Quand l’agriculture offre un terrain d’intégration aux exilés
Des initiatives mettent l’activité agricole au service de l’accueil des personnes sans papiers ou réfugiées. Elles répondent aussi à la montée du racisme, et à l’exploitation dont ces travailleurs sont souvent victimes.
.
Marion Perrier
19 septembre 2026
.

Pommes de terre, ail, carottes : depuis fin 2025, en périphérie de Rennes, les Agriculteurs philanthropes, un collectif d’une vingtaine d’exilés, cultivent des légumes pour les distribuer aux plus démunis.
Ils sont demandeurs d’asile ou déboutés de cette demande, à l’image d’Eddy-Valère Djonang Ngandjeu, agriculteur camerounais arrivé en France en 2023, qui est à l’origine du projet. Sans papiers, il ne peut accéder à un emploi, mais souhaite se rendre utile et est convaincu des vertus du travail de la terre.
.
« Cultiver éloigne de beaucoup de mauvaises choses, plutôt que de rester dans l’attente ou l’ennui », assure celui qui a reçu le soutien du collectif Campagnes ouvertes et solidaires, créé en Ille-et-Vilaine pendant les législatives de 2024 pour lutter contre le racisme.
L’éleveur Gregory Berte a mis une parcelle à disposition et aide à labourer. Des maraîchers ont fourni des plants. Une cagnotte a été ouverte pour l’achat de matériel, et Eddy-Valère cherche une solution pour financer les trajets en bus entre Rennes et les champs, devenus un lieu de rencontre. « Des Français viennent faire du bénévolat avec nous », raconte-t-il.
.
S’intégrer via l’activité agricole, l’idée n’est pas nouvelle, notamment parce que le secteur permet d’accéder à un emploi sans forcément disposer de compétences ou maîtriser la langue.
Un accompagnement global
« Traditionnellement, l’agriculture est une activité qui ancre des travailleurs étrangers, même si ce n’est pas toujours sur le long terme », souligne la géographe Camille Hochedez en rappelant que dès le XIXe siècle, des étrangers sont venus travailler dans les champs français. Ces dernières années, différentes initiatives se sont structurées pour faire rimer agriculture et intégration.
.
C’est le cas de Terre 2 Cultures, association née en 2019 de l’envie de Pauline Vialaret, travailleuse sociale, et de Laludin Aftab, réfugié afghan et médiateur interculturel, de proposer une réponse durable au public auquel ils venaient en aide en Ile-de-France. Fille d’agriculteurs, elle sait que le secteur recrute. Lui remarque que de nombreux réfugiés afghans, venus de villages ruraux, ont une expérience de l’agriculture et manquent de tout.
Terre 2 Cultures leur propose un « package » : du travail en CDD ou en CDI dans l’une de la quinzaine d’exploitations agricoles partenaires – dans les Landes, le Tarn ou en Bretagne par exemple –, un hébergement fourni par l’association, l’employeur ou en logement social et un accompagnement socio-éducatif pour les aider dans leurs démarches et le quotidien.
.
Actuellement, 140 réfugiés sont accompagnés par l’association qui compte neuf salariés et disposait en 2025 d’un budget de 415 000 euros, issus aux deux tiers de financements publics.
Autre exemple, A4, Association d’accueil en agriculture et en artisanat, a été créée en 2022 par des personnes elles-mêmes en parcours d’exil, avec le soutien de chercheurs et militants de différents horizons comme la défense des sans papiers, la lutte pour l’écologie ou contre l’accaparement des terres.
.
Son objectif est de bâtir un réseau d’accueil, d’installation, de formation et d’accès au travail, dans l’agriculture et l’artisanat. Une façon, selon les fondateurs, de répondre à la fois aux aspirations d’exilés dotés de compétences dans ces domaines ou désireux de les acquérir, mais aussi à la problématique de la transmission agricole.
En Bretagne, des membres de l’association ont mené des expérimentations de cultures moins exigeantes en eau (mil, sorgho ou fonio). D’autres le seront en Seine-et-Marne sur une parcelle en cours de défrichage, mise à disposition par la ville de Mitry-Mory. En ligne de mire, la question de l’adaptation au changement climatique et la volonté de valoriser les connaissances des exilés, loin d’une posture de charité.
.
« L’idée est de voir comment on peut traiter le sujet dans une approche d’égal à égal, explique Habib Ali, un des sept salariés d’A4. Les agriculteurs des pays du Sud ont des savoir-faire à faire valoir mais, en tant qu’étrangers, nous ne sommes pas écoutés dans les milieux militants ou écologistes. »
.
Changer l’image des exilés
L’association dispose dans l’Hexagone d’une dizaine de groupes locaux déjà organisés ou en construction. Son gros projet des prochains mois est de racheter une ferme à Marcoussis, en Essonne, et d’y développer des activités – élevage, maraîchage, boulangerie – pour s’assurer une certaine autonomie financière. L’association, qui fonctionne grâce aux dons et aux subsides de fondations, a déjà réuni 370 000 euros pour un budget d’achat de 550 000 euros, qu’elle espère compléter via un financement participatif1.
Dans la Roya, c’est Cédric Herrou – connu pour les poursuites judiciaires dont il a fait l’objet en raison de l’aide apportée aux migrants arrivés dans la vallée alpine – qui a cédé sa ferme à une association pour constituer, en 2019, la première communauté Emmaüs agricole. L’objectif ? Proposer un accueil pérenne aux personnes en ayant besoin, souvent des exilés.
.
Grâce au statut d’organisme d’accueil communautaire et d’activités solidaires, les neuf compagnes et compagnons accueillis reçoivent une allocation de 415 euros par mois et cotisent à la Sécurité sociale en échange d’une participation aux activités (oléiculture, maraîchage, élevage de poules notamment), ce qui permet à l’association d’atteindre l’équilibre économique, même s’il demeure fragile.
Si le projet relève, selon Cédric Herrou, d’un « non-choix », qui s’est imposé face à « la maltraitance des personnes étrangères organisée par l’Etat », il estime aussi que l’agriculture peut les aider. « Planter une graine et voir pousser une tomate, gagner sa vie avec ce qu’on produit, c’est profitable à l’équilibre psychologique », assure-t-il. Cela change aussi l’image des exilés.
.
« Le travail agricole est très considéré dans la ruralité, les gens voient les compagnons d’un bon œil et cela déconstruit pas mal d’idées reçues », souligne-t-il.
.
D’autant que depuis 2025, Emmaüs Roya a ouvert un restaurant paysan associatif à Breil-sur-Roya pour compléter ses activités et permettre davantage de contacts avec les habitants de la vallée.. Il compte 2 500 adhérents.
.
Ecueils pratiques et freins culturels
Mais les difficultés pour intégrer via l’agriculture sont nombreuses. Outre la précarité administrative de certains exilés, les traumatismes qu’ils ont pu subir, il y a les écueils pratiques : manque de transports ou de logement en milieu rural, absence de services de proximité pour effectuer des démarches, accès compliqué à la terre. S’y ajoutent des freins culturels.
.
« Dans beaucoup de pays, le métier agricole n’est pas valorisé. Même des paysans qui arrivent ici ont souvent en tête que c’est un travail subalterne », pointe Idriss Yousif, d’A4.
.
Ce n’est donc pas un choix évident. Et puis, il faut pouvoir prendre ses marques et comprendre les codes d’un univers parfois très éloigné du sien. Terre 2 Cultures organise ainsi des ateliers, pour expliquer certains usages du monde professionnel ou du quotidien. « Les réfugiés viennent de loin, de pays où la guerre a tout pris. L’intégration demande du temps », rappelle Laludin Aftab.
Alors que les discours xénophobes montent en puissance, ces initiatives font aussi face à de l’hostilité : menaces, contrôles des services vétérinaires ou de l’inspection du travail, perte de financements. Pauline Vialaret a aussi constaté la difficulté à trouver des interlocuteurs auprès des instances agricoles.
.
« Que ce soit au ministère, à la FNSEA, dans les chambres d’agriculture, il est difficile de trouver un service pour travailler sur la question des saisonniers ou de la main-d’œuvre agricole en général. Alors, sur les réfugiés, encore plus », souligne-t-elle.
.
Pourtant, quel que soit leur statut, les étrangers sont nombreux dans le secteur. En pleine crise du Covid, alors que les frontières étaient fermées, le ministre de l’Agriculture mentionnait ainsi le chiffre de 200 000 emplois saisonniers à pourvoir en l’absence de la main-d’œuvre étrangère.
.
Des voyages-enquêtes sur les conditions de travail
Pour les étrangers, précarité administrative et précarité des contrats se cumulent souvent, et en font la cible de violations du droit du travail, que des procès mettent occasionnellement à jour. A4 organise des voyages-enquêtes à destination des membres de l’association pour analyser ces conditions de travail.
.
« Dans l’agriculture, beaucoup de gens sont mal logés, mal payés, à la merci de prestataires qui disparaissent ou de patrons qui font payer une promesse d’embauche ou demandent aux femmes de dormir avec eux », raconte Idriss Yousif.
.
Né en 2003 dans les Bouches-du-Rhône, d’abord sous la forme d’un collectif informel de militants associatifs et syndicaux et chercheurs, le Codetras entend également documenter et lutter contre ces discriminations.
Il s’est d’abord mobilisé pour faire reconnaître les saisonniers maghrébins introduits sous contrats de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii) comme travailleurs permanents, en dénonçant les abus dont ils étaient victimes et en leur apportant une aide juridique.
.
Aujourd’hui, il épaule également des travailleurs latinos et marocains naturalisés en Espagne et installés en France ou détachés par des prestataires espagnols. Une permanence d’accès au droit, Derechos sin fronteras (droits sans frontières), est tenue chaque semaine à Beaucaire, dans le Gard, par des bénévoles et des travailleurs agricoles concernés.
.
« Ils viennent de pays où il n’y a ni Etat de droit, ni protection sociale, donc ils ne demandent rien et même quand ils le font, leurs droits ne sont pas mis en œuvre », déplore Béatrice Mésini, géographe et membre du Codetras.
.
Si l’agriculture peut être pour certains un espace d’intégration émancipateur, elle est encore pour d’autres un terrain d’exploitation.