« La première limite au développement de l’IA sera le réchauffement climatique, on va avoir des conflits d’usage » – Magali Reghezza-Zitt
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Magali Reghezza-Zitt
Depuis la parution, en mai dernier, de Bienvenue en 2055 : Dans un monde neutre en carbone, dans lequel la géographe Magali Reghezza-Zitt imagine une décarbonation réussie – électrification, alimentation, transports… – le contexte a un peu changé.
Et deux actualités, au moins, semblent répondre directement à l’ouvrage de l’ex-membre du Haut Conseil pour le climat (de 2019 à 2023) : un été caniculaire et incendiaire et la forte hausse du prix des énergies fossiles. Jusqu’à faire correspondre certaines situations vécues cet été à celles que l’ancienne élève de l’École normale supérieure avaient projetées dans 30 ans (hausse des températures, incendies, agriculture et alimentation contraintes…).
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Ses conclusions n’en sont que plus convaincantes, et pas moins urgentes. Pour la spécialiste de la gestion des risques naturels, de la résilience et de l’adaptation des territoires, nous avons besoin d’un grand plan de réindustrialisation afin de décarboner nos usages, et donc nos énergies. Et cela doit passer par la voie démocratique, car nous avons encore ce choix, « pour l’instant » précise-t-elle.
Magali Reghezza-Zitt sera présente en qualité de Grand témoin du Festival international de géographie 2026, organisé du 2 au 4 octobre, à Saint-Dié-des-Vosges (88) – et dont Pioche! est partenaire – aux côtés du géographe Arthur Guérin-Turcq, la romancière Marie-Hélène Lafon, les philosophes Matthieu Duperrex et Joëlle Zask, et bien d’autres.
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Quel regard portez-vous sur votre livre aujourd’hui ?
Magali Reghezza-Zitt : Ce qui m’a frappé, en effet, c’est une réception de l’ouvrage très différente avant et après cet été. D’un côté, certain·es à qui cela a fait du bien de lire que ce n’était pas perdu, de décrypter un discours de l’impuissance qui monte, qui est aussi une forme de discours de l’inaction. Et pour d’autres, plutôt convaincus par la nécessité d’agir, qui, au contraire, se sentent plus impuissants par rapport à ce double contexte.
Dès le début de l’été la question est donc devenue, non de savoir si on allait décarboner, mais quand. Au moment de l’invasion de l’Ukraine, Pierre Charbonnier avait appelé cela l’écologie de guerre. C’est l’idée que notre dépendance aux énergies fossiles est le premier frein à la transition. Nous sommes une société qui a construit sa prospérité et son pacte de sécurité géopolitique, alimentaire, sociale, économique, autour des énergies fossiles. Comme toutes les sociétés modernes et occidentales.
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« L’augmentation des carburants a un effet ciseau : notre dépendance aux énergies fossiles verrouille notre dépendance aux énergies fossiles »
Or, on constate aujourd’hui les conséquences en chaîne de l’augmentation continue du prix des énergies fossiles sur les emballages, l’alimentation, l’emploi, les transports, le budget des ménages, la trésorerie des entreprises, qu’elles soient agricoles, de logistique, industrielles, et aussi sur le budget de l’État. Celle-ci produit un effet ciseau : notre dépendance aux énergies fossiles verrouille notre dépendance aux énergies fossiles, parce que l’on n’a plus les marges de manœuvre financières pour s’adapter.
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Comment sortir de l’impasse ?
Ce cercle vicieux se produit dans un contexte géopolitique où nous n’avons pas la main sur la production fossile, ni sur la production d’énergie décarbonée – sur le nucléaire, oui, mais cela ne suffira pas – et pas non plus sur les chaînes de production des usages décarbonés. C’est d’ailleurs la mauvaise interprétation de certains partis politiques, qui demandent un moratoire sur les renouvelables car l’on produirait trop d’énergie décarbonée : ce sont les usages décarbonés qui ne progressent pas à assez vite.
Ce problème d’offre se traduit très concrètement : cet été, on ne trouvait pas de climatiseur ou de pompe à chaleur. Dans les usines, on ne trouve pas de haut fourneau électrique, ou d’équipements pour transformer l’agriculture, l’industrie, les transports. Parce que nous ne sommes pas en capacité de les produire sur le sol européen.
La réindustrialisation est donc l’une des premières conditions de la décarbonation du pays et de nos économies, pour ne pas dépendre de la Chine, qui fonde notamment sa stratégie de puissance sur ces équipements de décarbonation. Et pas seulement la voiture électrique.
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L’augmentation actuelle des prix des énergies fossiles peut-elle accélérer la décarbonation ?
Cette année, nous verrons probablement un ralentissement des émissions de gaz à effet de serre. Comme au moment du Covid, le blocage du détroit d’Ormuz est absolument cataclysmique pour les pays d’Asie du Sud-Est, qui en dépendent beaucoup plus que l’Europe.
Cela a une conséquence sur leur activité économique, bien sûr, mais ils se sont aussi tournés vers la Chine pour décarboner de manière accélérée leur énergie et leur industrie. L’Europe y perd de très nombreux marchés et le peu de leadership qu’elle avait sur ces questions-là.
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Cette baisse de l’activité économique affaiblit les capacités d’investissement, augmente la dette, réduit les marges de manœuvre, des ménages jusqu’à l’État et aux collectivités territoriales. Tout le monde est touché.
Donc, la décarbonation aura lieu. Soit parce que notre activité s’effondre, soit sous l’impulsion de nouvelles puissances qui construisent leur leadership sur des nouvelles technologies bas carbone, la Chine et l’Asie Pacifique en particulier.
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Vous écrivez, page 81, que « l’effondrement du vivant, des écosystèmes et les services qu’ils nous rendent est aujourd’hui et de loin la plus grande menace pour la survie de l’humanité. »
Oui, et cela pose des questions immenses pour les investissements aujourd’hui très importants dans la robotique ou l’IA, des technologies qui restent dans un schéma de ressources illimitées, notamment d’eau et de sol.
La première limite au développement de l’IA sera le réchauffement climatique, en raréfiant la ressource en eau et à cause des effets de la chaleur sur les réseaux. Avec la raréfaction de certaines ressources et l’augmentation de la demande, les conflits d’usage sont inévitables. On va devoir prioriser. Boire, manger ou utiliser l’IA pour des usages non essentiels (et ils sont nombreux).
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On parle d’adaptation au climat qui se réchauffe, mais nos sociétés doivent aussi s’adapter à la transition vers la neutralité carbonée. C’est s’adapter au climat, c’est s’adapter à moins d’eau, moins de sol, moins de ressources. Mais s’adapter à la neutralité carbone, c’est se passer d’une énergie abondante et peu chère. Même si on produit plus d’énergie décarbonée, la disponibilité est moindre parce qu’il faut faire la place à de nouveaux usages, et donc il faut que les consommations individuelles baissent. C’est ça qui est compliqué à expliquer.
Les règles du jeu évoluent. On ne peut plus du tout penser l’action politique et l’économie comme autrefois. La transition va se faire mais sera-t-elle choisie ou subie? On a des solutions et à peu près 25 ans pour les déployer, en gardant à l’esprit les contraintes du changement climatique et ses conséquences sur nos marges de manœuvre, mais aussi la nouvelle situation géopolitique.
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À ce sujet, vous dites combien « nos politiques pensent dans un monde qui n’existe plus. »
Je fais cette comparaison entre le jeu d’échecs et le jeu de dames. Pour l’État moderne, un problème complexe se divise en de multiples problèmes séparés, qui trouvent chacun une solution fondée sur le progrès de la science, de la technique, et d’une rentabilité économique coût-bénéfice. On progresse pas à pas et on optimise sans cesse le système. C’est une amélioration incrémentale : à chaque problème, une solution. Ça a toujours fonctionné depuis 150 ans.
Ce progrès incrémental ne fonctionne plus dans un climat réchauffé par l’Homme. Pourquoi ? Parce qu’il existe des limites physiques à l’adaptation et que les impacts en termes d’érosion des ressources, sanitaires, d’impact financier et économique s’amplifient bien plus vite que le réchauffement. Ces conséquences systémiques modifient complètement les cadres d’action, et font qu’aujourd’hui, nos capacités d’actions sont moins grandes qu’hier. Pas nulles, mais plus on tarde, moins on a de marge de manœuvre. Ce que dit le GIEC, quand il déclare que la fenêtre d’opportunité se réduit à chaque fois que le réchauffement augmente.
