Quiconque a voyagé en Europe depuis quelques mois n’a pu que constater l’état de dégradation de ses paysages. En cause non seulement la violence, la durée et l’extension des incendies, voire leur caractère inextinguible, qui ont touché le Nord et le Sud, l’Ouest et l’Est, en laissant après eux angoisses et destructions. Mais aussi le spectacle de l’assèchement des cours d’eau, des plus modestes jusqu’aux plus importants, comme le Rhin, le Pô ou le Danube.
Ce qui frappait la vue, c’était également la sécheresse des sols, où les surfaces d’herbes jaunâtres se répandaient, où les plantes grillaient littéralement sur pied, et souffraient les quelques troupeaux qui s’y trouvaient encore.
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Les villes, petites et grandes, affectées par la hausse interminable des températures, étaient devenues des lieux de suffocation dont les rues et les places sans ombre étaient autant que possible désertées, chacun cherchant à se confiner dans des îlots de fraîcheur. Les conséquences économiques et sociales de ces bouleversements des cadres de vie sont considérables. Mais non moins importants sont les effets sanitaires et psychiques de cette situation pour les populations qui en ont été les victimes et les témoins, et qui ont vu (et vécu) la destruction brutale de leurs paysages ordinaires. On craint maintenant les inondations d’automne.
Dans ce contexte, on a évoqué l’état avancé de crise écologique dans lequel se trouvent les sociétés contemporaines. On a désigné le réchauffement des températures planétaires, qui semble irréversible. On a incriminé l’impréparation, l’impuissance, l’inconscience des acteurs publics et privés et parfois on s’est indigné de leur négligence. On a mis en évidence parmi les causes profondes de la crise, les conceptions et les pratiques extractivistes et productivistes de la vie humaine individuelle et collective et les formes de vie qu’elles ont sédimentées[1]. Mais à toutes ces analyses et observations critiques, il a manqué cependant une pensée du paysage, ainsi qu’une considération active des paysages, c’est-à-dire des apparences du monde, en tant que lieu et support du sens de la vie.
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La notion de paysage a longtemps souffert d’une épistémologie et d’une historiographie insuffisantes, ou en tout cas incomplètes. Fragmentées entre plusieurs corps de savoirs et régimes de discours, les recherches consacrées au paysage l’ont envisagé tout à la fois, et parfois de façon contradictoire, comme une représentation artistique (picturale, photographique, cinématographique), un milieu naturel, un territoire produit par les sociétés dans leur histoire, un système écologique ou socioécologique, ou un espace d’expériences esthétiques. Chacune de ces options possède sa légitimité, et donne lieu à des résultats riches et stimulants[2]. Mais ce que la situation actuelle a mis en évidence, brutalement, et pour ainsi dire par la négative, c’est que le paysage est aussi, et peut-être d’abord, un espace existentiel.
Tout autant que vu, ressenti individuellement, produit collectivement ou modélisé scientifiquement, le paysage est habité. Et en tant que tel il constitue un espace et une condition de sens, un sens vécu au sein d’un ensemble d’expériences le plus souvent muettes mais qui forment le sol silencieux de l’existence. Les disparitions révèlent les attachements, dit-on. Ce qui vaut pour les personnes vaut aussi pour les lieux. On parle ici de maisons détruites, de routes coupées, de forêts brûlées, de rivières disparues, d’animaux morts ou assoiffés, de territoires devenus inaccessibles, d’activités économiques remises en cause, d’existences abîmées et d’horizons effacés, du tissu déchiré de la vie. Et l’on s’inquiète, d’ores et déjà, des traumatismes psychiques que risquent de provoquer ces dévastations de leur paysage chez les personnes qui en ont été les victimes[3].
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Un témoin des incendies récents en Gironde disait : « cela ressemble à un paysage de guerre. » Il ne croyait pas si bien dire. Le paysage est effectivement devenu aujourd’hui aussi, non seulement le théâtre ou le cadre des opérations militaires, mais parfois leur raison d’être et leur instrument. Les armées d’occupation, en Ukraine, au Liban, à Gaza, qui font sauter les maisons, les routes et les autres éléments d’infrastructure, qui arrachent les haies, les plantes et les arbres et bouleversent les horizons sensibles des populations civiles, ne font pas seulement la guerre. En faisant disparaître les paysages, elles cherchent à désorienter les populations, à éliminer les conditions matérielles, symboliques et psychiques d’une habitation possible du monde, à en effacer les directions de sens[4]. Ce faisant elles révèlent, cruellement, la portée existentielle et morale du paysage. Pour qui s’intéresse au paysage et à son histoire, cet ensemble d’observations contient une valeur théorique.
Il y a une objectivité du paysage. Qu’il soit vu de haut, comme un panorama à peu près permanent, traversé à petite ou grande vitesse, ou bien vécu de l’intérieur dans l’ordinaire des jours, il se présente comme une étendue organisée, une composition d’espaces dédiés à des activités diverses, une combinaison singulière de formes topographiques, de textures de sol, de couleurs végétales, de bâtiments dédiés au travail ou à l’habitation, d’animaux, d’êtres humains qui circulent ou travaillent, de lumière, de sonorités, de ciel, d’eau et d’air aussi. C’est une réalité concrète, celle de la physionomie du monde telle qu’elle peut être aperçue à l’endroit où tout un chacun peut se tenir et regarder. Les apparences du monde terrestre ne sont pas une illusion. Au contraire, comme le savent les géographes, la surface de la Terre délivre bien des leçons à qui prend le temps de l’observer.
Et d’abord qu’un paysage est un monde habité. Il inscrit sur le sol la façon dont un groupe humain s’est installé sur un site et l’a approprié à la vie collective, en dessinant des limites territoriales, en divisant l’espace selon des fonctions sociales spécifiques, en créant des voies et des dynamiques de circulation, en définissant des formes de propriété et d’usage des terrains, en choisissant les plantes à cultiver et les animaux à élever, en édifiant des monuments et des bâtiments civiques, en déterminant des rythmes pour les activités courantes, etc. Autrement dit le paysage est l’expression de la manière dont un groupe humain réarticule l’espace et le temps de la planète en un lieu donné, pour faire de ce lieu une habitation durable, c’est-à-dire un monde sensé, et y inscrire une histoire[5].
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Ajoutons ceci : les sciences sociales, de même que les sciences de la vie et de la terre, ont établi depuis longtemps que les paysages ne sont pas « naturels », même s’il y a de la « nature » en eux[6], et même s’ils portent des temporalités biologiques et géologiques qui dépassent l’échelle de l’histoire humaine. Il est bien difficile, devant une forêt, un troupeau aperçu dans une prairie, un champ de céréales, une rivière qui serpente, voire un bassin versant, d’y faire la part entre le donné terrestre, vivant ou non, et ce qui résulte de l’activité humaine. La notion de paysage, de même que celles de « zone critique » et de « bio-région » avec lesquelles elle peut être mise en rapport, n’est pas dualiste, et doit plutôt conduire à envisager la coexistence de temporalités d’échelles différentes au sein des mêmes espaces[7].
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Faire attention au paysage, c’est assumer son indisponibilité, son inappropriabilité. Le paysage est un bien commun.
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Ce paysage habité est aussi un monde vécu, où s’accumulent et se succèdent les habitudes et les rituels de l’existence commune ordinaire, où les voisins se rencontrent, où se fixent les goûts culinaires, et les sonorités récurrentes, les odeurs et le retour des saisons. C’est un monde d’usages et de cohabitations avec les choses et avec les autres, qui est comme le socle muet des évidences de la vie. Comme l’écrit l’historien du paysage John Brinckerhoff Jackson : « Nous ne voyons plus [le paysage] comme séparé de notre vie de tous les jours, et en réalité nous croyons maintenant que faire partie d’un paysage, y puiser notre identité, est une condition déterminante de notre être-au-monde, au sens le plus solennel du mot. C’est cette signification, considérablement élargie, du paysage, qui rend une nouvelle définition tellement nécessaire aujourd’hui[8]. » L’incendie, l’inondation, le tremblement de terre, l’opération militaire qui détruisent le paysage ne font pas seulement disparaître un décor aimable. Ils affectent, abîment, effacent, les conditions ordinaires du sens et de l’orientation dans l’existence.
Le paysage n’est certes pas un monde irénique, loin s’en faut. Tous les aspects qui viennent d’être évoqués sont sujets à discussions, à variations, à conflits. De nombreux exemples historiques peuvent être convoqués, qui montrent en quoi le paysage et sa fabrication sont aussi des espaces et des instruments de domination, qu’il n’est plus question aujourd’hui de « naturaliser » : la monoculture agro-industrielle, la plantation, la colonisation, le nationalisme, les enclosures anciennes et nouvelles produisent des paysages qui « écrasent » de leur puissance les paysages antérieurs et les formes de vie qui leur avaient donné naissance et consistance[9]. La question contemporaine des communs et de leur défense face aux entreprises de privatisation des espaces de vie traverse les paysages de part en part, ce qui conduit désormais à poser la question d’un droit au paysage[10].
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Face à ces dégradations et ces destructions des environnements de la vie collective, on a parlé d’« amnésie du paysage[11] », d’« extinction de l’expérience de la nature[12] », de « crise de la sensibilité au vivant[13] ». Ces expressions situent correctement un des enjeux de la situation présente : celui de l’attention individuelle et collective qui est portée au monde terrestre et aux relations sensibles et pratiques entretenues avec lui.
Les différents auteurs qui viennent d’être cités veulent mettre en évidence l’appauvrissement de l’expérience humaine du monde naturel. Même si elle peut présenter avec elle des traits analogues (notamment pour ce qui concerne les destructions militaires), cette nouvelle « pauvreté en expérience » n’est plus, il faut le souligner, celle qui avait été décrite par Walter Benjamin à propos de la génération de 1914-1918, qui s’était retrouvée « à découvert dans un paysage où plus rien n’était reconnaissable, hormis les nuages et au milieu, dans un champ de forces traversé de tensions et d’explosions destructrices, le minuscule et fragile corps humain[14] ».
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Ce dont il s’agit, désormais, c’est de l’habitabilité générale de la Terre elle-même, c’est de la forme et du contenu des contacts avec le monde terrestre. Il y a, d’une part, entre autres choses, la diminution effarante de la diversité biologique, et son corollaire l’uniformisation des formes du paysage, synonyme au fond d’une altération de l’expérience géographique. Il y a, d’autre part, l’espèce d’anesthésie psychologique et d’inertie morale qui conduit à s’habituer à la dégradation et à la banalisation des relations avec l’environnement[15]. Devant cette situation, la thèse que l’on voudrait ici défendre est la suivante : le paysage, pour autant qu’on y prête attention et qu’on en fasse un objet de pensée et d’action, est une condition de possibilité pour une (ré)activation de l’expérience et pour une ouverture à la présence du monde. Le paysage, plus précisément l’expérience du paysage, peut devenir la condition de possibilité d’une sensibilisation et d’une éducation morale et politique au monde terrestre[16].
On a souvent fait naître le paysage, en Europe, à la Renaissance, dans les sphères artistiques. On n’entrera pas ici dans la discussion des formes les plus réductrices de cette affirmation (« le paysage : un mot de peintre »), qui sont aujourd’hui relativisées par les leçons de la sémantique historique[17]. On aimerait surtout rappeler un fait : les artistes représentent des paysages qu’ils ont traversés et qu’ils ont pu observer, auprès desquels ils se sont rendus. Les dessins de Dürer, de Bruegel, d’Hoefnagel, de Savery, dès le XVIe siècle, traduisent cette curiosité pour la fréquentation et la description du monde terrestre dans la diversité de ses apparences et de ses singularités naturelles, géographiques et humaines. L’histoire artistique (mais aussi scientifique) du paysage est aussi celle des voyages, en Europe et au-delà, du voyage comme expérience personnelle et formation du regard. Les artistes sont les témoins d’un élargissement et d’un approfondissement de l’expérience du monde terrestre qui s’est généralisé à l’époque moderne.
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C’est cette autre dimension de la notion de paysage et de son histoire que l’on aimerait ici mettre en relief : le paysage comme ouverture des regards sur le monde, comme curiosité, comme volonté de représenter les apparences du monde, quelles qu’elles soient, dans leurs différences[18]. Aller au paysage, c’est aller dehors, au contact du monde extérieur, c’est s’y plonger de manière active, s’y frotter et apprendre de ces frottements mêmes quelque chose de la substantialité du réel. On doit reconnaître et considérer, du point de vue épistémologique et politique, la spécificité et la pertinence de l’expérience (sensible) du monde, aussi bien sur le plan cognitif que comme dimension de l’existence humaine. Les différentes manières d’être touché, affecté, mobilisé par le monde environnant le plus proche, et de traduire ces affects en actions, c’est-à-dire les différentes manières d’habiter le monde, sont des paysages, elles « font » paysage.
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Le paysage peut devenir un principe de pensée et d’action. Il peut devenir, aujourd’hui, un vecteur de l’attention au monde.
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On sait que la question de l’attention est devenue un enjeu socio-psychique, mais aussi économique et politique, central. L’accumulation et le remplacement rapide d’informations toujours fragmentaires et de sollicitations visuelles et auditives de toutes sortes qui surgissent de tous côtés, produisent un phénomène social de dispersion et de perte de l’attention dont les industries contemporaines du divertissement profitent avec cynisme. La mobilisation et l’accaparement des perceptions et des pensées par le régime contemporain des plateformes numériques contribuent sans aucun doute à la perte du sens de la réalité. L’attention au réel, de même que l’attention au langage qui énonce le réel, sont devenus désormais des enjeux politiques, mais aussi cognitifs et anthropologiques essentiels.
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Or, précisément, le paysage est porteur d’attention, et ceci sur les trois registres fondamentaux de l’attention : la connaissance (être attentif), la morale (faire attention), et l’amitié ou l’amour (être attentionné).
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Sur le plan cognitif d’abord : l’attention au paysage s’exprime sous la forme d’un art de l’observation. L’expérience du paysage met en œuvre un ensemble d’attitudes et d’aptitudes cognitives qui relève d’une forme d’empirisme descriptif : l’observation, la prise de notes, le dessin, la photographie, l’enregistrement, les mesures sur le terrain, la collecte, l’échantillonnage, le classement, la comparaison, etc. Toutes ces approches supposent en outre une capacité à repérer et à interpréter les traces, les indices, les signes, bref un art clinique qui est commun au paysagiste, au géographe, au médecin, au poète, au psychanalyste, à l’historien d’art, au pisteur, etc., et plus généralement à celles et ceux qui ont appris à lire les surfaces des choses pour y dégager des formes, des structures, des orientations, des mémoires enfouies, ou des devenirs possibles.
Mais l’attention possède également une dimension morale : on parle ici de précaution, de respect, de retenue, de limitation. Faire attention à l’autre c’est reconnaître que l’autre possède sa vie propre, ses intentions originales, son pouvoir d’initiative, qui ne sont pas à négliger ni à oublier. Bref, il s’agit de ne pas casser le paysage par l’exercice d’un pouvoir sans contrôle, et dans la négation de ce qui fait la personnalité de ce paysage. Il faut savoir se retenir. Et, en cela il paraît tout à fait légitime de parler d’éthique du paysage, et d’envisager le paysage d’un point de vue juridique. S’il existait un impératif moral à l’endroit du paysage, celui-ci consisterait d’abord à en reconnaître le caractère non totalement disponible. Faire attention au paysage, c’est assumer son indisponibilité, son inappropriabilité. Le paysage est un bien commun.
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Au-delà de cette dimension pour ainsi dire « négative » de l’attention, et de cette retenue nécessaire, il est possible de l’envisager comme attitude attentionnée. Être attentionné, c’est plus que simplement faire attention, plus que simplement se retenir de casser, c’est vouloir positivement le bien de l’autre. Cette dimension est celle du soin, celle des gestes de bienveillance envers autrui. Appliquée au paysage, cette bienveillance pratique s’exprime sous la forme de l’entretien, comme une sorte de jardinage amical envers les lieux et les êtres qui les composent. Dans une lettre datée du 6 août 1955 à Karl Jaspers, Hannah Arendt écrivait ceci : « J’ai commencé tard à aimer vraiment ce monde, à vrai dire ces dernières années seulement, et je devrais être capable de le faire maintenant. Par reconnaissance, j’intitulerai mon livre sur les théories politiques Amor mundi. » Un des enjeux du paysage se tient aussi dans cette façon d’affirmer et de revendiquer l’amitié envers le monde, l’amour du monde si l’on veut. Le soin, ou l’attention en tant que soin, est l’une des expressions sensibles et concrètes du respect moral et politique vis-à-vis des autres, de soi-même et du monde. Un paysage entretenu est une forme de ce respect[19].
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