Vincent Munier : «La disparition d’une forêt n’est pas seulement une perte pour nous, mais une perte en soi»
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Face à l’effondrement de la biodiversité, le cinéaste et photographe animalier Vincent Munier, réalisateur du «Chant des forêts», appelle à renouer avec la «sensibilité de la nature»
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L’intelligence collective ne se nourrit pas que de faits ou d’analyses mais aussi de visions et de rêves. Pour imaginer d’autres futurs, intellectuels, artistes et élus se pencheront sur les imaginaires à l’occasion du forum organisé par la Fondation Jean-Jaurès à la communauté d’agglomération de Cergy-Pontoise, en Gironde et dans les Landes, du 21 au 26 septembre.
Après un été marqué par des incendies d’une ampleur exceptionnelle, les forêts apparaissent plus vulnérables que jamais face à l’intensification du changement climatique. Photographe animalier et réalisateur de films documentaires, doublement césarisé pour la Panthère des neiges (2023) et le Chant des forêts (2025), Vincent Munier raconte la forêt de son enfance, celle dont il explore les secrets, mais qui dépérit aujourd’hui ; la «solastalgie» qu’elle lui inspire et la nécessité de préserver ce qui peut encore l’être.
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Votre manière de regarder la forêt a-t-elle évolué au fil du temps ?
La forêt, c’est toute ma vie. C’est là que j’ai énormément appris, en étant davantage un observateur, un naturaliste, qu’un scientifique. Au départ, il y a cette quête de rencontres avec les bêtes. Mais au fil des années, j’ai découvert à quel point ce milieu est à la fois beau et complexe, et qu’il constitue une source infinie de poésie et de rencontres. Bien sûr, j’ai vu la forêt évoluer et je suis très affecté par sa détérioration, par cet affaiblissement du vivant. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles on a fait le film documentaire le Chant des forêts. Il y a aussi une envie de partager ce que mon père m’a légué. J’ai conscience du privilège que j’ai eu de recevoir cet enseignement, de grandir enfant au contact de cette nature. Ce n’est pas donné à tout le monde. La question qui m’anime aujourd’hui, c’est comment partager au plus grand nombre cette manière d’habiter la forêt, de la regarder et de la comprendre ?
Que représente la forêt pour les animaux qui y vivent ?
La forêt est bien plus qu’un endroit où se nourrir ou se cacher : c’est un territoire, avec ses repères, ses habitudes et une multitude d’interactions. Comme le disait l’un des pères de l’écologie américaine, John Muir, «lorsqu’on tire un seul fil de la nature, on découvre qu’il est attaché au reste du monde». Un vieil arbre, par exemple, est une richesse incroyable : il offre des refuges à un grand nombre d’animaux et participe à tout un écosystème. Oiseaux, insectes, champignons, végétaux : tout est lié. Plus on artificialise la forêt, plus on fragilise ces interactions, jusqu’à créer quelque chose qui ressemble à une forêt sans en avoir toute la richesse. Et il y a encore une part de mystère, de sensibilité de la nature, que nous ne savons pas mesurer. Nous ne comprenons pas tout de la forêt. C’est justement une raison supplémentaire de la préserver.
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Vagues de chaleur, sécheresses, incendies exceptionnels… Que ressentez-vous face à cette actualité ?
C’est violent de voir toutes ces essences d’arbres disparaître. Personnellement, je l’ai vécue dans ma chair. J’ai grandi dans des forêts très humides, avec des mousses, des lichens. Quand je voyais arriver la brume, je me disais : «C’est la forêt qui sourit.» Aujourd’hui, cette même forêt est en souffrance. Dans le Grand Est, on a fait l’erreur des plantations monospécifiques. L’épicéa est l’une d’elles : il a appauvri et acidifié les sols. Cela a peu à peu modifié nos paysages autrefois beaucoup plus diversifiés, et la qualité de nos forêts. Quand le scolyte est arrivé, ça nous a montré à quel point il était dangereux de penser la forêt uniquement comme une production. Elle devient beaucoup plus vulnérable. Avec l’Office national des forêts (ONF), nous avons travaillé pendant plus de trente ans pour ramener plus de diversité, notamment autour du grand tétras [un gallinacé vivant en forêt, ndlr]. Et on le voit aujourd’hui : les milieux qui résistent le mieux dans les Vosges sont justement ceux ayant des essences d’arbres et d’âges différents, des clairières… Mais ça ne suffit plus. Alors, que faire ? Il faut se méfier de la tentation de refaire pour la forêt les mêmes erreurs que pour l’agriculture. La qualité des sols est primordiale. Le bois mort est précieux : il nourrit la vie du sol et l’humus protège des sécheresses. Une forêt n’a pas vocation à être propre. Elle a vocation à être vivante.
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Quel doit être, selon vous, le rôle de l’ONF face à l’urgence climatique ?
Dans le Grand Est, environ 60% s forêts sont publiques : l’ONF y est donc très présent. Mais depuis quelques décennies, on a appliqué en forêt des schémas assez proches de ceux de l’agriculture intensive : concentration des acteurs, grosses unités de transformation, recherche de volumes et de calibres précis. Les petites scieries et les filières locales ont progressivement disparu. Cela a contribué à modifier la structure de nos forêts, avec une logique de rentabilité qui prend parfois le pas sur la préservation des écosystèmes. L’ONF est aujourd’hui dans un paradoxe. Il compte des personnes extrêmement compétentes sur la biodiversité, parfaitement conscientes de ce qu’il faut préserver, mais elles restent soumises à des objectifs de production et d’équilibre économique. Il faut faire en sorte que la biodiversité pèse autant que les impératifs économiques dans les décisions. La forêt, ce n’est pas qu’un arbre, ni du bois : c’est un grand tout. Face aux sécheresses, aux incendies, aux tempêtes et aux maladies, c’est cette vision globale qu’il faut défendre.
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Le grand tétras est-il un révélateur de notre rapport au vivant ?
Sa disparition dit quelque chose de notre manière d’habiter le monde, d’exploiter les forêts et de considérer les autres espèces. Je découvre en ce moment David Abram, avec Devenir animal, qui parle d’une «crise de la sensibilité» : nous pensons encore trop souvent le vivant en fonction de ce qui nous est utile ou de ce qui nous gêne. Or je pense qu’il faut retrouver cette capacité à être touché, à ressentir que la disparition d’une espèce ou d’une forêt n’est pas seulement une perte pour nous, mais une perte en soi. On le voit avec les espèces dites «susceptibles d’occasionner des dégâts» : on s’intéresse d’abord à ce qu’elles font à l’homme, beaucoup moins à leur rôle dans l’écosystème. Nous avons acquis une forme de suprématie et avons tendance à sélectionner ce qui nous convient, en déclarant la guerre à ce qui nous dérange. Il faudrait retrouver une autre manière de cohabiter avec les autres espèces, davantage fondée sur l’empathie et la bienveillance. Les protéger, cela commence par quelque chose de très simple : accepter de leur laisser une place et, parfois, savoir ne pas intervenir.
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Y a-t-il des endroits où vous vous dites «ce que j’ai connu ici n’existera probablement plus» ?
Oui, c’est un vrai travail sur soi d’accepter de perdre. Quand on a connu ces forêts-là et qu’on les voit se transformer, c’est un paysage intime qui disparaît. Il y a un mot pour ça : la solastalgie. Je suis dedans, et ce mal-être peut m’empêcher de dormir. Je vois des chênes qui meurent, des hêtres qui souffrent. Il faut s’adapter à ces transformations, mais notre responsabilité est de ne pas les accélérer. Et il y a une raison d’espérer : la biodiversité peut revenir. Autour de chez moi, en plantant des vergers ou en laissant la nature reprendre sa place, on voit réapparaître énormément de vie : le [hibou] grand-duc, la cigogne noire, la chouette chevêchette… Chez les oiseaux mais aussi les végétaux comme les autres animaux. Accepter que nos paysages changent ne veut pas dire renoncer. Il faut préserver tout ce qui peut encore l’être.
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Qu’attendez-vous de l’élection présidentielle de 2027 ?
J’ai 50 ans et, honnêtement, j’ai assez peu d’espoir dans la politique. Je crois beaucoup aux mouvements citoyens, aux initiatives locales, aux associations. Déjà, pour le moral, c’est essentiel de se retrouver, de faire des choses ensemble, d’ouvrir le cercle. On vit dans des mondes de plus en plus étanches, avec de moins en moins de dialogue entre les gens. Il faut absolument maintenir les passerelles, y compris avec ceux qui ne votent pas comme nous. Moi, ce qui me fait le plus de bien, c’est l’action concrète : participer à des associations, soutenir les filières courtes, prendre part à de petits chantiers, mais aussi faire la fête, partager, être joyeux. C’est important d’être joyeux.