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« Aujourd’hui, aucune des questions sociétales, économiques, budgétaires et fiscales, ne peut être résolue autrement que par des solutions qui existent et qui sont décarbonées. »
On a appris à jouer dans un jeu d’échecs, avec des règles extrêmement complexes. On est devenu très fort. Mais aujourd’hui, on doit jouer aux dames. On a l’impression de jouer au même jeu, en plus simple même. Des pions blancs et noirs qui se mangent sur un damier. Sauf que si on joue aux dames avec les règles des échecs on perd. Si on imagine qu’il “suffit” de remplacer les énergies fossiles par des énergies décarbonées ou de trouver une solution technologique pour continuer à tout faire comme avant, on perd. Et c’est pareil pour l’adaptation : tant qu’on ne stoppe pas le réchauffement en atteignant la neutralité carbone, on va développer des réponses qui seront obsolètes au moment où on aura réussi à les déployer.
On peut faire autrement et se dire par exemple que toutes les questions sociétales, économiques, budgétaires et fiscales, industrielles, agricoles, l’enjeu des services publics, de l’égalité hommes-femmes, des enfants, peuvent être résolues par des réponses qui sont aussi décarbonées.
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Vous vous appelez à une série de mesures : taxes à la consommation modulées en fonction des émissions carbone et des impacts des produits, exonération de taxes sur les sociétés pour l’agriculture en transition, fonds mutualisés pour faire face aux baisses de rendement agricole bio, prix garanti, taxes aux frontières, réorientation des investissements, des aides et capitaux aujourd’hui mobilisés dans les secteurs fossiles vers les énergies renouvelables, conférence « ambitieuse » avec les syndicats… C’est un livre-programme, avec des choix collectifs, politiques et démocratiques.
Ces options sont défendues de manière très différente, voire pas du tout, en fonction des bords politiques. Pourquoi ne pas avoir été plus claire sur le besoin d’un choix politique de rupture pour mettre en place vos préconisations ?
Toutes ces propositions sont tirées de rapports qui existent par eux-mêmes, testées au niveau local ou dans d’autres pays. Pourquoi cette vision politique mais non partisane ? Précisément, dans ce moment de changement, l’une des clés de la réussite est que chacun soit à sa place.
Que la science dise des faits, que l’expertise évalue au regard de ces faits les solutions envisagées, et qu’ensuite, la décision relève du choix démocratique. Priorités, rythmes, répartition des efforts, aides, bénéfices – parce qu’il y en a beaucoup, on ne le dit pas assez, ce sont des choix politiques.
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Les deux seuls présupposés que j’affirme dans ce livre sont que la démocratie est le meilleur moyen d’y arriver, car nous avons encore le choix, et que mon propos est humaniste, en réponse aux idéologies que j’ai appelé d’extrême-droite, dont on voit actuellement les conséquences aux Etats-Unis, en Argentine, et qu’on a vu en Hongrie, au Brésil, etc.
Je désigne par ce terme ce courant de pensée composite, qui est né au XIXe siècle et qui n’a eu de cesse de se réinventer, mais qui a pour socle commun d’introduire un signe inégal entre les êtres humains et qui, au motif de cette inégalité pseudo-scientifiquement démontrée, justifiée des discriminations par rapport aux droits humains et restreint les libertés.
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Comment alors organiser la prise de décisions désormais ?
Le paradoxe, c’est que nous avons, en France aujourd’hui, tous les éléments pour avancer. Le travail du Secrétariat général à la planification écologique a par exemple évalué les trajectoires possibles. Le sujet, c’est comment pense-t-on les étapes et les options pour les transformer en projet de société ? Comment la puissance publique construit les conditions pour que les acteurs privés, individus et entreprises, puissent agir ?
Il y a déjà plus de 15 ans, nous avions exprimé, au sujet de la résilience, le risque d’un renvoi de la responsabilité de l’action et des coûts de l’inaction vers le local et l’individu. Les individus, les PME-PMI, les collectivités territoriales : ces trois acteurs sont les niveaux tactiques, ce sont les niveaux de conduite de l’action, ce sont ceux qui vont adapter la vision globale aux besoins locaux. On en a absolument besoin.
Mais on a aussi besoin d’avoir des gouvernements qui gouvernent, c’est-à-dire qui tracent un chemin avec des choix, des arbitrages, quitte à se tromper et à réorienter. On a besoin de stratégie, de vision, de pilotage. On a besoin de capitaines d’industrie plutôt que de gestionnaires qui se contentent d’administrer la routine. Et dans la tempête, on a besoin d’une démocratie où on puisse décider collectivement de notre futur, pas d’une dictature qui restreint drastiquement les contre-pouvoirs et des libertés au nom d’une sécurité qu’elle est bien incapable de garantir.
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Magali Reghezza-Zitt sera la Grand témoin du Festival international de géographie 2026