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Fleur Breteau : « Toutes les lois promulguées en ce moment soutiennent des politiques qui nous empoisonnent »

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« Vous êtes les alliés du cancer et nous le ferons savoir ! », avait crié, dans le grand hémicycle de l’Assemblée nationale, la militante Fleur Breteau, fondatrice du collectif Cancer Colère, en traitement contre cette maladie lors du vote de la loi Duplomb, le 8 juillet 2025 – depuis en partie censurée par le Conseil constitutionnel. La bataille de la dérégulation continue aujourd’hui avec une nouvelle proposition de loi du sénateur Laurent Duplomb, déposée le 30 janvier, qui prévoit la réintroduction de certains pesticides et, au niveau européen, le paquet « Omnibus », qui vise à supprimer le réexamen périodique des autorisations d’usage des pesticides, malgré les alertes répétées de scientifiques et de soignants concernant les effets de ces substances sur la santé humaine. Dans ce contexte, Fleur Breteau continue de faire de la maladie un étendard de ralliement pour rendre visibles les causes structurelles du cancer. En février, elle publie Cancer Colère (Seuil), un livre dans lequel elle raconte son parcours depuis l’annonce de sa maladie et questionne en profondeur les logiques néolibérales qui régissent le monde agricole, les politiques de santé et les nombreux reculs sur le plan écologique.

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Nous nous rencontrons six mois après le vote de la loi Duplomb et les débats qu’elle a suscités sur les pesticides, qui ont marqué la naissance et la médiatisation de Cancer Colère, en juillet 2025. En plus de revenir sur l’objectif initial du collectif, pouvez-vous expliquer comment il se positionne aujourd’hui ?

La création du collectif part d’une colère issue de mon expérience à l’hôpital après le diagnostic de mon cancer. Cette colère est nourrie de la peur de mourir, du vécu dans mon corps pendant la maladie et des discussions avec les gens que j’ai rencontrés. Quand j’ai commencé le protocole de soin, j’ai pris conscience qu’il y avait un grand nombre de personnes très jeunes. Pourquoi sont-elles si nombreuses alors qu’on nous répète que la multiplication des cancers est due au vieillissement de la population ?

Un mois et demi plus tard, j’apprends que les scientifiques parlent désormais d’« épidémie » pour qualifier l’augmentation des cancers chez les jeunes. Avec une hausse de 80 % en vingt ans, le professeur Fabrice Barlesi, directeur du centre Gustave-Roussy (le premier centre de lutte contre le cancer en Europe, NDLR) dit qu’il faut se préparer à un « tsunami »1. Au même moment, je découvre le projet de loi Duplomb. Je suis en pleine chimio quand j’apprends, hébétée, que les sénateurs se réjouissent de l’avoir votée.

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En réaction, j’ai voulu politiser la maladie en rappelant que les causes environnementales, comme les inégalités sociales, sont des facteurs structurels de l’épidémie de cancer. Or, les liens entre les pesticides et certaines maladies comme le diabète, la maladie de Parkinson, l’endométriose, les maladies auto-immunes ou encore la maladie de Crohn – bien que désormais scientifiquement établis – sont rarement évoqués à l’hôpital. Les causes sont souvent encore réduites aux comportements individuels.

Depuis mon intervention à l’Assemblée nationale (le 8 juillet 2025, NDLR), le collectif Cancer Colère s’est progressivement structuré. Il y a aujourd’hui plus de 500 membres en France, en Belgique et en Suisse, répartis dans 25 antennes locales. Une grande partie des personnes qui ont rejoint le collectif sont des jeunes femmes. La plupart sont malades, ou l’ont été, et n’ont jamais milité de leur vie – preuve que la santé peut amener des gens, comme moi, à se politiser.

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L’énergie qui se dégage de notre collectif est très particulière. Elle est, tout d’abord, émotionnellement chargée. Certaines camarades commencent à militer puis rentrent à l’hôpital sans que l’on sache quand elles en sortiront. Cela crée un sentiment d’urgence très fort et l’envie de prendre soin les unes des autres. Puis, nous venons de régions différentes et nous avons parfois des divergences d’opinions politiques. Mais notre objectif reste le même : rendre l’usage des pesticides honteux.

Pour ce faire, nous comptons développer notre plaidoyer, des projets d’éducation populaire, continuer de tracter devant les hôpitaux et d’imaginer des actions communes – comme celle du 9 janvier où nous avons bloqué le périphérique parisien avec la Confédération paysanne… Et tenter d’être en relation avec les directions des centres d’oncologie avec, comme boussole, la volonté de comprendre comment mieux informer les patients et leur ôter la culpabilité et la honte liées à leur maladie.

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Pourquoi la maladie a-t-elle, selon vous, une dimension politique ?

La maladie est politique puisque, selon la classe sociale à laquelle on appartient, elle ne nous touche pas de la même manière. En effet, plus on descend dans l’échelle sociale, plus on a de risques de tomber malade. Les intérimaires ont par exemple une probabilité bien plus importante de contracter une maladie que les personnes en CDI. Leurs employeurs prennent moins de précautions et les travailleurs en intérim sont exposés à tout un panel de polluants.

D’après l’enquête nationale « La surveillance médicale des expositions des salariés aux risques professionnels » (Sumer), 11 % des actifs ont été exposés à au moins un produit chimique cancérogène en 2017. Pour les intérimaires, ce chiffre passe à 20 %. Nicolas Framont rappelle dans son essai Saint Luigi. Comment répondre à la violence du capitalisme ? (Les liens qui libèrent, 2025) que les corps des plus privilégiés sont plus sains que le reste de la population. L’argent a donc un rapport avec la maladie.

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Quand on est malade, les chances de guérison varient selon le temps et l’argent dont on dispose… J’ai rencontré plusieurs patientes qui se rendaient aux Restos du cœur pendant leur traitement car elles n’avaient plus les moyens de se nourrir avec leurs enfants.

Enfin, la maladie est politique puisque toutes les lois promulguées en ce moment soutiennent des politiques qui nous empoisonnent. Au niveau national comme européen, les gouvernements laissent carte blanche aux industriels de l’agriculture et de l’agrochimie pour nous empoisonner, en réintroduisant des néonicotinoides et en poussant pour l’autorisation de la quasi-totalité des pesticides de manière systématique et illimitée… Sans parler de la loi sur les « nouveaux OGM » et de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur qui viennent de passer.

Ce système est en train de nous détruire jusque dans nos cellules ! La chercheuse Larissa Bombardi parle d’un « infanticide systémique » au Brésil pour décrire l’épidémie de cancer d’enfants. Si toutes ces lois sont effectivement appliquées, il est probable que nous en parlions bientôt en Europe.

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Au niveau européen, les décisions récentes vont en effet dans le sens d’une dérégulation toujours plus grande de l’usage des produits phytosanitaires. En juillet 2025, vous avez lancé une pétition pour sortir des pesticides de synthèse et, tout récemment, Cancer Colère s’est mobilisé au côté de la Confédération paysanne. Pourquoi avez-vous décidé de vous rallier à la cause des paysans ?

Au lever du jour du 9 janvier, nous avons bloqué le périphérique parisien avec des militants des Soulèvements de la Terre, de la CGT, des étudiants d’AgroParisTech et des paysans de la Confédération paysanne sous la bannière « Moins de paysannes et paysans, c’est plus de malades ». Car plus l’industrialisation de l’agriculture est en marche, plus il y a de pesticides et donc de malades ; et moins il y a de revenus dignes pour les agriculteurs et plus ils vont tomber malade. Lors de la crise de la dermatose nodulaire, la décision du gouvernement d’abattre les troupeaux des éleveurs indépendants pour préserver les prix de la viande française à l’exportation, comme la signature de l’accord de libre-échange avec le Mercosur, profite avant tout aux industriels.

