Congés payés, retraites… : La frise chronologique des conquêtes du temps libre
.
« La retraite / à 60 ans / On s’est battus / pour la gagner / On se battra / pour la garder » Le refrain du groupe de punk Les Vulves assassines s’est imposé en 2023 comme la bande-son des cortèges des opposants à la réforme des retraites. Et ce qu’il dit vaut pour tous les moments de temps libre – week-end, 1er Mai, droit aux vacances, RTT – arrachés par les salariés à l’issue de grèves, de manifestations et de longues batailles politiques. Retour chrono sur les grandes conquêtes du temps libre. Et sur les coups de boutoir qui les menacent.
.
1848 : La journée de 10 heures
.

17 mars 1848.
.
La révolution industrielle a bousculé le rapport au travail. Et les grands patrons profitent des longues journées d’été pour rallonger la journée de travail. Plus tard, l’arrivée de l’électricité étendra peu à peu ce rythme sur toute l’année. La journée de 10 heures devient l’une des grandes revendications ouvrières.
Au terme de grèves massives, les ouvriers arrachent en mars 1848 au gouvernement de la Seconde République la journée de 10 heures à Paris, 11 heures en province. Décret annulé quelques mois plus tard. La journée de travail passe à 12 heures. Il faudra attendre 1900 pour retomber à 10 heures.
1889 : Le 1er Mai des travailleurs
.

Exécution des anarchistes, 1889.
.
La IIe Internationale décrète le 1er Mai « Journée internationale des droits des travailleurs ». Cette date est un hommage aux « martyrs de Chicago », persécutés trois ans plus tôt pendant les grèves massives des ouvriers pour réclamer la journée de 8 heures.
Peu après le début de la mobilisation, une bombe explose lors d’un rassemblement pacifique à Haymarket Square et tue 7 à 15 policiers, selon les sources. Les forces de l’ordre tirent sur la foule. Huit leaders du mouvement ouvrier sont arrêtés et condamnés à tort (l’auteur de l’attentat n’a jamais été retrouvé) : quatre sont pendus, un se suicide en prison, deux sont incarcérés à vie, le dernier écope de quinze ans de prison. Ils deviennent des martyrs de la cause.
.
1906 : Dimanche chômé (amen !)
.

Le cortège des mineurs du Pas-de-Calais en grève parcourant les corons, 1er avril 1906. Le Petit Journal.
.
Une explosion dans les mines de Courrières (Pas-de-Calais) provoque la mort de plus de 1 000 mineurs. La responsabilité de la Compagnie des mines est évidente. La société interrompt les recherches des survivants au bout de trois jours pour préserver les infrastructures. Vingt jours après l’explosion, 13 rescapés parviennent par miracle à sortir des entrailles de la terre. C’est un choc. La catastrophe déclenche d’immenses grèves pour réclamer de meilleures conditions de travail. Sous la pression de la CGT et des élus socialistes, et au terme de six semaines de mobilisation, les députés votent un projet de loi des socialistes, resté dans les cartons depuis six ans, sur la nécessité d’un jour de congé hebdomadaire – le dimanche – pour tous les travailleurs. Un siècle plus tard, Nicolas Sarkozy reviendra sur cette avancée au début des années 2000 en rouvrant la porte au travail dominical au nom de la « liberté de travailler ».
.
1910 : Une retraite « pour les morts » ?
.

Grève des midinettes à Paris, 18 mai 1917.
.
Après plus de trente ans de pourparlers politiques, la retraite pour les ouvriers et paysans est enfin votée ! Le départ est fixé à… 65 ans. Les syndicats dénoncent une « retraite des morts » alors que l’espérance de vie est à l’époque de 45 ans. Mais des socialistes, dont Jean Jaurès, soutiennent ce premier pas. L’âge sera par la suite abaissé à 60 ans. Mais dès 1912, les cotisations patronales et salariales sont déclarées facultatives et le système s’effondre.
.
1917 : Les midinettes obtiennent la « semaine anglaise »
En pleine guerre, les ouvrières des ateliers de couture parisiens, appelées « midinettes » (contraction de « midi » et « dînette », parce qu’elles prennent leur repas sur le pouce), débrayent au printemps et défilent sur les boulevards parisiens en chantant : « On s’en fout, on aura la semaine anglaise, on s’en fout, on aura les vingt sous. » Outre-Manche, les ouvrières sont payées pour leur samedi après-midi chômé : c’est la « semaine anglaise ». Les couturières de la maison Jenny, sur les Champs-Élysées, à l’initiative de la grève, sont rapidement rejointes par d’autres consœurs sous-payées confectionnant uniformes et munitions. La mobilisation menace la poursuite de la guerre. Le gouvernement cède.
.
1919 : Journée de 8 heures
« 8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de repos ». À l’approche d’un 1er Mai annoncé comme révolutionnaire par la CGT, et dans un contexte post-guerre favorable aux luttes ouvrières, George Clemenceau fait voter, avec l’accord du patronat et à une vitesse rare dans l’histoire de la IIIe République, la journée de 8 heures pour éviter la grève générale, consacrant la semaine de 48 heures – contre 72 heures en moyenne jusqu’alors. Le tout, sans diminution de salaire.
.
1936 : La semaine de 40 heures
.

Grève dans l’alimentation chez Damoy, 1936.
.
Au lendemain de la victoire du Front populaire, les ouvriers se mettent en grève générale et occupent les usines. Ils forcent le nouveau gouvernement à voter en urgence des avancées sociales – les fameux « accords Matignon ». Parmi elles : la semaine de 40 heures. Conquête démantelée en 1938 à la demande du patronat avec la mise en place des heures supplémentaires (peu rémunérées), et plus tard par le régime de Vichy, qui instituera la semaine de 60 heures maximum. Il faudra attendre 1946 pour le retour des 40 heures… avec ouverture aux heures supplémentaires.
.
Et les premiers congés payés
Les vacances n’étaient pas au programme du Front populaire. Elles sont alors un privilège de la bourgeoisie. Les grandes grèves vont imposer le sujet pour tous. Signés en juin 1936, les « accords Matignon » accordent deux semaines de congés payés. Loin de l’image d’Épinal des Français qui se ruent en masse à la plage, la plupart profitent de leurs premières vacances pour s’occuper de leur logis, donner des coups de main aux alentours, s’adonner aux loisirs (bicyclette, tandem, club de sport, fête populaire…) ou « retourner au pays » voir la famille.
1945 : L’assurance vieillesse
.

Ambroise Croizat.
.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avec la Sécurité sociale, sont créés l’assurance vieillesse pour tous et le régime par répartition sous l’impulsion du ministre (communiste) du travail, Ambroise Croizat. L’âge légal est fixé à 65 ans. Il faudra attendre 1982 pour que l’âge de départ soit avancé à 60 ans. Avant d’être de nouveau reculé à 62 ans en 2010 par Nicolas Sarkozy et à 64 ans en 2023 par Emmanuel Macron1.
.
1956 : 3e semaine de congés payés !
À la suite d’un conflit social dans les usines Renault de Nantes, les ouvriers obtiennent la 3e semaine de congés payés. Elle sera généralisée quelques mois plus tard à tous les salariés français. On ne se contente plus de rester chez soi ou de « retourner au pays ». On voit plus loin. Le tourisme pour tous se développe avec la démocratisation de la voiture, des colonies de vacances, des villages-vacances (développés par la Jeunesse ouvrière chrétienne) et des auberges de jeunesse.
1969 : 4e semaine de congés payés !
.

