Sélectionner une page
Droits des enfants

.

Répression du mouvement lycéen : «On a l’impression que la police a lancé un filet et ramassé tout ce qu’il y avait dedans»

Alors que plus de 6 600 personnes, dont de nombreux mineurs, ont été interpellées en dix jours, des avocats dénoncent «une logique du maintien de l’ordre totalement inadaptée» et les conditions indignes, voire illégales, des gardes à vue.

.

Mobilisation lycéenne de 2026
A Marseille lors de l’«acte III» du mouvement de la jeunesse, le 6 octobre 2026. 
.

Ce sont des chiffres inédits. Sans précédent dans l’histoire récente des mouvements sociaux. Depuis le début de la mobilisation lycéenne, on dénombre plus de 6 600 interpellations, selon les dernières données du ministère de l’Intérieur, mercredi soir, et plus de 5 000 gardes à vue, dont 87 % de mineurs, selon les dernières données du ministère de la Justice, lundi soir. 18 enquêtes ont également été ouvertes par l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), après que plusieurs adolescents ont été gravement blessés – main arrachée, mâchoire fracturée, adolescents éborgnés… Face au cri de colère des lycéens, la riposte policière et judiciaire est brutale. Alors que l’acte IV de ce mouvement historique se joue ce jeudi 8 octobre, plusieurs avocats témoignent auprès de Libération de leur vive inquiétude face à des «procédures dissuasives» visant à étouffer le droit fondamental de manifester.

«Un cap a été franchi avec ces interpellations massives», dénonce l’avocate exerçant principalement en droit des mineurs Juliette Beigelman, coresponsable de la commission «droits des enfants» au Syndicat des avocats de France (SAF). «On est dans une logique du maintien de l’ordre totalement inadaptée, tant aux enjeux démocratiques qu’au public. Il faut rappeler qu’il s’agit d’enfants, au sens de la Commission internationale des droits de l’enfant – tout être de moins de 18 ans – qui, à ce titre, sont particulièrement vulnérables.»

.

C’est «du jamais vu», renchérit l’avocat parisien Pierre Brunisso – même lors du mouvement des gilets jaunes, pourtant sévèrement réprimé, notamment via des arrestations «préventives». «C’est très compliqué», rapportait mercredi soir, après une nouvelle journée intense, ce membre du collectif «la Bar», proche de la Ligue des droits de l’homme. «Les commissariats débordent… La semaine dernière, il y avait tellement de jeunes que les policiers ne savaient plus où les mettre», abonde sa consœur du barreau de Seine-Saint-Denis, Virginie Marques, laquelle a assisté six adolescents.

.

Un lycéen «attrapé, frappé, traité de “sale singe”»

Elle décrit la même panique parmi les enfants : «Quand est-ce que je vais sortir ? Est-ce que je vais aller en prison ?» Alors que certains politiques parlent indistinctement de «casseurs» ou de «voyous», un élément l’a frappée : «La plupart sont des gamins inconnus des services de police, qui n’avaient jamais été en garde à vue… Ils se retrouvent dans des geôles indignes, insalubres. C’est très traumatisant.» D’aucuns se sont même vus, dans l’attente d’être déférés au tribunal devant un juge des enfants, passer la nuit entière en cellule car la permanence du parquet (qui décide des suites de la garde à vue et de l’orientation des poursuites) n’était plus disponible après 18 heures.

Menaces, humiliations, insultes racistes… Pierre Brunisso accompagne notamment deux lycéens dénonçant des violences au cours de leur arrestation. Le premier, âgé de 16 ans et interpellé à son domicile, aurait été frappé pour qu’il accepte de donner son téléphone, avant de l’être de nouveau au commissariat. Le second, un jeune homme de 17 ans accusé d’avoir tiré au mortier d’artifice, «a été coursé par la police, attrapé, frappé, traité de “sale singe”, “sale noir”», avant d’être emmené au poste, soutient l’avocat. Là, il serait resté «en caleçon, sur une dalle, sans manger pendant quarante-huit heures». Tous deux ont déposé plainte ou vont le faire auprès de l’IGPN, selon le conseil.

.

Entre avocats, les boucles WhatsApp chauffent et les récits choquants passent d’une oreille à l’autre. Il y a ce confrère auquel, lors de la garde à vue d’un lycéen, l’officier de police judiciaire aurait confié qu’il ne sait même pas quelle question poser… parce qu’il n’y a pas de motif d’arrestation. Ou cette consœur, au commissariat, qui rapporte avoir entendu un mineur interrogé sans avocat. «Ce qui est complètement fou», souligne encore Me Brunisso. Complètement fou, car complètement illégal. Pour les mineurs, la présence d’un avocat est obligatoire. C’est l’une des règles spécifiques auxquelles doit répondre la garde à vue qui, elle-même, ne doit être envisagée qu’en dernier ressort. «Tout ce qui peut être fait par les enquêteurs pour l’éviter – audition libre, convocation – est à privilégier, rappelle Colette Lévy-Fleisch, co-responsable de la commission “droits des enfants” au SAF. La loi-cadre de façon très précise les motifs pour lesquels on a le droit de placer en garde à vue.»

Or, pour la dizaine de jeunes, entre 15 et 17 ans, qu’elle a assistés, cette avocate au barreau des Hauts-de-Seine a relevé «qu’il n’y avait pas d’enquête». En outre, plus de 90 % étaient «des primo» – comprendre des jeunes n’ayant jamais eu à faire à la justice. «Il n’y avait donc aucune raison particulière de croire qu’ils ne décrocheraient pas au coup de fil d’un policier ou ne se présenteraient pas à une convocation, poursuit-elle. La garde à vue doit rester exceptionnelle, car c’est une mesure de contrainte particulièrement liberticide. Est-ce que les motifs invoqués étaient suffisants ? J’en doute.»

.

«Faire mal, humilier»

Sur la quinzaine de jeunes assistés, également âgés de 15 à 17 ans, Pierre Brunisso recense seulement quatre convocations devant un délégué du procureur. Le reste ? «Des dossiers vides», soupire-t-il. Rien d’étonnant pour sa consœur Virginie Marques : «On a l’impression qu’on a lancé un filet, ramassé tout ce qu’il y avait dedans et fait le tri ensuite entre ceux qui ont quelque chose à se reprocher et les autres. L’immense majorité de ces gardes à vue ne sont fondées sur aucune base légale.» A cet égard, les chiffres sont signifiants.

Lundi soir, la chancellerie indiquait que près de 800 procédures avaient donné lieu à un classement sans suite. Seuls 10 majeurs et 4 mineurs avaient été placés en détention provisoire ; 1 802 personnes font l’objet de poursuites et 1 376 de mesures alternatives aux poursuites. «Elles concernent souvent des dossiers qui ne tiennent pas», tacle Virginie Marques. Et si beaucoup de lycéens s’en sortiront sans être inquiétés, ils sont désormais fichés ; leur téléphone a souvent été placé sous scellé. «J’en ai un dont on a détruit les raquettes de ping-pong parce que cela peut être utilisé comme une arme», poursuit Colette Lévy-Fleisch.

Car, pour les avocats interrogés, le but poursuivi par l’exécutif est tout autre. «Le judiciaire est utilisé comme un outil pour réprimer la mobilisation et comme un vecteur de communication, pour dire : “regardez, on les a déférés, car ils sont dangereux”. C’est terrifiant, conclut Pierre Brunisso. Le but c’est de faire mal, c’est d’humilier, d’attenter aux libertés individuelles de ces enfants pour les traumatiser, les choquer et éviter qu’ils se mobilisent de nouveau.»

.
Chloé Pilorget-Rezzouk
08/10/2026

Jamais depuis Mai 68 un gouvernement n’a répondu de la sorte à une mobilisation lycéenne, par Sophie Binet

Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT
 

Le gouvernement doit en finir avec la répression et livrer une réponse politique à ceux et celles qui se mobilisent pour exiger un avenir qu’on leur confisque, lance la secrétaire générale de la CGT dans une tribune à «Libération».

.

Ici, le 30 mai 1968, lors des manifestations des étudiants à Paris.
05/10/2026

Il y a quelque chose de profondément vertigineux dans les images qui nous parviennent depuis plusieurs jours : des adolescent·es face à des cordons de CRS, 5 000 personnes interpellées, essentiellement des lycéennes et des lycéens, près de 250 jeunes et professionnel·les blessé·es aux abords de leurs établissements scolaires, parfois très gravement, des procureurs dont le ministre exige une réponse pénale «ferme».

Prenons un instant pour mesurer ce que cela signifie.

.

Nous parlons de lycéen·nes et étudiant·es. Pour l’essentiel, des mineurs. Des jeunes qui, depuis plusieurs jours, disent leur colère face à des classes surchargées, au manque d’enseignants, à la dégradation de leurs établissements, à la sélection sociale et à l’angoisse de leur avenir. D’une mobilisation qui s’ancre et qui réussit le tour de force de rassembler lycéen·nes de quartiers populaires, de centres-villes et de territoires ruraux. De jeunes qui demandent une chose : l’Ecole de la République. L’Ecole de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

On peut débattre de leurs modes d’action, on doit bien sûr condamner les violences commises contre des personnels ou des établissements. Mais une démocratie ne peut pas confondre une mobilisation de jeunesse avec une menace à éradiquer.

Et, c’est précisément ce que le gouvernement est en train de faire.

.

Une erreur politique majeure

Plutôt que de se demander pourquoi une génération qui n’a pas encore quitté le lycée est descendue dans la rue, il cherche qui serait derrière elle. Plutôt que de répondre à ses revendications, Matignon parle d’«instrumentalisation», de «violences urbaines», de «groupuscules», voire de «proxy d’ultragauche» ! Le vocabulaire du maintien de l’ordre a pris le pas sur celui de l’Education nationale. Les stratégies politiciennes sur l’intérêt général.

