Gauche(s) — Analyse
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Raphaël Glucksmann, candidat par défaut du camp social-démocrate pour 2027
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Au terme d’une campagne aux airs de chemin de croix, le leader de Place publique a remporté dès le premier tour la primaire sociale-démocrate, avec plus de 66 % des voix. Mais entre les doutes sur sa « présidentiabilité », une stratégie d’alliances illisible et l’épreuve du rassemblement, le plus dur reste à venir.
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C’est une victoire large et éclatante. Dimanche 11 octobre, Raphaël Glucksmann a remporté dès le premier tour la primaire sociale-démocrate. Sur les 120 587 votant·es, 66,13 %, soit les deux tiers, se sont porté·es sur sa candidature. Un peu avant 19 heures, le leader de Place publique (PP) est apparu tout sourire dans un café du XXe arrondissement parisien, où l’attendaient journalistes et cadres du Parti socialiste (PS).
À son arrivée, et alors qu’au-dehors des militant·es scandaient « Raphaël président ! », il s’est arrêté au bar, a bu en silence un verre d’eau avant de s’avancer vers la scène sous une horde de caméras et de micros. « La démocratie ce soir a parlé et le résultat est sans appel », a déclaré celui qui s’est présenté comme « le candidat de la justice sociale et fiscale », mais aussi comme « le candidat de la rupture avec le macronisme, et avec l’hégémonie de Jean-Luc Mélenchon sur la gauche française ».
Si les résultats font figure de triomphe pour celui qui a mis des mois à se résoudre à participer à cette désignation lancée par le PS, ils sont aussi un désaveu cinglant pour le premier secrétaire du parti, Olivier Faure, qui ne convainc que 14,5 % des votant·es.
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Sèchement battue elle aussi, Ségolène Royal arrive à la troisième place avec 7,6 % des voix. Emmanuel Maurel, candidat de la Gauche républicaine et socialiste (GRS), et le député socialiste Jérôme Guedj obtiennent quant à eux près de 6 % chacun des suffrages exprimés. Tous ont confirmé dans la soirée qu’ils se ralliaient à la candidature du vainqueur.
Les choses sérieuses commencent donc désormais pour celui qui entend s’imposer comme le vote utile pour battre l’extrême droite en 2027. L’entreprise n’a rien d’évident. Si, dans l’équipe du candidat, on se persuade qu’un « quatrième bloc » peut émerger dans un paysage politique qui s’est pourtant réorganisé depuis 2017 autour d’une tripartition gauche-centre-extrême droite, le pari glucksmannien demeure incertain.
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Pour l’heure, le candidat, qui pense pouvoir rallier un électorat composé à la fois de « macronistes déçus » et d’une gauche écologiste refusant de se jeter dans les bras de l’insoumission, se retrouve pris en étau. À sa gauche, la proposition de rupture portée par Jean-Luc Mélenchon, qui enchaîne les démonstrations de force, semble jouir d’un pouvoir d’attraction chaque jour plus incontestable. À sa droite, Gabriel Attal et Édouard Philippe, incarnations des derniers oripeaux du macronisme, tentent de retenir à bout de bras l’électorat du centre et d’une droite en décomposition.
Certes, la désignation de Raphaël Glucksmann dès le premier tour de la primaire confirme qu’il existe dans l’électorat socialiste « traditionnel » l’attente d’une candidature alternative. Mieux, sa candidature semble convaincre une frange de la population hors parti, puisqu’une large part des 80 000 votant·es qui ne sont adhérent·es ni au PS ni à PP ont fait pencher la balance en sa faveur. De quoi conforter l’existence d’une ligne « plus jamais LFI », même si rien ne dit que cette offre rencontrera un socle électoral suffisamment large pour hisser le candidat au second tour en 2027.
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Chemin de croix
En attendant, les résultats de dimanche soir mettent fin à une période de turbulences pour l’eurodéputé. « D’une certaine manière, on a passé le plus dur. On a réussi à se sortir du marigot socialiste, on va enfin pouvoir s’opposer clairement à la droite, ce sera plus facile », espérait en fin de semaine un membre de son comité de campagne, où l’on aspire désormais à tourner le plus vite possible la page de cette primaire aux airs de chemin de croix.
Le processus de départage a toujours semblé au bord du précipice : inauguré par d’interminables discussions internes sur ses contours et ses règles, il s’est achevé par une cyberattaque massive qui a failli mettre en péril le vote électronique. Et s’est avéré une épreuve du feu cruelle pour le candidat de PP. « Raphaël n’avait pas d’autre choix que d’aller dans cette primaire, car il avait besoin de l’assise financière du PS pour sa propre campagne à la présidentielle, confie un membre de son entourage. Mais on n’était pas naïfs, on savait que ça serait une boucherie. »
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Alors qu’il avait réussi à imposer à ses concurrent·es un scrutin semi-fermé, a priori très favorable à sa désignation, sa campagne a rapidement viré au terrain miné. Cerné par ses adversaires – à commencer par Olivier Faure qui, sept ans après avoir mis l’essayiste en orbite aux européennes, ne lui a jamais pardonné de s’être rapproché de ses opposant·es internes –, Raphaël Glucksmann s’est montré à la fois sibyllin sur sa stratégie et peu rassurant sur la forme, dessinant une candidature par défaut dans un paysage politique dévasté.
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À partir de ce moment-là, 100 % des comiques ont commencé à se foutre de sa gueule. Un proche de Raphaël Glucksmann
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Les ennuis ont commencé dès le mois de mai, avec la fuite d’un document interne préconisant de miser sur l’électorat le plus aisé et le plus âgé, plutôt que sur les jeunes et les classes populaires. Alors que sa candidature était déjà accusée d’être « hors sol », l’affaire enfonce le clou. La suite sera à l’avenant. Mi-juin, son premier meeting à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) fait salle comble… mais seules les images des dernières secondes de son discours, conclu par un « et surtout, vive la France ! » particulièrement exalté, retiennent l’attention de ses opposant·es, qui diffusent à grande échelle la séquence sur les réseaux sociaux.
Rebelote début août, lorsqu’il choisit d’aller « visiter » une éolienne en compagnie de sa nouvelle recrue, l’écologiste Yannick Jadot. Le voilà, coiffé d’un casque de chantier, qui sort du mât de l’éolienne pour poser devant les photographes. Interrogée dans l’émission « Quotidien », même sa compagne, la journaliste Léa Salamé, avoue : « Je rigole, c’est assez drôle [mais] je ne crois pas qu’il se soit adoré sur ces photos-là. » « À partir de ce moment-là, ça a été le bad buzz permanent : 100 % des comiques ont commencé à se foutre de sa gueule », rapporte une figure de sa garde rapprochée.
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Début septembre, nouveau coup dur : Raphaël Glucksmann se fait apostropher devant les caméras par une syndicaliste de la FSU lors d’un rassemblement pour une loi intégrale contre les violences sexuelles. « Vous ne faites pas de bien à la gauche, barrez-vous ! », lance la manifestante en colère. L’essayiste reste les bras croisés et le souffle court, dans les cordes. « Que vouliez-vous qu’il fasse ? Depuis #MeToo, tous les mecs sont tétanisés… », plaide un membre de son équipe.
Vient ensuite cette vidéo qui, là encore, fuite opportunément dans Le Média début octobre. Sur les images captées lors d’une réunion interne, Raphaël Glucksmann assure qu’il « pisse » sur Jean-Luc Mélenchon et que Ségolène Royal a fait « la danse du ventre » à Emmanuel Macron pour décrocher un ministère. Illico, l’ex-ministre sort le bazooka et l’accuse, devant les 700 000 téléspectateurs et téléspectatrices de BFMTV, d’« agression à connotation sexuelle ». Une fois de plus, Glucksmann s’étrangle. Une fois de plus, il peine à répliquer à celle qui l’a traité de « stagiaire » quelques jours plus tôt pour fustiger son manque d’expérience en politique.
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« Des doutes chez tout le monde »
L’intervention du « Monsieur Loyal » de la primaire, Patrick Mennucci, qui a publié un communiqué pour mettre un terme aux « moqueries inadmissibles » de Ségolène Royal, ne parvient pas vraiment à éteindre l’incendie. C’est que le manque de « présidentiabilité » de l’eurodéputé est déjà dans toutes les têtes. « C’est difficile de transformer un homme de cause en leader de la gauche rassemblée », constate le député Emmanuel Maurel, qui a obtenu dimanche 5,92 % des votes à la primaire.
Un cadre de PP qui a pris ses distances est plus explicite : « Il y a des doutes chez tout le monde. Depuis le début, personne ne croit vraiment qu’il peut devenir président et tout le monde pense qu’il va se crasher. » « S’il bénéficie en théorie d’un vrai espace politique, le plus gros problème de Glucksmann, c’est lui », résume le député du MoDem Richard Ramos, qui l’invitait, le 14 avril, à un dîner-débat avec le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot. Verdict de la rencontre : « Il va falloir qu’il mette ses tripes sur la table ! »
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Raphaël a pris les sujets franco-français à bras-le-corps et n’a pas été pris à défaut. Simon Bernard, coordinateur de la campagne
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Autour du candidat, on se rassure en gardant les yeux rivés sur la courbe impavide des sondages et sur les adhésions à PP, qui ont plus que doublé depuis le premier passage du candidat sur TF1 le 23 août. Son coordinateur de campagne, Simon Bernard, veut retenir les deux premiers débats, « de bonne tenue » : « Raphaël a pris les sujets franco-français à bras-le-corps et n’a pas été pris à défaut. Les Français ont découvert son aisance sur les sujets de politique nationale », se félicite-t-il. « C’est un mec solitaire, pas un chef de meute, et il déteste les caméras… Alors oui, il est moins bon en populisme que les autres, mais l’honnêteté, ça prend plus de temps pour imprimer dans l’opinion », estime un cadre de PP.
Dans son équipe, on a donc décidé de faire de nécessité vertu. Partout, on diffuse les mêmes éléments de langage sur son « humilité », sa « sincérité », sa capacité à « avaler des notes puis à les ressortir nickel ». « Le fait de ne pas être un politique né est une force », veut croire Simon Bernard, quand un autre de ses soutiens estime que son côté anti-homme d’appareil finira par le sauver : « Il n’est pas PS et les gens détestent le PS… »
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L’épreuve du rassemblement
C’est pourtant avec ce parti dont il se méfie au plus haut point que le candidat va devoir composer dans les mois à venir. Un parti contre lequel il avait précisément lancé sa propre organisation politique en 2018 afin de « changer les logiciels politiques », assurait-il alors aux côtés de la militante écologiste Claire Nouvian et de l’économiste Thomas Porcher – tous deux feraient vite leurs bagages vers d’autres aventures.
Instruit par les trahisons en cascade des précédentes campagnes présidentielles, durant lesquelles Benoît Hamon puis Anne Hidalgo s’étaient fait savonner la planche par leurs petits camarades solfériniens, Raphaël Glucksmann a pris les devants. Il a pesé de tout son poids en faveur de la mise en place d’une plateforme ad hoc destinée à recevoir les inscriptions de celles et ceux qui ont accepté de débourser 15 euros pour voter à la primaire. De quoi lui permettre de disposer d’une somme d’argent immédiatement mobilisable pour « lancer tout de suite la dynamique après la primaire », si par malheur le PS traînait des pieds pour ouvrir son portefeuille, confiait-il à Mediapart il y a quelques semaines.
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Du côté des candidat·es malheureux de la primaire, reste désormais à trouver le « récit » de leur soutien au nouvel élu de la famille sociale-démocrate. « Pas si simple », convient l’un d’entre eux, qui n’a pas été ébloui par la campagne de l’intéressé. Même chose dans l’état-major du PS où, jusqu’au dernier jour, on se gaussait en privé de la posture ou du phrasé de l’essayiste, en se gondolant devant les « mèmes » le moquant sur les réseaux sociaux.
Quant à Marine Tondelier ou François Ruffin, il est probable que ni l’une ni l’autre ne se bousculera au portillon après avoir été évincé·es de la primaire par le nouveau champion de la gauche rassemblée. « J’ai dit à Raphaël de reprendre langue avec Ruffin », soupire un membre de son premier cercle, inquiet de sa capacité de rassemblement après sa victoire. Or le leader de Debout! n’a pas reçu le moindre appel ou texto depuis de nombreux mois.
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Qu’a-t-il dit qui n’était pas de gauche depuis qu’il fait campagne ? Laurence Rossignol, sénatrice socialiste
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Surtout, demeure le point aveugle de sa stratégie d’alliances. Un coin que Ségolène Royal et Olivier Faure n’ont pas manqué d’enfoncer durant l’ensemble des débats, la première le soupçonnant de préparer des « rapprochements avec le centre, avec les macronistes », le second de « naviguer à vue » pour se rabattre finalement sur une « option centriste ».
Un « faux procès qui échoue sur la question des preuves : qu’a-t-il dit qui n’était pas de gauche depuis qu’il fait campagne, que ce soit celle-ci ou lors des précédentes campagnes européennes ? », s’agace la sénatrice socialiste Laurence Rossignol, qui rappelle son intervention devant le Medef, lorsqu’il avait plaidé pour l’augmentation des salaires, la taxation des héritages, la régularisation des travailleurs et travailleuses sans papiers ou l’investissement dans la lutte contre le dérèglement climatique.
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D’autres retiendront néanmoins son refus de parler de « génocide » pour qualifier les massacres à Gaza, sa volonté de maintenir l’âge de la retraite à 62 ans ou, plus récemment, sa sortie sur le « rôle d’un politique », qui ne serait pas « d’aller manifester » aux côtés des lycéen·nes mais d’apporter des « solutions ». Plutôt étonnant pour celui qui s’était fait un nom chez les moins de 25 ans avec ses posts Instagram sur le génocide des Ouïghours…
« Il est clairement à la gauche de François Hollande, tranche toutefois l’ancien hamoniste Guillaume Balas, qui n’a pas voté pour lui au premier tour. Mais son problème, c’est sa stratégie, qui laisse très dubitatif : une fois qu’on a dit qu’on ne s’alliera jamais à LFI, comment fait-on pour avoir une majorité à l’Assemblée nationale ? »
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Une question à laquelle le candidat se garde bien de répondre, même si son entourage, où gravitent bon nombre de petites mains ayant naguère œuvré au sein du macronisme, semble parler de lui-même. Outre Aurélien Rousseau et Sacha Houlié, deux transfuges du camp présidentiel qui représentent aujourd’hui PP à l’Assemblée nationale, son coordinateur de campagne, Simon Bernard, a été membre des cabinets d’Élisabeth Borne et d’Amélie Oudéa-Castéra – ce « techno » se défend aujourd’hui d’avoir joué quelque rôle « politique » que ce soit ces dernières années.
Début septembre, invité par Carole Delga sur ses terres d’Occitanie, Raphaël Glucksmann vilipendait en aparté « l’esprit de défaite » qui se serait selon lui saisi de la gauche. « Le “chemin étroit”, ce n’est pas moi qui le prends », lançait-il, renvoyant Jean-Luc Mélenchon et Édouard Philippe dos à dos : « Ce qui est un chemin étroit, c’est de dire “je suis l’antifascisme” alors que les gens pensent que je suis pire que Le Pen ; le chemin étroit, c’est de dire “je vais tout changer” alors que ça fait dix ans que je suis au pouvoir… » Puis, avant de tourner les talons, il a glissé, comme pour se donner du cœur à l’ouvrage : « Forcément, pour l’instant, ça flambe pas, mais vous verrez, ça va flamber ! »