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Cette industrialisation nous enferme dans un cercle vicieux. Elle n’est bonne pour personne, à l’exception de quelques ultra-privilégiés, comme Arnaud Rousseau (actuel président de la FNSEA, NDLR) et tous les autres cadres supérieurs de la FNSEA, des grosses coopératives, distributeurs et exportateurs.

Nous avons compris que la colère des malades et des paysans avait beaucoup en commun, puisqu’elle partage les mêmes adversaires. Quand j’étais en chimio, j’ai discuté avec des agriculteurs qui m’ont raconté ne pas pouvoir passer en bio à cause de leurs dettes, et de pas non plus être en mesure d’arrêter de traiter leurs cultures car rien ne pousse sur leur sol sans engrais ni pesticides. Je ne savais pas quoi leur répondre. Ils sont complètement bloqués dans ce système productiviste.

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C’est aussi pour cette raison que nous avons discuté avec des paysans de la Coordination rurale (CR) (deuxième syndicat agricole, proche de l’extrême droite, NDLR), également mobilisés contre le Mercosur et la gestion sanitaire de la dermatose nodulaire. Et ces contacts ne s’arrêtent pas là. Nous échangeons déjà avec plusieurs collectifs citoyens comme le Collectif antillais des ouvriers agricoles et de leurs ayant droits empoisonnés par les pesticides (Coaadep), Vietnam Dioxine, Avenir Santé Environnement, le Collectif de soutien des victimes des pesticides de l’Ouest (CSVPO) et bien d’autres.

Ce maillage se déploie sur tout le territoire français. Nous appelons d’ailleurs à manifester dans toute la France les 7 et 8 février pour notre santé, l’environnement et les paysans. Un grand rassemblement devant l’Assemblée nationale est également prévu le 11 février, le jour du débat sur la pétition contre la loi Duplomb.

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Dans Le Journal du cancer (1980), la poétesse et militante états-unienne Audre Lorde parlait déjà de la nécessité de se rendre visible, avec sa maladie, pour résister. Pourquoi a-t-il été nécessaire de vous montrer dans votre cas ?

À travers mon choix de laisser mon crâne nu, j’avais besoin de dire : je suis malade et cela n’est pas normal. Même s’il fallait pouvoir soutenir les regards. Dans la rue, certaines personnes stoppaient leurs discussions quand je passais devant eux. Une femme sans cheveux et sans sourcils, ce n’est pas si fréquent. Dans ces moments je me disais : « C’est dingue, nous sommes plus de 430 000 nouveaux malades chaque année – ce chiffre étant sous-estimé – et personne ne nous voit. »

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Dans un système capitaliste régi par des logiques néolibérales, on vous répète que de ne pas être au top, c’est la honte. Il ne faut pas trop déranger, en particulier lorsqu’on est une femme. Les magazines gratuits sur le cancer que je pouvais lire à l’hôpital expliquaient comment rester belles et désirables pendant le traitement. Personnellement, c’était la dernière de mes préoccupations… Ce n’est qu’une fois que vous allez mieux que vous pouvez vous montrer et qu’on vous porte aux nues. Montrer mon cancer a été une façon de marquer mon refus d’adhérer à ce discours.

Quand nous nous montrons, nous défions ce système. La maladie est aussi politique parce qu’elle dérange.

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Face à cette prise de conscience croissante des citoyens et l’accumulation des preuves scientifiques, pourquoi une invisibilisation des causes environnementales de la maladie persiste-t-elle ?

Dépolitiser la maladie permet au système qui nous rend malade de perdurer. Il est beaucoup plus facile de faire porter la charge de la responsabilité sur les individus que d’affirmer que c’est le système qui nous rend collectivement malades.