C’est une erreur politique majeure. Car, lorsqu’un pouvoir répond à une colère sociale par la force avant même d’avoir répondu à ses causes, il ne rétablit pas l’ordre. Il fabrique de la colère et prend le risque de la rendre incontrôlable. Il faut le dire clairement : ce qui se passe aujourd’hui est grave. Très grave.

.

Jamais, au moins depuis Mai 68, un gouvernement n’a répondu de la sorte à une mobilisation lycéenne.

Cette mobilisation couvait depuis des années. Rarement les conditions de vie et d’études des jeunes auront été aussi dégradées. Explosion du nombre d’élèves par classe et par amphi, enseignant·es non remplacé·es, bâti scolaire dégradé et totalement inadapté au réchauffement climatique, remise en cause de la liberté d’accès à l’enseignement supérieur avec Parcoursup, véritable machine à broyer l’avenir, augmentation du coût de la vie et dégradation des revenus de leurs parents… Surtout, les lycéen·nes nous renvoient en miroir l’absurdité des perspectives que nous leur offrons.

Alors que les conséquences du dérèglement climatique sont chaque jour plus palpables, la classe dirigeante fait l’autruche, et nous continuons à polluer, comme si de rien n’était. Alors que les concepteurs même de l’IA parlent d’un risque majeur pour l’humanité, aucune initiative sérieuse de régulation n’est prise. Alors que nous assistons en direct à un génocide en Palestine, le gouvernement israélien continue à tuer en toute impunité…

.

Une génération qui a grandi avec la crise climatique, le terrorisme, le Covid-19, les guerres et l’IA

La génération qui passe le bac cette année est rentrée au CP en 2015 et a été préparée aux intrusions dans les classes et au risque attentat. Elle a quitté l’école primaire et est rentrée au collège sous confinement en apprenant la distanciation sociale et les cours en ligne. Elle est entrée au lycée avec le changement des règles du jeu du bac, l’évolution des épreuves et la pression de Parcoursup. Elle a vécu la multiplication des stages, en 3e et en 2de, la sélection sociale et les accidents, parfois mortels qui vont avec.

Et elle est marquée par une santé mentale très dégradée. 20 % des lycéen·nes disent avoir eu des pensées suicidaires ! Cette génération a grandi avec la crise climatique, le terrorisme, le Covid-19, les guerres, et désormais la perspective d’un monde du travail bouleversé par l’intelligence artificielle. Nous ne pouvons pas leur demander de porter toutes les incertitudes du monde tout en leur retirant les moyens de construire leur avenir.

.

Pour des milliers de lycéen·nes, cette mobilisation est la première expérience collective et démocratique. Que vont-ils en retenir si, lorsqu’ils se mobilisent, ils rencontrent des forces de l’ordre, des interpellations et des gardes à vue plutôt que des enseignants, des CPE et des réponses politiques ?

Ce qui se joue dépasse largement la question des lycées : quel message envoyons-nous à une génération si nous lui apprenons que se mobiliser est dangereux ? C’est précisément le contraire de ce que devrait être la république.

.

Entendre le ministre de l’Intérieur déclarer «qu’il n’y aura aucune consigne de retenue» fait froid dans le dos. Un·e lycéen·ne a déjà perdu un œil, l’autre ses dents, plusieurs accidents graves, voire mortels ont été évités de très peu. Il faut arrêter cette escalade. Maintenant. Le gouvernement doit cesser de souffler sur les braises. Il doit renoncer à cette fuite en avant répressive, garantir effectivement les libertés publiques et entendre enfin ce que les lycéens lui disent.

Pour cela, au lieu de multiplier les fermetures administratives de lycées et les interdictions de manifester, il faut ouvrir les lycées. Il faut permettre aux lycéen·nes de s’y réunir et de débattre de leurs revendications, d’ouvrir le dialogue avec leurs équipes éducatives. Leur permettre d’exercer leur droit fondamental à manifester et à exprimer leurs revendications. Les recevoir au ministère et dans les rectorats pour recenser leurs demandes et examiner les moyens d’y répondre.

.

Cela nécessite d’accepter de revoir la copie du prochain budget. Renoncer à supprimer 1 588 postes d’enseignant·es, créer des postes de CPE, d’infirmières et d’assistantes sociales, débloquer une enveloppe pour isoler et rénover les établissements scolaires… Et supprimer Parcoursup.

Car, les lycéennes et les lycéens ne demandent pas à être mis au pas. Ils demandent qu’on cesse de leur voler leur avenir, ils demandent des enseignant·es, une Ecole qui fonctionne, des études accessibles, des conditions d’apprentissage dignes. Ils et elles demandent de ne pas commencer leur vie adulte avec la certitude qu’ils vivront plus précaires que leurs parents.

Ces revendications méritent une réponse politique : pas des matraques, des gardes à vue ou une démonstration de force !

.

Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *