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Manifestation anti-pesticides dans l’Eure : «Nous avons un sérieux désir de vivre»

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A l’appel d’une cinquantaine d’organisations paysannes, écologistes et de victimes des pesticides, plusieurs milliers de personnes ont manifesté samedi 3 octobre à proximité du site du géant de l’agrochimie Syngenta, à Saint-Pierre-la-Garenne.

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Environ  15 000 personnes se sont rassemblées contre l’utilisation des pesticides de synthèse, à Gaillon, dans l’Eure, le 3 octobre 2026.
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Eléonore Disdero, envoyée spéciale à Saint-Pierre-la-Garenne (Eure)

La colère a grondé, enflé et tout emporté. La manifestation pourrait ressembler à toutes les autres menées au nom de la protection de la nature. Mais les pancartes affichent une gravité nouvelle. Samedi 3 octobre, à Gaillon (Eure), 8 000 personnes (selon la préfecture – 15 000 selon les organisateurs) se sont rassemblées contre l’utilisation des pesticides de synthèse, tout près de l’usine de Saint-Pierre-la-Garenne du groupe chinois (d’origine suisse) Syngenta, premier producteur mondial de ces substances chimiques fabriquées en laboratoire pour détruire ou contrôler des organismes jugés nuisibles aux cultures.

Tout le long du cortège, des prénoms, des âges et les maladies associées s’étalent sur les écriteaux. Loïck, 27 ans, cancer des testicules. Evelyne, deux cancers, à 31 et 51 ans. Anna, 25 ans, Parkinson. Marie, cancer du pancréas, 32 ans. La liste donne le vertige. Les malades sont partout et, pour la première fois, ils sont venus renforcer les rangs militants.

Plus de 50 organisations syndicales, paysannes et écologistes, dont la Confédération paysanne, le Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest, Greenpeace ou les Soulèvements de la terre, ont appelé à dénoncer l’utilisation massive des pesticides en France, mais aussi la production et l’exportation dans les pays du Sud de substances interdites dans l’Hexagone et en Europe.

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Fleur Breteau, porte-parole de Cancer Colère, prend la parole dans le cortège.
Fleur Breteau, porte-parole de Cancer Colère, prend la parole dans le cortège.
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Avant que le cortège ne s’élance, vers 14 heures, Fleur Breteau, fondatrice et porte-parole de Cancer Colère, un collectif qui entend politiser les causes de cette maladie pour que «plus personne ne meure pour cause d’environnement pollué», tient à rappeler l’urgence. «Nous ne sommes pas là pour défendre une idéologie, mais parce que nous avons un sérieux désir de vivre. Nous ne sommes pas responsables de nos maladies et nous voulons rendre le soutien aux pesticides infamant», lance-t-elle aux personnes rassemblées. Un rappel que la mobilisation ne retombera pas, alors que «l’Omnibus pesticides», un texte présenté fin 2025 par la Commission européenne et en cours de négociation au Parlement européen, propose de déréglementer le cadre applicable aux pesticides, en accordant notamment des autorisations de mise sur le marché d’une durée illimitée pour de nombreuses substances.

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«Maintenant, c’est le temps de la colère et de la mobilisation»

Au micro, Laure Marivain, une ancienne fleuriste, fait le décompte, immense, des soins que sa fille a reçu. Chimio, greffe, prélèvements d’ovocytes… Emmy est morte à 11 ans, en 2022. Le lien entre sa leucémie et son exposition in utero a été reconnu par le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (Fivp), mis en place par le gouvernement en 2020. «Syngenta, tu nous as volé notre fille. Mais il n’y a aucun engagement politique pour éviter ces empoisonnements. Leur mot d’ordre ? Ne soyons pas trop contraignants», s’émeut-elle, en référence aux lois Duplomb et d’urgence agricole qui ont réautorisé des pesticides ayant été interdits en France. Dans la foule, certains essuient leurs larmes.

Dans le cortège, les drapeaux flottent au vent sous l’œil des forces de l’ordre. Au loin, les alentours de l’usine Syngenta ont été barricadés avec des barbelés pour empêcher toute intrusion. Au début de la procession, on croise Théo Grataloup, 19 ans, né avec des malformations de l’œsophage et du larynx rarissimes après que sa mère a utilisé du glyphosate pendant sa grossesse, méconnaissant les risques. Lui aussi a été reconnu par le Fivp. Après une cinquantaine de lourdes interventions tout au long de sa vie, il parle et respire grâce à une trachéotomie. «On a alerté tous les élus, on a saisi la justice, ça n’a pas fonctionné. Maintenant, c’est le temps de la colère et de la mobilisation. Ils ont brisé ma voix, mais ils ne pourront pas briser toutes nos voix», assure-t-il.

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Tout proche, derrière une banderole du Comité de soutien aux victimes de pesticides, Denis Benoit, 65 ans, ne cache pas sa culpabilité. Ouvrier agricole, il a épandu un insecticide très nocif au début de sa carrière et désormais interdit – le gusathion – dans les vergers où il travaillait. «On nous a formés comme ça, en nous disant de faire attention, mais qu’on ne risquait rien. Pourtant, le soir après le travail, je rentrais avec de la fièvre et des taches sur le corps. J’ai fini par faire le lien.»

Reconverti en apiculture, Denis Benoit est rattrapé par les pesticides. Il voit ses abeilles mourir en masse à cause des néonicotinoïdes, ces insecticides ultratoxiques épandus dans les champs voisins. Aujourd’hui, toujours sous traitement pour son cancer de la prostate, il a été, lui aussi, pris en charge par le Fivp. Pour ses 60 % d’incapacité reconnue, il touche 700 euros par mois. «J’ai balancé des produits qui ont contribué à ce système agricole productiviste. Je suis très remonté contre tous ces mensonges. Mais dénoncer ce qu’il se passe, comme avec ce genre de manifestation, ça m’aide à me sentir mieux. Ça, et de faire mon jardin sans pesticides, de travailler un sol vivant.»

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A Gaillon, dans l'Eure, le 3 octobre 2026.
A Gaillon, dans l’Eure, le 3 octobre 2026.
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A quelques pas de là, Pauline raconte son drame. Sa sœur, Julie, allait avoir 23 ans quand elle est morte, il y a quelques semaines, d’un cancer rare qui touche normalement les enfants. Avec son beau-frère, Helori, elle marche pour dire sa colère, elle aussi. «Les médecins nous ont dit que sa maladie était multifactorielle. Mais qu’est-ce qui explique qu’il y a de plus en plus de cancers chez les jeunes ? Je ne dis pas que ce sont forcément les pesticides qui sont en cause, mais l’accumulation de ce qu’on mange, ce qu’on boit, ce qu’on respire, le stress de nos vies, le manque de sommeil», expose-t-elle, affirmant ne pas comprendre qu’on indemnise plutôt que de légiférer sur les causes de ces souffrances. «Je préférerais qu’elle ne soit jamais tombée malade. Ma perception de la vie ne sera plus jamais la même.»

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Usine à l’arrêt

Dans le cortège, on aperçoit des maires des communes environnantes, mais aussi le député écologiste Benoît Biteau et l’insoumise Mathilde Panot venus en soutien à la lutte. Et la révolte a payé, au moins temporairement. «Depuis plusieurs jours, à la suite de l’annonce de la mobilisation, le site de Syngenta, qui produit d’habitude ses poisons sept jours sur sept et 24 heures sur 24, est à l’arrêt, se sont félicités les organisateurs dans un communiqué de presse. Des cuves et les stocks de l’usine ont été vidés, ses escaliers extérieurs démontés. Nous savons que son activité ne reprendra pas avant la semaine prochaine.» Contactée, la préfecture de l’Eure confirme que les opérations sur le site de Saint-Pierre-la-Garenne «ont bien été arrêtées depuis vendredi matin».

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La Confédération paysanne dénonce le «colonialisme chimique», alors que Syngenta exporte des pesticides interdits en France.
La Confédération paysanne dénonce le «colonialisme chimique», alors que Syngenta exporte des pesticides interdits en France.
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Les paysans et les tracteurs ferment la marche. Eux dénoncent «des freins politiques» à la sortie des pesticides, alors qu’il n’y a, disent-ils, «pas d’impasse technique». «Ces substances nous mettent en concurrence avec tous les paysans du monde et tirent les prix vers le bas», explique un porte-parole de la Confédération paysanne. Sans compter que les agriculteurs sont les premiers à tomber malades à cause de ces produits chimiques. Fanny Métrat, autre figure du syndicat, appelle à «recoloniser les champs», puisque «sans paysans, il n’y aura pas de souveraineté alimentaire». Elle dénonce aussi le «colonialisme chimique», alors que Syngenta exporte des pesticides – interdits en France – au Brésil et au Kenya, entre autres. «Des engrais ont les mêmes composés chimiques que certaines armes de guerre. Tout ça bousille la vie au sens large, ainsi que nos savoir-faire paysans», dénonce-t-elle.

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Dans un communiqué, Syngenta «reconnaît» l’existence d’organisations «fondamentalement opposées aux technologies agricoles modernes», mais déplore que «la profondeur de leur préoccupation puisse parfois influencer leur interprétation d’une question complexe et rendre difficile la prise en compte de tous les aspects de la preuve avec une objectivité complète».

Alors que la manifestation touche à sa fin et que quelques heurts éclatent avec les forces de l’ordre, Cancer Colère rassemble toutes les pancartes portant les noms des malades. Les écriteaux sont plantés sur des piquets pour former un «cimetière de la santé publique». De nouvelles mobilisations «pour dire non aux pesticides à vie» dans l’Union européenne auront lieu partout en France les 10 et 11 octobre, à l’appel de plus de 100 organisations. Le mois de la mobilisation «Octobre colère» a démarré.

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