temps où « elle flottait comme un étendard de liberté ». Les machines à écrire portables Olivetti évoquent de même pour lui l’époque révolue où « les rédacteurs en chef n’étaient pas des robots insensibles » et les journalistes formaient « une bande de pirates [..] à la langue bien pendue et au regard vif » qui, dans des rédactions noyées dans la fumée de tabac et jonchées de tasses de café et de verres de whisky, tapaient bruyamment, à toute vitesse, avec fureur, passion […], rage et une soif […] d’aventure, de gloire, de célébrité ou d’argent. »
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Lui qui s’est intéressé aux mercenaires qui exerçaient leur macabre talent en Afrique (Bob Denard, Roger Faulques, Jean Schramme) ne récuse pas le terme lorsqu’il est employé pour désigner sa propre activité rétribuée : « Le mot “mercenaire” m’a toujours semblé des plus honorables. En réalité, je me méfie d’emblée, par expérience et par instinct, des volontaires enthousiastes, animés en théorie par une foi, un livre ou une idée. Confrontés à des situations extrêmes, ils ont tendance à se montrer cruels et imprévisibles. »
Il doute qu’on puisse attribuer aux correspondants de guerre des motivations idéalistes : « Bien sûr, on apporte son aide. On le fait quand on peut. Parfois, on pense même que son travail peut faire la différence. Mais il y a un monde entre cela et agir par philanthropie. En 21 ans de métier, je n’ai jamais connu un seul journaliste qui soit dans ce cas. Je n’ai par contre jamais rencontré un journaliste qui, au premier coup de feu, n’ait pas ressenti l’excitation, le frisson qu’on éprouve lorsqu’on se lance dans une aventure dangereuse et fascinante. »
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Cette excitation n’exclut pas les regrets et les remords. Dans un des textes les plus poignants, il raconte un incident qui a laissé une trace profonde dans sa mémoire. À Chypre, le véhicule militaire dans lequel il circulait croisa à un moment donné une famille de réfugiés chypriotes grecs. Le fils aîné tenait d’une main l’ours en peluche d’une de ses petites sœurs. Les troupes turques étaient proches, mais le convoi était réservé aux ressortissants étrangers. Malgré les objurgations d’Aglae Masini, qui l’injuria en anglais, en espagnol et en grec, le sergent britannique en charge refusa d’emmener la famille. « Je ne les ai même pas mentionnés dans le reportage que j’ai transmis ce soir-là, écrit Pérez-Reverte en 2001. Ces six pauvres vies n’avaient aucune importance face à l’ampleur du désastre et de la guerre. Aujourd’hui, s’il a survécu, ce petit garçon doit avoir 40 ans. Et je me demande s’il se souvient encore de nous avec autant de mépris que je m’en souviens moi-même. »
Toutes les guerres auxquelles il a eu l’occasion d’assister l’ont conduit à une vision pessimiste et fataliste. Dans l’ex-Yougoslavie, écrit-il en 1994, « chaque famille compte un arrière-grand-père décapité par les Turcs, un grand-père tué dans les tranchées de 1917, un père abattu par les nazis, les Oustachis, les Tchetniks ou les Partisans. Et depuis trois ans, il faut ajouter une sœur violée par des Serbes à Vukovar, un fils torturé par des Croates à Mostar, un cousin massacré par des musulmans à Gornji Vakuf. »
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Parmi ses auteurs favoris figure Homère, dont il relit régulièrement l’Iliade. Ce livre lui semble avoir énoncé il y a près de 3 000 ans la vérité de la guerre : « J’imagine, écrit-il à propos de celle des Balkans, qu’au fond, je ne parviens pas à distinguer cette guerre des autres, car en réalité, c’est la même barbarie. De Troie à Mostar ou à Sarajevo, c’est toujours la même guerre. […] Ces 20 dernières années, j’en ai vu beaucoup. Je ne sais pas ce que les autres racontent. Mais j’y étais, et je vous jure que c’est toujours la même. »
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