Si l’on considère la maladie dans sa dimension politique, cela signifie remettre profondément en cause le système économique, soit s’attaquer aux industriels qui accaparent les terres agricoles et les saccagent à grand renfort de technologies, de pesticides et de lois mortifères depuis 1945, mais aussi réglementer sévèrement l’agrochimie, punir ses pratiques illégales et voter des lois d’urgence pour redonner les terres agricoles aux paysans, leur assurer un revenu digne, interdire les pesticides, dépolluer les sols et fermer les fermes-usines pour cause de maltraitance et de pollutions dramatiques…

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Votre livre retrace votre parcours et vos rencontres à partir de l’annonce de votre cancer du sein. C’est aussi le début d’une longue documentation sur le sujet. Au fur et à mesure de vos recherches, vous reliez les fils invisibles entre les systèmes… Quelle fut votre réaction quand vous réalisez, par exemple, que les entreprises qui ont créé le traitement contre le cancer sont aussi celles qui commercialisent les pesticides ?

Cela m’a sidérée. Quand j’ai commencé à en parler autour de moi, un père de famille m’a confié qu’il avait été choqué de découvrir le logo de Bayer sur l’appareil de chimiothérapie de son fils. Je ne veux pas sous-entendre par là que les industriels créent intentionnellement des maladies, mais que d’un point de vue démocratique, ce regroupement d’activités ne devrait pas exister. On ne peut pas empoisonner d’un côté et fournir les traitements de l’autre. Cela me semble être un énorme conflit d’intérêts.

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Par ailleurs, ces logiques capitalistes posent déjà problème. En ce qui concerne les cancers pédiatriques, les laboratoires pharmaceutiques jugent qu’il n’y a pas suffisamment d’enfants malades du cancer pour qu’il y ait un marché porteur2. Résultat : les enfants utilisent encore aujourd’hui des médicaments pour adultes. Cela occasionne des effets secondaires plus nombreux et plus lourds et, parfois, des séquelles graves. Enfin, les traitements contre le cancer sont un nouvel eldorado : tous les industriels se ruent dessus au niveau international. En 2024, les médicaments contre le cancer ont coûté plus de 7 milliards d’euros à l’Assurance maladie.

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Dans votre livre, vous parlez aussi des coûts cachés des pesticides pour la collectivité qui dépassent, de loin, les bénéfices des fabricants…

Une étude de la Commission européenne3 montre que 1 euro de profit généré par l’agrochimie coûte environ 10 euros à la collectivité. Le Bureau d’analyse sociétale d’intérêt collectif (Basic) estime les coûts cachés des pesticides en France à environ 18 milliards d’euros par an4. Les dépenses publiques liées aux traitements de l’eau potable m’ont particulièrement frappée : selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), elles auraient augmenté de 16 % en presque trois ans.

Et cela est loin d’être fini… L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a récemment révélé que 92 % de l’eau potable était polluée au plus petit des « polluants éternels », le TFA, sachant qu’ils n’ont recherché que 35 PFAS parmi les milliers de molécules existantes et qu’on ne sait toujours pas comment débarrasser l’eau de cette pollution. À part interdire la consommation d’eau du robinet, comme c’est le cas dans vingt-six communes du Grand-Est, comment le gouvernement compte-t-il protéger la population ?

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« La maladie est politique puisque, selon la classe sociale à laquelle on appartient, elle ne nous touche pas de la même manière. En effet, plus on descend dans l’échelle sociale, plus on a de risques de tomber malade. »

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Par ailleurs, il faut aussi tenir compte du coût d’indemnisation des victimes des pesticides qui augmentent depuis la reconnaissance de maladies causées par les pesticides comme maladies professionnelles. Cet été, le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides a annoncé que les demandes ont bondi de 43 % entre 2023 et 20245. Et si l’ensemble de ces coûts cachés servait plutôt à financer des techniques d’agroécologie ? Si on annulait les dettes des agriculteurs et qu’on utilisait ces milliards d’euros pour les aider dans leur transition ? Ce serait extraordinaire.

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Vous expliquez également que votre lecture de Printemps silencieux, de la biologiste états-unienne Rachel Carson (1907-1964), a renforcé votre conviction qu’informer est nécessaire, mais pas suffisant. Comment engager un rapport de force susceptible de faire pencher la balance du côté des citoyens et non de l’industrie ?

Pour peser dans la balance politique, l’action directe est indispensable car elle dérange réellement le pouvoir. Lorsque nous avons bloqué l’usine BASF pour réaliser une « inspection citoyenne », nous avons découvert la présence de friponil, le principe actif d’un insecticide interdit en Europe. Les Faucheurs volontaires avaient déjà identifié, lors d’une action similaire, la présence d’un insecticide interdit en France, ce qui avait conduit à une inspection de l’État…

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Si l’action directe permet de créer un rapport de force, elle ne peut pas être envisagée comme seule stratégie. L’éducation populaire reste aussi très importante pour moi. Parmi les milliers de messages que nous avons reçus l’été dernier, beaucoup de personnes nous ont demandé des informations ou de confirmer des sources. Contrairement à ce que pense une partie des parlementaires de droite et du gouvernement, nous sommes capables de comprendre des problématiques complexes.

Nous pouvons monter en connaissance et en compétence sur le sujet de l’alimentation – qui va être de plus en plus stratégique pour notre santé et la biodiversité. Or, pour cela, nous avons besoin de statistiques à jour. Jusqu’à présent, le registre national du cancer opère sur seulement 24 % du territoire et n’inclut pas les cinq zones les plus urbanisées de France.

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Avez-vous envisagé comme stratégie de multiplier les procès contre ces entreprises ?

Aujourd’hui, Bayer compte 67 000 procès en cours dans le monde depuis son rachat de Monsanto, en 2018, et des multiples procédures contre le glyphosate, et BASF 4 500, essentiellement concernant les PFAS. Ces actions en justice coûteraient tellement d’argent à Bayer que le groupe envisage de fermer sa filière Monsanto afin d’éviter de s’exposer à ces poursuites.

Quant à BASF, l’entreprise a prévenu ses actionnaires que ces procès allaient plomber leurs comptes. Donc oui, cette stratégie est à prendre au sérieux. De notre côté, nous étudions la possibilité d’une plainte collective, non pas contre une entreprise, mais contre l’État.

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Enfin, comment comptez-vous porter ces questions à l’approche des élections municipales ?

Nous préparons des courriers à destination de tous les candidats et candidates des élections municipales pour, dans un premier temps, les informer de l’épidémie de cancer en cours et des problématiques locales. Puis, dans un second temps, leur proposer de discuter et leur fournir des ressources si besoin. Si les maires n’ont pas de pouvoir réglementaire sur l’usage des pesticides, ils peuvent agir autrement au niveau local. Les municipalités ont la possibilité d’étudier auprès de l’agence régionale de santé (ARS) la présence de clusters de cancers sur leur territoire, regarder où se situent les zones d’épandage, informer les riverains… Et, si elles sont sensibles à ces sujets, elles peuvent aussi se questionner sur leur étiquette politique.

Aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup de partis politiques qui se positionnent sur ces enjeux de santé publique. Soyons clair : l’industrialisation de l’agriculture et le recours à l’usage massif des pesticides sont soutenus par le Rassemblement national (RN), Les Républicains (LR) et par Renaissance – des partis qui ont tous voté en faveur de la loi Duplomb.

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« On ne peut pas empoisonner d’un côté et fournir les traitements de l’autre. Cela me semble être un énorme conflit d’intérêts. »

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Pendant la campagne municipale, nous allons aussi diffuser une partie des témoignages que nous recevons. Nous avons en effet constaté que vivre sa maladie en ville ou à la campagne ne soulève pas les mêmes enjeux. En milieu rural, les riverains hésitent à parler de leur maladie : ils se sentent responsables et certains craignent des représailles. Dans le monde agricole, c’est encore plus difficile. Toutes les personnes de la filière qui ont témoigné ces six derniers mois évoquent la honte d’avoir participé à un système qui les a rendus malades avec leur famille. Porter leur parole constituera l’une de nos armes politiques.

