Sélectionner une page

« Qui aurait pu prédire ? » 70 ans d’alertes scientifiques et militantes sur le changement climatique

.

.
Incendie de Fontainebleau, été 2026.

Incendie de Fontainebleau, été 2026.
.

Le spectacle est désormais rodé. Chaque canicule charrie sa valse de mâchoires décrochées et d’yeux écarquillés devant l’ampleur du désastre climatique. « Qui aurait pu prédire […] la crise climatique aux effets spectaculaires encore cet été dans notre pays », s’interrogeait ainsi en 2022 le président Emmanuel Macron. Cette ignorance feinte trahit « l’immense condescendance de la postérité », pour reprendre les mots de l’historien britannique E. P. Thompson, à l’égard de celles et ceux, scientifiques ou militants, qui, de longue date, sonnent le tocsin climatique.

.

19e siècle : Mises en garde révolutionnaires contre « la fièvre de l’avenir »

Contrairement à une idée reçue, la réflexivité climatique ne date pas d’hier, ni même des années 1970. Au XVIIIe siècle déjà, « l’idée d’un agir humain sur le climat était très répandue parmi l’élite française1 », rappellent les historiens Jean‑Baptiste Fressoz et Fabien Locher. Au siècle suivant, certains des premiers bâtisseurs du socialisme comme l’utopiste Charles Fourier ou le géographe libertaire Élisée Reclus pensent ensemble questions sociales, environnementales et climatiques.

Le révolutionnaire Auguste Blanqui associe ainsi déforestation, sécheresse et altération du climat (« la fièvre ») dans son texte Critique sociale (1870) : « Depuis bientôt quatre siècles, notre détestable race détruit sans pitié tout ce qu’elle rencontre, hommes, animaux, végétaux, minéraux. […] La hache s’abat, personne ne replante. On se soucie peu que l’avenir ait la fièvre2 ». Si l’insurgé ne maîtrise pas les principes géophysiques du réchauffement climatique, il en expose parfaitement le moteur économique : « L’usure, l’exploitation capitaliste et ses filles sinistres, l’inégalité [et] la misère. »

.

1957 : Le climat mis en courbes

Dans une revue scientifique de référence, les océanographes états-uniens Roger Revelle et Hans Suess écrivent que « les humains mènent une expérience géophysique de grande échelle […]. Nous renvoyons vers l’atmosphère et les océans en quelques siècles le carbone stocké dans les sédiments pendant des centaines de millions d’années ». Les deux chercheurs soulignent l’inertie du processus : les océans n’absorbant qu’une fraction limitée du CO2 anthropique, l’accumulation de ce dernier dans l’atmosphère pour plusieurs siècles est inéluctable.

La même année, leur collègue climatologue Charles David Keeling objectivera cette accumulation par une mesure continue de la concentration atmosphérique du dioxyde de carbone, à partir d’un observatoire installé au sommet du volcan Mauna Loa à Hawaii.

.

À gauche, Charles David Keeling avec John Chin. Hawaii, novembre 1997.

.

1959 : Alerte nucléaire chez les pétroliers

Pour fêter le centenaire du premier puits de pétrole foré en 1859, la principale organisation de l’industrie pétrolière états-unienne organise un grand raout pour faire l’éloge de l’or noir. À la tribune, le physicien nucléaire Edward Teller (père de la bombe H) casse l’ambiance en se faisant le relais de travaux sur le risque d’un réchauffement climatique anthropique qui pourrait entraîner une « fonte des glaces et une submersion de New York » d’ici la fin du siècle.

L’alerte est néanmoins intéressée : Teller voit dans cet horizon apocalyptique un prétexte pour remplacer les énergies fossiles par le tout-nucléaire.

.

1979 : Un moment charnière, le rapport Charney

Le météorologue Jule Charney, dans un rapport remis à la Maison-Blanche, prévoit qu’un doublement de la concentration atmosphérique en CO2 entraînera un réchauffement terrestre moyen de 3 °C. « Le débat n’est [plus] la réalité du réchauffement mais son échéance3 », indique l’historien Jean-Baptiste Fressoz. Si Jule Charney exhorte le président Jimmy Carter à agir sur-le-champ, des économistes (hors sol) et des nucléocrates (technosolutionnistes) minimisent l’urgence en faisant miroiter une transition éclair autour des années 2020.

.

Jule Charney, 1978.

.

1986 : « L’industrie pétrolière devra une nouvelle fois se préparer à se défendre »

Au parfum du réchauffement climatique depuis la fin des années 1950, les majors pétrolières Shell et Exxon multiplient les recherches à son sujet au tournant des années 1980. Leurs résultats sont sans appel : la responsabilité écrasante des firmes pétrolières dans le dérèglement climatique menace le secteur de disparition et appelle donc une « réponse collective de la profession ».

L’information traverse l’Atlantique dans les valises du directeur « environnement » de la compagnie pétrolière française Elf (absorbée en 2000 par le groupe Total). Dans un rapport à sa direction, ce dernier conclut sur une note stratégique : « Les premières réactions ont été, bien entendu, de “taxer les énergies fossiles”, il est donc évident que l’industrie pétrolière devra une nouvelle fois se préparer à se défendre4. »

.

The Arm-co-operator, juillet 1959.

.

1988 : Mostafa Tolba, le sauveur de la couche d’ozone… écarté du Giec

Le protocole de Montréal, signé en septembre 1987 par de nombreux pays, est un exemple historique de coopération internationale victorieuse en matière de protection environnementale. Cet accord contraignant interdit progressivement la production de chlorofluorocarbones (CFC) pour résorber le « trou » dans la couche d’ozone. Son principal architecte, le microbiologiste égyptien Mostafa Kemal Tolba, appelle l’année suivante à reproduire l’opération pour limiter le changement climatique.

Les scientifiques dont il s’entoure identifient un réchauffement global de + 1 °C comme une limite à ne pas franchir et de + 2 °C comme un seuil de bascule catastrophique. « Une politique attentiste entraînera des dommages irréparables », prévient Tolba, qui évoque des dizaines de millions de déplacés au Bangladesh ou en Égypte si le niveau de la mer continuait à monter. Jugé trop radical et militant par les États-Unis, Tolba est écarté de la création du Giec en 19885.

.

1995 : Première COP climat

Après le premier rapport du Giec en 1990, qui prévoit une augmentation de 0,3 °C par décennie dans un scénario business as usual, 167 pays sont réunis à Berlin lors de la première COP pour élaborer une feuille de route. La prise de décision est finalement reportée de deux ans, pour la 3e COP à Kyoto.

Atiq Rahman, un représentant du Bangladesh, met en garde l’assistance : « Si le réchauffement climatique rend notre pays inhabitable, nous marcherons avec nos pieds mouillés vers vos salons6 ». Trente ans plus tard, en 2024, alors que le réchauffement climatique a considérablement accru la fréquence et l’ampleur des moussons, 4,5 millions de Bangladais sont déplacés de force à cause des inondations7.

.

Conférence du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) sur la couche d’ozone à La Haye. À droite : Mostafa Tolba, directeur du PNUE. Octobre 1988.

.

2002 : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » : Chirac écolo ?

Les petites phrases font les légendes tenaces. Celle-ci, prononcée à l’occasion du Sommet de la Terre à Johannesburg, est régulièrement convoquée pour faire de Jacques Chirac un précurseur de l’alerte climatique.

Artisan de la privatisation partielle d’Elf Aquitaine en 1986 (futur TotalEnergies), initiateur de la reprise des essais nucléaires dans le Pacifique en 1995 et défenseur inconditionnel de la mondialisation et de l’agriculture intensive, Chirac n’a pourtant rien d’un écologiste. Le coup de com’ de 2002 de « Supermenteur » ne fait d’ailleurs pas long feu. Lors de la canicule de 2003, qui provoque 15 000 morts, le président et ses ministres restent en vacances : notre maison brûle et Chirac regarde ailleurs.

.

Timbre de la Deutsche Post AG émis en 1995, illustrant la 1re Conférence sur le climat.

.

2007 : À Notre-Dame-des-Landes, où atterrir ?

En août 2007, une première maison est occupée sur la zone d’aménagement différé (ZAD) pour faire échouer la construction anachronique et climaticide d’un aéroport international à 30 kilomètres de Nantes. Deux ans plus tard, un appel à venir occuper la zone est largement diffusé à l’occasion du premier Camp action climat français.

La ZAD, devenue « zone à défendre », diffuse deux messages cardinaux. Primo : seule la lutte paie – le projet d’aéroport est abandonné en janvier 2018. Deuxio : cette dernière doit être le prétexte à l’expérimentation d’utopies réelles. ZAD partout !

.

ZAD de Notre-Dame-des-Landes en 2012.

.

2009 : Capitalocène vs Anthropocène

À Copenhague, la COP15 se solde par un échec cuisant : le principe de réduction obligatoire des émissions de gaz à effet de serre est abandonné – seules comptent désormais les déclarations d’intention des États. Pour les universitaires marxistes Andreas Malm et Jason W. Moore, le déni climatique loge toujours dans les arènes de négociations internationales : il ne porte pas sur sa réalité géophysique, largement documentée par le Giec, mais sur ses causes socio-économiques, qui sont éludées.

En témoigne le terme d’« Anthropocène » forgé en 2000 par le prix Nobel de chimie Paul Crutzen, qui attribue la responsabilité de la crise climatique contemporaine à une humanité abstraite (anthropos) uniformément responsable. Pourtant, rappellent les penseurs éco-marxistes, le coupable a un nom et une adresse. Il s’agit du capitalisme. Il loge chez tous ceux qui ont le pouvoir d’organiser la production économique autour de l’énergie fossile pour en retirer le maximum de profit. Moore et Malm proposent donc de substituer « Capitalocène » au terme d’« Anthropocène » et de refonder stratégiquement la lutte climatique sur l’anticapitalisme8.

.

Greta Thunberg à la tête de la manifestation FridaysForFuture du 29 mars 2019 à Berlin. 

.

2018 : Face au désastre,  grèves et désobéissance civile

C’est l’été. L’Europe suffoque sous un dôme de chaleur. En Suède, plus de 20 000 hectares de forêt partent en fumée : faute d’avions bombardiers d’eau, des avions militaires sont mobilisés contre les incendies. À la rentrée, Greta Thunberg, jeune Suédoise de 15 ans, déclenche une grève scolaire pour le climat qui prend une ampleur internationale.

Le Giec publie en même temps un « Rapport spécial sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C » qui souligne la nécessité d’une réduction des émissions de 45 % d’ici à 2030 (par rapport à 2010). Le 15 mars 2019, plus d’un million et demi de lycéens et d’étudiants sont en grève à travers le monde. La désobéissance civile gagne également une partie du « mouvement climat » : la jeune organisation Extinction Rebellion organise un blocage massif de Londres quelques semaines plus tard, tandis qu’en Allemagne, les jeunes activistes rejoignent massivement le mouvement Ende Gelände qui bloque les mines de charbon.

.

2026 : Bis repetita

C’est l’été. L’Europe suffoque sous un dôme de chaleur. En France, près de 120 000 hectares de forêt partent en fumée…

.

.

Notes :

.

1. Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher, Les Révoltes du ciel. Une histoire du changement climatique, XVe-XXe siècle, Points, Paris, 2e éd. 2022.

2. Auguste Blanqui, Maintenant, il faut des armes, La Fabrique, Paris, 2007.

3. Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Points, Paris, 2e éd. 2026.

4. Christophe Bonneuil, Pierre-Louis Choquet et Benjamin Franta, « Alertes précoces et émergence d’une responsabilité environnementale : Les réactions de Total face au réchauffement climatique, 1968-2021 », en ligne sur le site : notreaffaireatous.org.

5. Elsa Gautier, « Jean-Baptiste Fressoz : la transition énergétique est l’idéologie du capital au XXIe siècle », Socialter nº 62, février 2024.

6. Cité dans Andreas Malm et Wim Carton, Overshoot, La fabrique, Paris, 2026.

7. Dépêche AFP, « Au Bangladesh, 13 morts et 4,5 millions de personnes sinistrées dans les inondations », Le Monde, 23 août 2024.

8. Youness Bousenna, « Faut-il parler d’Anthropocène ? », Socialter nº 44, mars 2021.

.

Socialter

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *