Thomas Piketty : « Pour sortir des contradictions actuelles, il faut repenser la prospérité dans le respect des limites planétaires »
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L’adaptation de l’économie au dérèglement climatique doit aller de pair avec la démocratie économique, l’autogestion, l’égalité politique et territoriale et la démarchandisation, estime l’économiste…
Est-il possible que tous les pays atteignent un jour un revenu national de l’ordre de 5 000 euros mensuels par habitant, un niveau proche de celui observé actuellement dans les pays les plus riches tout en préservant une planète habitable ? Depuis la publication, en juin, du Global Justice Report par le Laboratoire sur les inégalités mondiales, de multiples discussions ont permis de préciser les termes du débat. Pour résumer, l’accueil a été très positif dans les pays du Sud, par exemple en Inde, mais parfois plus critique au Nord, en particulier dans les médias proches des milieux d’affaires. Rien d’étonnant à cela : le nouveau modèle de développement permet une prospérité durable pour tous, mais il fera inévitablement des perdants parmi les plus riches et les plus pollueurs du monde actuel.
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Pour avancer, il faudra convaincre les classes populaires et moyennes du Nord et du Sud que le statu quo n’est pas tenable et conduit à l’enfer climatique, social et migratoire. Après un été marqué par les événements extrêmes et les destructions, les consciences vont peut-être commencer à évoluer, mais la bataille intellectuelle et politique sera rude. Pour sortir des contradictions actuelles, il faut repenser la prospérité dans le respect des limites planétaires, tout en mettant en place un véritable programme d’action à l’échelle à la fois locale, nationale et mondiale.
Premier point : il faut prendre conscience de l’immensité des besoins d’investissements dans les énergies renouvelables à l’échelle mondiale. Si les pays du Sud s’enrichissent en consumant autant d’énergies fossiles que ce qui a été fait dans le Nord, alors la planète brûlera.
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Second point : même menée à très grande échelle, la transformation des systèmes énergétiques ne suffira pas. La limitation du réchauffement à moins de 2 °C exige la sobriété, définie comme une transformation structurelle de l’économie visant à réduire son empreinte matérielle. Cela passe par la poursuite de la réduction historique du temps de travail, un changement des habitudes alimentaires permettant une reforestation d’ampleur, et une forte diminution du poids des secteurs matériels dans l’économie. Personne n’a besoin pour être heureux de passer son temps à remplacer ses vêtements jetables ou son smartphone dernier cri.
L’éducation, la santé et la culture apportent un bien-être à la fois plus réel et plus durable : trois fois moins d’intrants matériels et d’émissions carbone par euro de produit intérieur brut (PIB) que l’industrie, la construction ou l’agriculture intensive. Et, contrairement à une légende tenace, la dématérialisation de l’économie ne va pas se faire toute seule : exprimée en volume, la part des secteurs matériels dans le PIB mondial est restée stable à 53 % entre 1970 et 2025. Comme les énergies, les volumes de biens matériels s’empilent et s’accumulent, sans se substituer les uns aux autres.
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Avancer dès maintenant
Pour changer de cap et mener à bien les transformations nécessaires (énergie, éducation, santé), les moyens à mobiliser sont considérables : environ 10 % du PIB mondial par an jusqu’en 2050. Il faudra mettre les plus riches à contribution et comprimer fortement les inégalités, avec une échelle des revenus qui pourrait aller de 1 à 5 au sein des pays (par exemple de 2 000 euros à 10 000 euros mensuels, pour un revenu moyen de 5 000 euros par mois et par habitant), et une échelle des patrimoines allant de 1 à 10 (de 100 000 euros à 1 million d’euros, pour une moyenne de 200 000 euros par habitant). L’expérience historique montre que ces écarts pourraient être réduits encore davantage, grâce à la mobilisation syndicale et citoyenne, permettant ainsi d’accroître la participation de toutes et tous.
Le point essentiel est qu’une telle transformation doit aller de pair avec la démocratie économique, l’autogestion, l’égalité politique et territoriale et la démarchandisation. En particulier, les 5 000 euros mensuels par habitant ne doivent pas être envisagés comme un revenu purement monétaire. Ils incluent aussi la valeur des services non marchands accessibles à tous, gratuitement ou à faible coût : éducation, santé, culture, transport, et peut-être demain l’alimentation issue de la production locale et durable, comme le proposent de nombreuses associations et collectivités réunies autour de l’idée de sécurité sociale alimentaire.
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C’est sans doute le point le plus important : chaque pays peut avancer dès maintenant dans cette direction, à l’échelle locale et nationale, sans attendre l’unanimité. Par exemple, la France pourrait décider dès 2027 la création d’un fonds souverain permettant de réorienter l’investissement et la mise en place d’un vaste plan de développement des services publics, le tout financé par un impôt de solidarité nationale pesant sur les plus fortunés (à la façon de l’impôt de solidarité nationale de 1945).
En construisant des coalitions plus larges avec des pays du Nord et du Sud, les moyens mobilisés pourraient devenir encore plus importants et permettre de financer la décarbonation et le développement à l’échelle mondiale, tout en accroissant les ressources disponibles à l’échelle locale et nationale. De nombreuses propositions concrètes en faveur de la justice sociale et climatique ont déjà été formulées, en particulier en provenance du Brésil et de l’Afrique du Sud. L’initiative de Bridgetown, soutenue notamment par la Communauté caribéenne et l’Union africaine, s’appuie également sur des propositions de réforme du système monétaire international pour financer le développement.
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Les pays riches doivent comprendre que ces propositions ne s’opposent pas à leurs propres initiatives, mais peuvent au contraire permettre de les compléter et d’aller plus loin ensemble. Une chose est sûre : rien ne pourra se faire sans placer enfin la question des inégalités et des classes sociales au cœur des politiques climatiques et du nouveau modèle de développement.
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Thomas Piketty est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Ecole d’économie de Paris.