Enfin, dans un an, il y a l’élection présidentielle. Et les malades des causes environnementales vont être une force politique, puisque les gouvernements sont en train de nous transformer en première communauté de France ! Nous espérons rassembler le plus de monde et nous ne lâcherons pas. De toute façon, nous n’avons plus rien à perdre. J’ai eu deux diagnostics de cancer en trois ans ; j’ai travaillé en septembre avec des camarades qui sont aujourd’hui en soins palliatifs… À l’image des membres d’Act Up6, qui nous inspirent beaucoup, cette rage de voir nos camarades s’éteindre nous donne l’énergie de lutter jusqu’au bout.

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Vous écrivez aussi que, si les malades incarnent « un système économique qui part en vrille », il existe des gens qui, au contraire, incarnent notre guérison…

Oui et par là je fais référence à toutes les personnes qui pratiquent l’agroécologie ou l’agriculture paysanne. Ce matin, j’ai lu un article de Marie Ufferte, éleveuse de vaches allaitantes et de chèvres en Bretagne, publié dans Politis7. Dans son texte, elle dit une chose très forte : choisir de devenir paysanne – ou paysan – est un acte radical.

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Je pense en effet qu’aujourd’hui on peut considérer cette décision comme un acte révolutionnaire. Des personnes qui font ce choix, j’en ai rencontré plein. Il y a la ferme collective du Bois Boulet, dans la Creuse, celle de la Tournerie dans la Haute-Vienne ; ces betteraviers regroupés en coopérative qui ont décidé d’arrêter les pesticides8 ; ou encore la coopérative Corab de la plaine d’Aunis, en Charente-Maritime, qui existe depuis 1998 et fait revivre les haies, les arbres, et revenir la biodiversité sur un territoire extrêmement pollué. Contrairement à l’industrie qui ne cesse de détruire, leurs gestes soignent.

Et nos luttes, comme leur engagement, traduisent une furieuse envie de vivre.

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Fleur Breteau

Née en 1975 en région parisienne, Fleur Breteau est consultante indépendante en stratégie de communication et responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et militante contre l’usage des pesticides. En 2025, à la suite du vote de la loi Duplomb, alors qu’elle est en chimiothérapie, elle crée le collectif Cancer Colère pour « politiser les causes structurelles de cette maladie : les pesticides et les inégalités sociales ». Ses prises de parole contribueront au succès de la pétition et de la mobilisation massive contre la loi Duplomb.

À lire : Cancer Colère. La santé et les pesticides ne sont pas une affaire d’opinion – Fleur Breteau Seuil .  6 février 2026 272 pages – 19,50 €

Notes

1. « Hausse du cancer chez les jeunes : “Il faut investir massivement” », YouTube, 3 février 2025.

2. « Les cancers de l’enfant », Institut national du cancer (INCa), 31 mai 2022.

3. Stéphane Foucart, « En aggravant la crise écologique, le mouvement de dérégulation actuel risque à terme de faire exploser les comptes publics », Le Monde, 14 septembre 2025.

4. Basic, « Analyse de la création de valeur et des coûts cachés des produits phytosanitaires de synthèse – rapport de recherche », 25 novembre 2021.

5. Stéphane Foucart, « Le Fonds d’indemnisation des victimes des pesticides enregistre une explosion des demandes de réparation », Le Monde, 2 septembre 2025.

6. Act Up est une association internationale de lutte contre le sida, créée par Larry Kramer en 1987 aux États-Unis, connue pour ses actions particulièrement médiatiques.

7. Marie Ufferte, « “Ce que je trouve radical, c’est de choisir de devenir paysan” », Politis, 7 janvier 2026.

8. Laure Noualhat et Jérômine Derigny, « Face à la loi Duplomb, ces betteraviers bio montrent qu’un autre modèle est possible », Reporterre, 5 août 2025.

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