Luttes
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« Si on doit partir, on ira où ? » La détresse des agriculteurs expropriés pour l’A412
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Le tracé de l’autoroute A412, en Haute-Savoie, touche une trentaine de fermes, notamment de producteurs de lait de l’AOP reblochon de Savoie. Pour certaines d’entre elles, l’expropriation met à mal leur activité.
Lully, Perrignier (Haute-Savoie),
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Lorsque l’on parcourt le tracé de l’A412, ce projet de bout d’autoroute de 16,5 kilomètres entre Machilly et Thonon-les-Bains, en Haute-Savoie, dont les travaux ont démarré début septembre, l’œil ricoche sur les taches blanches, brunes et rousses qui parsèment les vertes prairies : les vaches, de race Montbéliarde, Abondance et Tarine. On est ici en plein dans la zone d’appellation d’origine protégée (AOP) du reblochon de Savoie, qui couvre presque tout le département de Haute-Savoie et le Val d’Arly en Savoie. À travers cette zone géographique, on compte 500 exploitations produisant du lait et 18 ateliers de transformation du lait en fromage, appelées fruitières.
Mais ces paysages de carte postale sont menacés par les pelles mécaniques d’Eiffage, dont la filiale Amedea s’est vue attribuer la concession de l’autoroute A412. Le chantier ne s’attaque pas qu’aux forêts et aux zones humides, il exproprie aussi les champs des agriculteurs et les prés où pâturent les vaches, et où s’ébrouent aussi des chevaux, la vallée comptant plusieurs pensions et élevages équins.
Selon France Nature Environnement 74, ce sont 70 hectares agricoles, dont 50 d’AOP reblochon de Savoie, qui seront avalés par l’autoroute. « On compte 33 fermes impactées par le tracé, dont 27 de production laitière », détaille Jérôme Dethes, représentant de la Confédération paysanne de Haute-Savoie.
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« On a fait le calcul : un hectare permet de produire 1 500 reblochons par an, donc ce sont chaque année plus de 100 000 reblochons qui ne pourront plus être produits », dit Jérôme Dethes. Une perte considérable pour la filière, pour tous les agriculteurs qui vivent de la production et de la vente du lait aux fruitières, mais aussi pour les fermes qui fabriquent elles-mêmes le reblochon, au nombre de 120 sur la zone AOP.
« Réduire la taille des exploitations, cela joue sur tout leur équilibre : cela rajoute des contraintes pour respecter le cahier des charges de l’AOP reblochon, sur les conditions des aides de la PAC… » s’alarme Jérôme Dethes. Du fait de la sécheresse de l’été 2026, le cahier des charges de l’AOP reblochon a, comme de nombreuses AOP, vu ses conditions aménagées temporairement.
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Si certains agriculteurs sont expropriés sur des petits bouts de parcelles, d’autres voient leur activité mise en péril par l’ampleur de l’expropriation. C’est le cas d’Édouard Roch, âgé de 65 ans, producteur de lait sur la commune de Perrignier.
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Une ferme encerclée par l’autoroute
Sur sa ferme familiale, « héritée de sept générations », Édouard Roch élève 110 vaches laitières, 140 génisses pour leur viande et complète son modèle économique par un peu de maraîchage : pommes de terre, céréales, betteraves…
Selon le tracé de l’A412, la ferme des Roch doit être encerclée par l’autoroute et des installations annexes. Un échangeur, des bassins de rétention d’eau et un parking de covoiturage doivent être installés sous les fenêtres de sa maison.
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Le chantier entraîne également la fermeture du passage à niveau jouxtant la ferme, qui permettait aux Roch de se rendre dans d’autres prés de pâture servant aux vaches. Sa fermeture obligerait les agriculteurs à faire un détour de plusieurs kilomètres pour se rendre sur ces prés. « J’y passe des dizaines de fois par jour, vous imaginez le nombre de kilomètres que ça me ferait faire ? » s’agace Édouard Roch.
La situation semble inextricable : expropriée sur les prés servant aux vaches pour la construction de l’autoroute, la famille n’est pas expropriée sur les terrains où se trouvent la maison d’habitation et les bâtiments pour les vaches, créant un véritable piège autour de la ferme. « L’exploitation est condamnée, on voulait agrandir le bâtiment des bêtes, mais le tracé passe à quelques mètres donc on ne peut plus rien faire », dénonce Édouard Roch.
