Des blocages lycéens au 17 octobre, ces semaines où les luttes ont convergé
.
Éducation et enseignement supérieur

Mercredi 9 septembre. Cela paraît être il y a une éternité. Devant son téléphone, le tiktokeur v2.95 lance, à la volée, une date de manifestation : le 17 octobre 2026. En cause, le prix de l’essence, devenu insupportable pour bon nombre de ménages. L’appel à un « retour des Gilets jaunes » commence à circuler sur les réseaux sociaux. « Retenez bien la date », conclut le créateur de contenus.
Le 8 octobre, un mois plus tard, le 17 octobre est dans toutes les têtes, brandi en lettres immenses sur la colonne de Juillet, place de la Bastille, à Paris, devant des dizaines de milliers de personnes ; tagué dans tous les cortèges de la jeunesse ; repris sur les réseaux sociaux et par les organisations lycéennes et étudiantes comme point d’orgue d’une colère qui déborde, où qu’on regarde. Et qui dépasse largement les cadres routiniers de mobilisation.
Pourtant, entre un appel large sur les réseaux sociaux et la concrétisation d’une journée de mobilisation, il y a souvent un fossé – que la mobilisation lycéenne a permis de franchir.
.

.
Tout commence dans le lycée polyvalent Saint-Exupéry de Créteil (Val-de-Marne). Dans cet établissement, « la rentrée est catastrophique », confie une assistante d’éducation. Pas de proviseur·e adjoint·e, une accompagnante d’élèves en situation de handicap (AESH) en moins, plus d’infirmière, pas de professeur·e « chef·fe de travaux » pour gérer les stages des lycéen·nes en filière professionnelle…
« On n’avait jamais vécu ça. C’était totalement calamiteux », raconte Julie, professeure d’espagnol. Avec ses collègues, elle décide d’organiser une journée de grève le 17 septembre. Le lendemain, les élèves, notamment de terminale, embrayent et bloquent le lycée.
Ils et elles réitèrent le lundi 21 septembre. « Rien n’était prévu. Mais quand on a vu que même nos professeurs n’y arrivaient plus, on a compris que ce n’était pas normal et qu’il fallait qu’on exprime nos revendications », explique Tessa, 15 ans, en seconde.
.
Un mouvement porté par la banlieue francilienne
Dès le 21 septembre, le député La France insoumise (LFI) Louis Boyard apporte son soutien à cette mobilisation, alors que les élèves et les professeur·es manifestent jusque devant le rectorat. Très vite, le mouvement gagne, par les réseaux sociaux, TikTok et Snapchat en particulier, le reste de la banlieue francilienne.
En Essonne, dans le Val-de-Marne, le Val-d’Oise et bien sûr en Seine-Saint-Denis, traditionnellement un haut lieu de la contestation scolaire, le sentiment d’abandon et d’injustice essaime.
Les blocages lycéens font ainsi tache d’huile toute la troisième semaine de septembre, plutôt à bas bruit mais sur un mode opératoire identique : des poubelles balancées à la grille des établissements sur lesquelles on se juche, des barrières ou des éléments de chantier récupérés ici ou là pour barrer l’accès au portail, souvent pas de mégaphone, juste des cartons crayonnés et des Marseillaise entonnées à pleins poumons, le portable à la main.
Les mêmes revendications, désespérément banales, se font entendre partout dans ces lycées franciliens : des professeur·es et du personnel médico-social en nombre suffisant devant les élèves, du temps pour aller à la cantine, moins de monde dans les classes, mais aussi du papier dans les toilettes, des climatiseurs ou des radiateurs dans les salles de classe, pas de rats dans les couloirs, ni de faux plafonds qui tombent sur les têtes.
.

.
Que l’Île-de-France soit précurseuse en matière de bâti scolaire dégradé n’a rien d’étonnant. Comptant un très grand nombre d’établissements pour près d’un demi-million de lycéen·nes, c’est la collectivité qui investit le moins « par tête », rappelle l’opposition de gauche à Valérie Pécresse, présidente Les Républicains (LR) de la région. C’est aussi la collectivité qui a fait le choix d’une subvention volontaire massive aux lycées privés d’excellence, aggravant l’impression de ségrégation sociale dénoncée par les élèves.
Car, aussi vite que les médias se focalisent sur les feux de poubelle, les élèves mettent, pour leur part, l’accent sur l’éducation à deux vitesses qu’ils et elles reçoivent, à quelques kilomètres des lycées les plus flambants et mieux dotés de la capitale.
.
« J’aimerais être orthodontiste. Mais j’ai peur de ne pas y arriver parce que [le lycée] Saint-Exupéry est réputé être un mauvais lycée, et qu’on n’a pas assez de professeurs. C’est injuste quand on voit les beaux lycées de Paris », souffle Coura, 14 ans, en seconde générale à Créteil.
« Franchement, le système pour les élèves de banlieue comme nous, il est tout cassé », résumait, le 29 septembre, Niouma, élève de terminale au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, plus gros établissement de la deuxième plus grande ville d’Île-de-France.
.
Ce lycée « Titanic », en référence à ses plafonds gorgés d’eau, était déjà menacé de fermeture en 2025 pour sa vétusté. Il est devenu un bastion du mouvement lycéen, grâce à Bally Bagayoko, le très populaire et très scruté maire LFI de la ville, qui a immédiatement pris fait et cause pour les lycéen·nes, mais surtout grâce à l’intense maillage militant qui perdure à Saint-Denis et la proximité de l’université Paris VIII, elle aussi connue pour son activisme politique.
Le 28 septembre, l’affaire prend un tour national, à l’appel de l’Union syndicale lycéenne (USL). Et alors que les fonctionnaires manifestent le 29, 400 établissements sur les 3 700 lycées français font, le même jour, l’objet d’actions. Dans les outre-mer, les conditions d’études indignes avaient provoqué grèves et blocages de longue durée, dès la rentrée, comme à Mayotte, où l’accès au lycée de Mtsangadoua a été entravé durant cinq semaines.
.

.
Les élèves mobilisé·es ajoutent à la liste de revendications l’abandon de l’interdiction du téléphone portable dans les établissements – une mesure prise soudainement à la rentrée 2026 par le ministre de l’éducation nationale, Édouard Geffray –, dénoncent la « pression » scolaire, mais aussi des emplois du temps à rallonge ou pleins de trous, symbolisés sous la formule « 8 heures-18 heures ».
Les adultes ricanent contre cette « gen Z » qui n’aurait plus le goût du travail. Les lycéen·nes de Lille (Nord), Marseille (Bouches-du-Rhône), Nantes (Loire-Atlantique), Rennes (Ille-et-Vilaine), Grenoble (Isère) ou Dijon (Côte-d’Or) mettent pourtant le doigt sur un des effets les plus patents de la réforme du lycée, héritée de l’ère Blanquer : la fin du groupe classe, le maquis des spécialités et des parcours, ainsi que cette dictature du « bon choix » qui s’est abattue sur elles et eux et leurs familles, jusqu’au couperet Parcoursup.
.
La répression policière s’abat sur la jeunesse
Personne ou presque ne comprend alors ce qui est en train de se jouer. Notamment au sein du gouvernement, qui use d’une double stratégie pour tenter de décrédibiliser le mouvement : accuser La France insoumise d’être à la manœuvre et réprimer violemment.
Les images de violences policières inondent les réseaux sociaux et indignent, notamment parmi les lycéen·nes. Presque autant que les propos du ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, qui, chaque jour, « renouvelle sa confiance » aux forces de l’ordre, sans jamais remettre en question les interventions particulièrement violentes face à un public jeune et vulnérable.
.
Au fil des jours, les chiffres grimpent. Moins d’un mois après le début du mouvement, le bilan judiciaire communiqué par le gouvernement est inédit. À la date du 13 octobre, près de 8 000 personnes ont été placées en garde à vue, dont presque 7 000 sont mineur·es, dans des conditions dégradées, parfois indécentes.
Selon les ministère de l’intérieur et de l’éducation, 937 membres des forces de l’ordre, 149 membres de personnel éducatif et 248 lycéen·nes auraient par ailleurs été blessé·es depuis le début du mouvement. Des chiffres sujets à caution, notamment côté policier, selon Libération.
.
Les dégradations matérielles, comme l’incendie du lycée Nelson-Mandela à Nantes ou le saccage du lycée Les Iris, près de Bordeaux (Gironde), sont également nombreuses.
Toutes les associations, parents d’élèves, syndicats enseignants ou Ligue des droits humains (LDH) s’accordent cependant sur un point : la répression policière qui a déferlé sur le mouvement lycéen est sans équivalent. Le gouvernement n’a, tout au long de ces quatre semaines, jamais prôné la désescalade, assurant que « les moyens déployés par les forces de l’ordre étaient proportionnels, respectant un cadre strict ».
Pourtant, trente-six enquêtes judiciaires ont déjà été ouvertes par l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) pour des cas de violence sur des mineur·es lors de manifestations.
.

.
Un événement a particulièrement cristallisé le mouvement et fait basculer l’opinion : la mutilation d’Evan S., 15 ans, après le tir d’une grenade probablement assourdissante par les forces de l’ordre, lundi 5 octobre, en marge de la mobilisation lycéenne devant l’établissement Auguste-Béhal de Lens (Pas-de-Calais). L’adolescent, dont la main gauche a été arrachée par la déflagration, est désormais amputé de son avant-bras.
Bouleversée, la famille du lycéen a annoncé déposer plainte avec constitution de partie civile pour violence volontaire ayant entraîné une infirmité permanente. Toujours hospitalisé au CHU de Lille, Evan S. n’a été auditionné que le 13 octobre par l’IGPN, tandis que le procureur de Béthune a rendu publics les premiers éléments de l’enquête vendredi 9 octobre.
.
D’après les déclarations de ce dernier, l’adolescent se serait emparé de la grenade assourdissante, qui aurait été tirée « conformément au mode opératoire », ce que conteste la famille par la voix de son avocat, Bertrand Wattez.
À la suite de cette affaire, le ministre de l’intérieur a suspendu mercredi 7 octobre l’utilisation des grenades assourdissantes « ASSD » durant les mobilisations lycéennes. Une annonce en demi-teinte, excluant toute remise en cause des armes intermédiaires. Mais cette interdiction pourrait être de courte durée : vendredi 16 octobre, Laurent Nuñez a déclaré qu’elles pourraient être réutilisées pour la journée du 17 octobre.
.
Un pouvoir paniqué
Depuis le 5 octobre, une pétition est en ligne sur la plateforme de l’Assemblée nationale pour interdire « les armes mutilantes et les techniques d’immobilisation létales dans les manifestations lycéennes ». À l’heure où nous publions ces lignes, plus de 137 300 personnes l’ont signée.
D’autres cas documentés par Mediapart, comme celui d’Eden, lycéen de 14 ans, grièvement blessé lundi 28 septembre par le tir au lance-grenade d’un policier en plein visage (ce dernier a, depuis, été mis en examen et placé sous contrôle judiciaire) devant son lycée du Val-d’Oise, montre la méthode avec laquelle les forces de l’ordre ont voulu contenir le mouvement.
.
Un lycéen d’Argenteuil (Val-d’Oise), scolarisé au lycée Georges-Braque, a également perdu l’usage de son œil gauche à la suite d’un tir policier, le 1er octobre. Sa famille a porté plainte contre X et l’IGPN a ouvert une enquête.
C’est là le tournant que n’avait pas vu venir le gouvernement. Les violences policières sont petit à petit devenues un puissant carburant de la mobilisation. « On veut le bac, ils nous envoient la BAC », brandissait fièrement Mahéna*, scolarisée au lycée César-Baggio à Lille, le 1er octobre.
.

.
Ce jour-là, 1 027 établissements scolaires entrent en action, dont 222 sont bloqués. Le gouvernement panique, faute de réponse à apporter à la jeunesse. Le premier ministre, Sébastien Lecornu, convoque une réunion ministérielle pour gérer une crise devenue nationale. Édouard Geffray, lui, promet une « plateforme de consultation » et s’attire les moqueries de la rue. Il vitupère également contre celles et ceux qui accusent l’institution qu’il dirige de « relégation » scolaire.
Du point de vue des lycéen·nes, la polémique semble incongrue : la conscience de classe, en matière scolaire, s’enracine. Dans les assemblées générales, les manifestations ou face aux médias, les élèves des lycées les plus cossus des centres urbains, à Paris, Nantes, Rennes ou Marseille, s’excusent en prenant la parole, parlent volontairement d’eux comme de « privilégiés ». Les blocages des établissements prestigieux de la capitale, comme les lycées Henri-IV, Louis-le-Grand ou Montaigne, se disent en « solidarité » des lycées de banlieue.
.
À l’autre bout de l’échelle sociale, des élèves dénoncent sans fard les discriminations qui touchent les quartiers populaires, d’abord par ce que le système éducatif a à offrir. « On veut avoir les mêmes chances de réussite qu’eux [à Paris], on veut avoir les mêmes conditions de travail qu’eux », réclame une lycéenne devant ses camarades du lycée Suger de Saint-Denis, le 1er octobre, largement applaudie par la foule.
Mais, en refusant d’écouter ce que hurlent désormais des milliers de lycéen·nes, le pouvoir s’enferme. Dans une logique comptable – « devant chaque plus, il faut un moins », explique par exemple Roland Lescure, ministre de l’économie. Et, surtout, dans une volonté d’éteindre l’incendie par la répression. Après l’arme policière et judiciaire, l’arme administrative se met à tourner à plein régime, une nouvelle fois dans des proportions inédites, alors que les étudiant·es commencent à rejoindre la mobilisation.
.
Des centaines de lycées sont fermés administrativement, les arrêtés préfectoraux se multiplient pour interdire les manifestations autour de nombreux établissements. Plusieurs sont suspendus par les tribunaux administratifs, mais les préfets et préfètes s’acharnent, reprenant quasiment les mêmes dès le lendemain.
La tactique s’étend aux facultés. À peine veulent-elles entrer dans le mouvement que les présidences ferment les grilles de leur campus, passant les enseignements en distanciel, malgré l’agacement des étudiant·es et de plusieurs enseignant·es. Le 5 octobre, à la Sorbonne-Nouvelle, le président de l’université fait même intervenir la police en pleine assemblée générale. Des stratégies qui soufflent sur les braises.
.
Sortir le pays de la léthargie sociale
Le 6 octobre, le mouvement change de dimension. Les cortèges à travers la France réunissent 450 000 personnes selon les organisateurs, 266 000 selon le ministère de l’intérieur. Les cortèges sont joyeux, inventifs, particulièrement jeunes.
Surtout, ils et elles sortent le pays de la léthargie sociale dans laquelle il semblait plongé depuis la lutte infructueuse contre la réforme des retraites, en 2023. Parents et syndicalistes font office de service d’ordre, tout autour des défilés lycéens, pour « protéger les enfants », de la même manière qu’ils et elles se sont invité·es en « tampon » dans les blocages.
.

.
Les organisations révolutionnaires, telle que Révolution permanente ainsi que son groupe de jeunesse, le Poing levé, sont presque débordées ; La France insoumise capitalise en s’offrant des bains de foule. Le 8 octobre, les appels fleurissent pour remettre le couvert à Paris, afin de « prendre la Bastille », dans un geste révolutionnaire qui enflamme le débat public.
Difficile pour les ministres de continuer à se boucher les oreilles, d’autant qu’Emmanuel Macron dit en privé s’agacer de cette contestation qui dure et qui déborde. Entre deux manifestations, le 5 octobre, Sébastien Lecornu demande à son gouvernement de réfléchir à cinq chantiers, dont celui épineux des remplacements, pour répondre à la colère lycéenne. Son ministre de l’éducation s’exécute et trouve 3 000 professeur·es non affecté·es qu’il promet d’envoyer en urgence dans les lycées pour boucher les trous.
.
Des accommodements budgétaires seront aussi possibles, promet Édouard Geffray, qui sait la tâche compliquée : si des coups de pouce sont finalement accordés à la Rue de Grenelle, l’enveloppe globale du projet de loi de finances (PLF) 2027 – qui contient la suppression de 1 588 enseignant·es – doit rester inchangée, continue d’affirmer Matignon.
L’équation semble d’autant plus complexe que le 17 octobre, initialement centré sur le prix du carburant, se rapproche à grands pas. Sébastien Lecornu annonce alors la libération de 10 millions de barils de gazole issus des réserves stratégiques du pays. L’objectif : tenter de faire baisser les prix à la pompe de « 12 à 18 centimes d’euro » par litre de gazole. Et surtout, éviter à tout prix une « convergence des colères ».
.
Au ministère de l’éducation, on se rassure comme on peut. On évoque une « décrue », pour les blocages à tout le moins, sous l’effet conjoint des fermetures administratives, des cours en distanciel et de la pression mise sur les équipes enseignantes et les élèves pour qu’ils et elles participent aux fameux « temps lycéens », exercices de démocratie participative menés aux forceps les 7, 8 et 9 octobre.
Mais, une nouvelle fois, les images d’une place de la Bastille pleine à craquer le 8 octobre fissurent le discours public. L’essoufflement espéré n’advient pas, et cela, malgré une inquiétude qui monte, y compris chez les élèves et les parents, sur le manque de cours et de notes pour le premier trimestre.
.
À Saint-Denis, une professeure, gréviste et solidaire du mouvement, a donné rendez-vous à ses élèves de terminale directement sur le blocage le 13 octobre pour leur distribuer la fiche d’inscription à l’examen du baccalauréat : « L’échéance approche, je ne veux pas qu’ils ratent le coche et je ne les ai pas vus depuis des semaines. »
Les étudiant·es, elles et eux, assument de « relayer » les lycéen·nes, en première ligne depuis trois semaines. Les blocages dans les universités et établissements « bourgeois » se multiplient. On avait vu, quelques jours avant, des lycées privés prendre également part aux blocages.
.
« C’est désormais notre tour. Nous avons une place particulièrement importante parce que nos blocages sont ceux qui inquiètent le plus le pouvoir, qui considère nos universités comme acquises à sa cause », témoigne une étudiante d’Assas, lors d’une assemblée générale pour organiser le blocage de cette faculté parisienne historiquement classée à droite.
Le 13 octobre, les cortèges sont encore très fournis. Plus que le 6 octobre, selon les organisations de jeunesse. Moins selon le ministère de l’intérieur. Une bataille de chiffres assez classique qui ne masque pas l’essentiel : quatre semaines après les premiers blocages, la mobilisation reste importante et suivie dans la jeunesse. Les organisations étudiantes revendiquent encore 90 % des facultés perturbées.
.
Le gouvernement persiste dans la stratégie du déni
À l’euphorie succède la colère. Le 13 octobre à Saint-Denis, lors de l’action festive organisée devant le lycée, prélude à la manifestation parisienne, les caméras sont braquées sur l’activiste suédoise Greta Thunberg venue en soutien. Le lendemain, les stars et les soutiens repartis, la police a mené plusieurs charges violentes et mené une fouille systématique des sacs des élèves rentrant dans l’établissement. Le surlendemain, la police vient interpeller un lycéen au sein même de l’établissement.
Mais le gouvernement, lui, continue sa stratégie du déni. Jeudi 15 octobre, le premier ministre continue d’axer son discours sur les violences, déclarant : « Ça ne ressemble plus à un mouvement lycéen, là on a un mouvement de violences urbaines, dont l’intensité de la violence a encore augmenté ces derniers jours. »
.

.
Des déclarations sans aucune annonce de fond sur les revendications – 10 milliards d’euros pour l’Éducation nationale, suppression de Parcoursup, rénovation du bâti scolaire, augmentation des capacités universitaires, etc. – qui ne risquent pas de faire retomber la pression.
Le même jour, Édouard Geffray a reçu une nouvelle fois les organisations syndicales lycéennes, qui ont dit leur mécontentement à la sortie et en appellent désormais à un dialogue direct avec le premier ministre : « On a l’impression que tout est contraint et qu’à chaque fois, il faut que le ministre demande à Sébastien Lecornu s’il peut faire ci ou faire ça. Donc on demande désormais à rencontrer Sébastien Lecornu », a déclaré sur France Info Pierre Sourzat, président de l’association Les Lycéens !.
.
Dans les têtes de tout le monde, l’après : le 17 octobre. La « fin de l’époque contemporaine », annoncent sur le ton de l’humour plusieurs pancartes dans les cortèges. Comme au moment des Gilets jaunes, les réseaux sociaux bouillonnent à l’approche de l’échéance.
Sur Instagram, Snapchat ou TikTok, des vidéos en tout genre affluent en masse, les internautes laissent libre cours à leur imagination. Quoi prendre pour venir en manifestation ? Comment s’habiller pour l’événement ? Ou encore pour quelle playlist opter pour exprimer sa colère ? « Un moment de convergence des luttes », la formule est régulièrement scandée.
.
Nos élèves réclament, au fond, que tout change. Mais le temps passe, les revendications sont radicales, les manifestations sont phénoménales et il n’y a rien en face. Irène, professeure de maths au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis
.
Une convergence que les syndicats de travailleurs et travailleuses accompagnent peu, voire pas du tout, au grand dam de leurs militant·es. L’intersyndicale interprofessionnelle a appelé à une date de mobilisation le 5 novembre, s’attirant les foudres de nombreux manifestant·es qui y voient une manière d’enjamber leur mouvement.
« Les syndicats ne veulent pas y aller pour le 17. Les directions syndicales attendent les vacances », lance, sous les applaudissements, une étudiante lors d’une assemblée générale inter-facultés. Et pour cause, seules la CGT et l’Union syndicale Solidaires ont, timidement, appelé à participer à la journée du 17 octobre.
.
Comme si, finalement, tout le monde était dépassé par ce mouvement imprévisible. Et cette date, qui monte depuis plus d’un mois, en est l’illustration parfaite. « On est très fatigués par un mois de combat, mais je me rends compte à quel point le mouvement social a changé de visage, remarque Irène, professeure de mathématiques au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis. Ce n’est pas un mouvement de professeurs, avec des revendications où tout est chiffré au carré. Nos élèves réclament, au fond, que tout change. Mais le temps passe, les revendications sont radicales, les manifestations sont phénoménales et il n’y a rien en face. Bien sûr que c’est un moment charnière. »
Un moment charnière, alors que les vacances scolaires risquent de mettre au moins entre parenthèses le mouvement pendant quelques jours. Mais, pour plusieurs acteurs et actrices de ces dernières semaines, ce mois de mobilisation marque, quoi qu’il advienne, un tournant politique, social et intime.
« Cette mobilisation, elle a révélé mes élèves, et moi, je ne serai plus la même professeure, décrit Emmanuelle, professeure d’anglais qui, avec une poignée de collègues, a occupé son lycée à Saint-Denis dans la nuit du 12 au 13 octobre. Je les voyais comme un tout homogène, j’en vois certains sur des plateaux de télé, à l’aise, je n’aurais jamais imaginé qu’ils soient capables de faire ça… » La gen Z, régulièrement présentée comme celle du futur, montre ici qu’elle est déterminée à modifier le présent.
.