Atelier de l’École nationale supérieure des beaux-arts, 1968. Musée Carnavalet.
.
Encore une fois, les ouvriers de Renault ouvrent la voie aux réformes sociales. En 1962, ils obtiennent une 4e semaine de congés payés. Le chantier législatif est ouvert. Après plusieurs années de négociations avec les patrons des grandes et petites entreprises, le gouvernement parvient à ficeler une loi en 1968. Une bonne partie des salariés du privé obtiennent cette nouvelle semaine à la suite des événements de Mai 68. La mesure est généralisée par la loi en mai 1969.
.
1982 : 5 semaines de congés payés !
L’allongement des congés payés était une promesse de campagne du socialiste François Mitterrand, élu en mai 1981, qui crée un ministère du temps libre. Mais cette 5e semaine pourrait aujourd’hui être menacée. En 2025, le gouvernement Macron a proposé de la « monétiser » suscitant une levée de bouclier parmi les syndicats. Par ailleurs, chaque année, environ 4 Français sur 10 ne partent pas en vacances, faute de moyens2.
.
2000 : Les 35 heures
La réduction du temps de travail a traversé l’histoire de la gauche. Les 35 heures étaient une promesse de campagne de François Mitterrand. Il ne réduira la semaine qu’à 39 heures. Il faudra attendre 1998 et 2000 et les lois Aubry, impulsées par le gouvernement socialiste de Lionel Jospin, pour consacrer les 35 heures et instituer les jours de réduction du temps de travail (RTT) dans le but de créer des emplois et de relancer l’économie. Une exception en Europe. Le principe est régulièrement remis en cause par la droite qui rêve de l’abolir (Gérald Darmanin, Bruno Retailleau, François Bayrou, Édouard Philippe, Gabriel Attal…) ainsi que de supprimer des jours fériés, parmi lesquels… le 1er Mai.
.
2002 : Congé paternité et libération du temps familial
Voté par le gouvernement Jospin, le congé paternité offre pour la première fois aux pères de passer onze jours consécutifs avec leur nouveau-né tout en étant rémunérés. Il a été allongé à vingt-huit jours, dont 7 obligatoires, en 2021. Une avancée pour l’égalité entre les pères et les mères, mais également pour le temps libre passé en famille. Un nouveau congé de naissance, d’un ou deux mois supplémentaires indemnisés 70 % du salaire net le premier et de 60 % le deuxième, doit entrer en vigueur le 1er juillet 2026 pour les deux parents. Victoire de la gauche ? Non : politique de réarmement démographique.
.
2016 : Droit à la déconnexion
L’irruption des outils numériques a peu à peu brouillé les frontières entre vie privée et vie professionnelle. La France est la première à introduire un droit à la déconnexion dans son code du travail, via la loi El Khomri. Dix ans plus tard, son bilan reste toutefois mitigé. En 2025, un quart des travailleurs n’ont eu aucune semaine de « congé numérique » (sans envoyer de courriel professionnel), selon l’Observatoire de l’infobésité et de la collaboration numérique.
.
Pour aller plus loin :
Livres
On s’est battu.es pour les gagner. Histoire de la conquête des droits en France, Mathilde Larrère, éd. du Détour, 2024.
La Bourse ou la vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui, Ludivine Bantigny, La Découverte, 2026.
Les Fronts populaires. Une perspective mondiale 1934-1938, sous la direction de Jean Vigreux et Serge Wolikow, éd. Libertalia, 2026.
Travailler moins pour vivre mieux, guide pour une philosophie anti-productiviste, Céline Marty, Dunod, 2021.
Haymarket. Récit des origines du 1er Mai, Martin Cennevitz, Lux éditeur, 2023.
Bande dessinée
Sang noir. La catastrophe de Courrières, Jean-Luc Loyer, Futuropolis, 2024.
Vaillantes, Émilie Chazerand et Cécile Becq, éd. Rue de Sèvres, 2026.
.
Podcast
1936 et les congés payés : l’été où les Français découvrent les vacances, Guy Peyramaure, émission « Les Nuits de France Culture », 1998.
Front populaire, une histoire de luttes, Xavier Mauduit, émission « Le Cours de l’histoire », 4 épisodes, France Culture, 2026.
.
Documentaire
1936, le Front populaire, entre joie et colère, – Fabien Béziat, Hugues Nancy, France Télévisions, 2019.
.
Notes :
1. La réforme a été suspendue par le premier ministre Sébastien Lecornu pour éviter la censure de son gouvernement. La suspension entrera en vigueur en septembre 2026 et sera levée en 2028 pour atteindre progressivement les 64 ans d’ici à 2030.
2. Selon le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc).
.
Socialter
.