Son fils Gaëtan, qui travaille à ses côtés, ne dit pas autre chose : « C’est difficile de se projeter sur la suite. Et si on doit partir, on ira où ? Il n’y a pas de foncier agricole équivalent ici », soupire-t-il, alors que l’indemnité que doit lui verser Amedea doit encore être tranchée par le juge des expropriations, le magistrat compétent pour fixer les indemnités en cas d’expropriation pour cause d’utilité publique.
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À quelques kilomètres de là, Anne Granget, éleveuse de chevaux sur la commune de Lully, regarde avec désespoir les énormes troncs empilés dans ses prés. Les quelques arbres encore debout laissent imaginer à quoi pouvait ressembler le lieu avant le passage des abatteuses, les chevaux gambadant à l’ombre des grands arbres.
Elle est l’une des agricultrices les plus touchées par le chantier. L’autoroute doit passer en plein milieu des prés où se promènent ses chevaux et ceux qu’elle garde en pension. « Sur les 6 hectares que j’ai, ils en prennent 4 ! » s’étrangle-t-elle.
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« En une demi-journée, ils ont tout coupé, je ne reconnais plus rien »
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De nombreux arbres ont déjà été abattus sur ses parcelles, à une vitesse record. « En une demi-journée, ils ont tout coupé, je ne reconnais plus rien », lâche-t-elle, un sanglot dans la voix.
Une partie de son pré est dorénavant complètement inaccessible, un immense tronc abattu barrant le chemin d’accès. Du matériel, un abri et une mangeoire pour chevaux sont restés bloqués par les travaux.
« Mon terrain est désormais enclavé, les 2 hectares qu’il me reste sont en petits morceaux ! » se désespère Anne Granget, qui se rend tous les jours sur le tracé de l’A412 pour documenter l’avancée du chantier et lutter contre les travaux.
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Guy Clairens, voisin d’Anne Granget, produit du fourrage et des céréales sur son exploitation de trente hectares. Le chantier de l’A412 lui prend environ trois hectares. « Ça veut dire une perte sèche de 10 % de mon activité », soupire l’agriculteur, qui produit une centaine de tonnes de fourrage en moyenne chaque année.
« On ne nous propose pas de terrain en compensation, c’est à nous de nous débrouiller pour en trouver… dénonce-t-il. Ils s’octroient tous les droits et on est mis devant le fait accompli. L’autorisation [environnementale, signée par le préfet de Haute-Savoie] a été signée vendredi [28 août], le lundi c’était le début des hostilités », raconte-t-il, encore choqué.
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Sur la douzaine d’agriculteurs sollicités par Reporterre, seuls les trois cités dans cet article ont accepté de témoigner ouvertement, preuve que le sujet est sensible parmi la profession agricole. Selon les informations de Reporterre, le concessionnaire de l’autoroute propose d’acquérir les terrains agricoles à 1,70 euro le mètre carré, donnant lieu à des indemnités d’expropriation dérisoires au regard de la perte subie pour l’activité.
La diversité des situations parmi les agriculteurs concernés et les difficultés auxquelles les agriculteurs font déjà face, avec la sécheresse historique de l’été 2026, fragilise encore la profession et son unité face aux expropriations.
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Comme lot de consolation, Amedea finance un fonds de compensation à hauteur de 3,5 millions d’euros sur sept ans, et auquel abonde le Département de Haute-Savoie à hauteur de 1,5 million d’euros. Ce fonds doit financer des projets agricoles dans le cadre d’un appel à manifestation d’intérêt via la chambre d’agriculture Savoie Mont-Blanc. Celle-ci n’a pas répondu aux sollicitations de Reporterre.
« Mais quels projets ? s’agace Édouard Roch. Des fruitières ? Mais s’il n’y a plus personne pour faire du lait, ça servira à quoi ? Des magasins ? Mais il faudrait déjà qu’on ait des choses à vendre ! »
Jérôme Dethes, de son côté, considère que « l’agriculture est, encore une fois, une variable d’ajustement » : « Amedea propose une compensation sur sept ans, mais la perte liée au chantier, elle est à vie ! »
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1er octobre 2026