Sélectionner une page
 

Mobilisation lycéenne : face au monde en crise, la joie comme arme politique

.

Alors que la violence domine sa couverture médiatique, le mouvement, porté par ces jeunes que l’on disait anxieux, respire une joie éminemment politique.

.

A Paris, le 6 octobre 2026.
.
07/10/2026 

.

Nous pensions connaître ces adolescents. Ce sont nos enfants, nos neveux et nos voisins. C’est une classe que l’on disait apathique, indifférente à tout. Pourtant, c’est la génération qui n’aura connu son monde qu’en crise : les attentats de 2015 puis le Covid et son vocabulaire de l’angoisse et du contrôle d’Etat. Dans des quartiers et les territoires d’Outre-Mer, certains font très tôt l’expérience d’un accès inégal à la citoyenneté. Aujourd’hui lycéens, Parcoursup et l’IA lestent leurs vies, nourrissant leurs inquiétudes quant à l’avenir. Du monde hors de la France, leur seront parvenus les échos de mille guerres et catastrophes. Les mobilisations lycéennes de ces derniers jours sont portées par ces enfants de la crise.

Dans les manifestations, leur joie a capté mon attention, alors même que la question de la violence domine les manchettes et que le gouvernement déploie un arsenal répressif hors du commun. D’un lycée parisien du IXe arrondissement à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), j’ai vu de la joie chez ces enfants que l’on disait anxieux, boudeurs et déconnectés de tout. On commettrait une erreur à ne voir dans ce ravissement qu’un mouvement de jeunes potaches trop heureux de rater un contrôle d’histoire ou le bonheur collectif de jouer à un cache-cache géant dans la ville avec les forces de l’ordre. En octobre 2026, dans ce monde où ils s’essaient, leur joie est éminemment politique. Elle dit la possibilité – enfin ? – de se prendre main et d’agir ensemble pour un temps.

.

Manifestation du sensible

La poétesse afrofrançaise Kiyémis nous propose une langue à même de saisir cette possibilité. Elle pense la joie comme une ressource qui assèche l’isolement, desserre l’emprise de la peur et illumine la présence de l’autre. La joie serait avant tout une balise, une boussole dans un monde qui laisse penser que l’individu est un territoire esseulé, une île coupée d’autres terres. Du Brésil de Beatriz Nascimento aux Etats-Unis de bell hooks, les pensées féministes noires ont chanté la puissance de la joie comme outil d’orientation et comme un instrument qui soutienne une lutte collective. En France, Kiyémis travaille la joie comme une force qui permet de s’engager collectivement sans s’user individuellement. Elle est une manifestation du sensible : des éclats qui relient une histoire ici à un rire là-bas, des bras joyeusement enlacés dans un cortège et des chants repris en chœur. Cette lecture nous permet d’entrevoir l’armature interne des mobilisations, ce qui leur permet de tenir : le plaisir de se retrouver, le sourire d’inconnus qui nourrit et encourage, un ensemble de gestes qui échappent aux narratifs centrés sur le débordement et le maintien de l’ordre.

.

A Bordeaux, le 5 octobre 2026.
A Bordeaux, le 5 octobre 2026.
.

L’école de la République a cultivé l’isolement. La note sanctionne une démarche individuelle d’apprentissage couronnée par la réussite ou marquée par l’échec. Au cœur des mobilisations de ces derniers jours, ces inquiétudes ont franchi le seuil des cahiers de liaison afin de trouver une langue commune, des lycées sous-dotés de Seine-Saint-Denis aux établissements des centres-villes. Ce qui se disait dans la langue de l’échec individuel se transforme en débat sur les conditions dans lesquelles une société demande à ses enfants, à tous ses enfants, de réussir. La joie, ici, tient dans la libération d’une anxiété sommée d’être individuelle et qui se trouve une expression collective dans la rue.

Ces enfants nous mettent face à nos contradictions d’adulte : à quel moment accepte-t-on qu’ils soient devenus des interlocuteurs politiques ? L’histoire des mobilisations lycéennes est aussi celle de cette reconnaissance toujours disputée. Alors que l’école de la République enseigne la citoyenneté, il est dommage de voir que lorsque ces enfants en font l’expérience et qu’ils mettent cette République face à la faillite de l’une de ses institutions les plus emblématiques, la réponse est une répression des plus terribles. Ce que les lycéens du 93 dénoncent dans ces classes dont les murs pleurent et s’effritent, dans ces établissements sans toilettes, et ce que leurs camarades lensois et bordelais dénoncent lorsqu’ils rejoignent le mouvement, c’est bien l’échec de la promesse républicaine et la violence d’une société qui refuse de s’entendre.

.

.

Prendre au sérieux ces rires d’adolescents

Mon travail sur la fabrique médiatique des banlieues et sur les traces coloniales dans la France contemporaine m’a appris à interroger les récits qui étouffent toute revendication derrière l’accusation de maladie à soigner, de danger à contenir et d’ennemi à éliminer. Dans mes travaux, je cherche ce qui se dit au-delà des slogans, ce qui se joue au-delà de la colère. Et dans cette foule de jeunes, oui, j’ai vu de la colère, j’ai vu des larmes, mais j’ai aussi vu beaucoup de joie. Une joie qui se passe de mots afin de dire les angoisses bien réelles d’une classe d’âge. En réclamant ensemble que les conditions matérielles de leur réussite soient réunies ou en se mobilisant pour des camarades moins fortunés, ces adolescents testent dans le rassemblement quelque chose de l’égalité et de la solidarité jadis promises par l’école.

Nous devons prendre au sérieux ces rires d’adolescents. Entendre leur bonheur d’être ensemble, de retrouver l’espace d’une après-midi, une prise sur un avenir qui semble se décider sans eux. Ces rires «d’encore enfants» et de «presque adultes» disent le soulagement de ne pas être seuls dans la rue, celui d’entendre un chœur faire écho à sa propre voix. Gardons-nous cependant d’en faire une obligation de réussite et d’espoir. Cette joie leur appartient. Elle nous demande juste d’être prise au sérieux.

.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *