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Écologie

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Sortir du capitalisme de prédation

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Depuis des décennies, le mouvement écologiste a misé sur la prise de parole : alerter, manifester, convaincre. Pendant ce temps, le capital exerçait son pouvoir de défection, et les gouvernements pliaient devant la seule menace de son départ. Si la grève ne suffit plus à déplacer le centre de gravité du système, reste un levier négligé : des consommateurs organisés, capables de solvabiliser ou de désolvabiliser durablement des secteurs entiers.

Faut-il dire « sauver la planète » ou « empêcher l’extermination » ? Les deux formules renvoient, au fond, à une seule et même réalité. Cependant, elles ne produisent pas du tout le même effet. L’une rassure ; l’autre dérange. L’une promet une mission héroïque ; l’autre oblige à regarder une catastrophe en face. Certains préféreront résolument la première, au nom des bonnes mœurs et de l’ordre public : gardons un langage mesuré, il y a des enfants dans la pièce après tout.

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Pour autant, la question n’est déjà plus là. Bien plutôt, au point où nous en sommes arrivés, deux interrogations deviennent décisives face à la catastrophe écologique. La première est psychologique : qu’est-ce qui pousse réellement à agir, l’optimisme ou le pessimisme ? La seconde est politique : une fois décidé à agir, quel levier est aujourd’hui le plus efficace ?

À ces questions, la gauche répond généralement sans hésiter. Elle mise sur l’optimisme. Elle considère qu’un mouvement social ne peut se construire que sur des affects positifs : l’espérance rassemble, l’enthousiasme mobilise et la joie rend séduisante l’action collective. Pendant ce temps, la droite, elle, se rassemble volontiers autour d’autres passions : la peur, la colère, le sentiment du déclin et la promesse du rétablissement de l’ordre.

Cette opposition de styles a sans doute profondément structuré notre histoire politique. Mais est-elle encore pertinente aujourd’hui, face à la crise écologique ?

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Enclencher la transition écologique

Pour apporter des réponses à toutes ces questions, imaginons un tableau à quatre cases. Premier axe : une posture d’optimisme ou de pessimisme (car il s’agit bien, au moins en partie, de postures affectives). Deuxième axe : deux stratégies de transformation du système économique. La première agit par l’offre, c’est-à-dire par le producteur engagé ; la seconde agit par la demande, c’est-à-dire par le consommateur engagé.

Deux combinaisons peuvent être écartées presque immédiatement. La première est celle du producteur pessimiste. Nous la connaissons déjà : c’est un greenwashing qui n’est plus dupe de lui-même. Il sait qu’il ne transforme pas le système, il s’enfonce dans le burn out, mais il poursuit malgré tout sa mise en scène. La seconde est celle du consommateur optimiste. Elle est tout aussi familière : c’est la sobriété heureuse version « classe créative », le militantisme compatible avec les vols low cost, l’écologie comme style de vie davantage que comme rapport de force.

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Dans les deux cas, l’essentiel échappe. On entretient une illusion d’action sans modifier les mécanismes qui produisent le problème[1].

Reste alors la stratégie qui, depuis vingt ans, a largement dominé les mouvements écologistes : l’optimisme de l’offre. Nous avons choisi de produire autrement. De créer des alternatives. De montrer que d’autres manières de vivre étaient possibles. À l’échelle locale, ces initiatives sont innombrables : développement des AMAP, des communautés énergétiques citoyennes, essor des monnaies locales complémentaires, multiplication des tiers-lieux, des écolieux, ou encore des ressourceries et des Repair Cafés. Beaucoup de ces constructions institutionnelles sont admirables. Elles ont permis des expérimentations concrètes, constitué des réseaux, transformé des territoires, ouvert des imaginaires[2].

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Il serait absurde de nier leur fécondité. Mais il faut aussi reconnaître ce qu’elles ont produit d’autre : des images. Des images magnifiques, parfois bouleversantes, dans lesquelles chacun peut contempler avec satisfaction la preuve de son engagement. Les succès du film documentaire Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, les photographies et documentaires de Yann Arthus-Bertrand, les conférences de Pierre Rabhi, ou encore le succès international des conférences TED consacrées aux solutions écologiques ont largement contribué à diffuser cette esthétique des alternatives.

Et lorsqu’on assemble ces milliers d’expériences dans des documentaires, des podcasts, des chaînes YouTube, des festivals ou des récits inspirants, on obtient un objet culturel profondément réconfortant[3]. Nous aimons regarder ces histoires parce qu’elles nous donnent le sentiment qu’un autre monde est déjà en train de naître.

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À l’échelle locale, ces expériences sont souvent de véritables réussites. En revanche, à l’échelle du système global, elles ont échoué[4]. Voilà la vérité qu’il devient difficile de continuer à esquiver : nous avons échoué.

Il ne s’agit pas d’une condamnation morale. Encore moins d’un reproche adressé à celles et ceux qui, depuis des décennies, inventent d’autres manières de produire, d’habiter, de cultiver ou de coopérer. Leur travail n’a pas été vain. Il a changé des existences, ouvert des possibles, déplacé des imaginaires. Mais enfin, il n’a pas changé la trajectoire du monde[5].

La génération 1975-2000 a rempli une mission essentielle : elle a rendu visible ce qui demeurait invisible. Elle a produit une conscience écologique. Elle a montré que la catastrophe n’était pas un fantasme mais un processus historique. La génération suivante (2000-2025) devait accomplir une tâche plus difficile : convertir cette prise de conscience en transformation systémique, c’est-à-dire en un rapport de forces capable d’enclencher effectivement la transition écologique globale des systèmes économiques[6]. Hélas, force est de constater qu’elle n’y est pas parvenue.

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Le temps presse

Nous avons longtemps cru que le temps jouait pour nous. Que les innovations finiraient par diffuser, que les comportements vertueux se généraliseraient progressivement, que les institutions suivraient, et qu’une transition ordonnée finirait par s’imposer d’elle-même. Nous savons désormais que cette temporalité n’existe plus.

Chaque année perdue accroît le coût des transformations futures. Chaque retard réduit le nombre des trajectoires encore possibles. Chaque chose qui pouvait hier relever d’un simple ajustement exige aujourd’hui de profondes transformations ; et dans les mondes possibles de demain, il ne restera peut-être plus que des pauvres solutions d’adaptation à des équilibres profondément dégradés[7].

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Toutefois il est encore possible d’agir. Mais par contre il n’est plus possible de faire comme si le temps n’était pas devenu notre principale contrainte politique. Cette situation oblige à regarder en face deux réalités que nous avons longtemps préféré contourner.

La première est le pouvoir de défection des détenteurs de capitaux. Depuis quarante ans, l’argument est toujours le même : il ne faudrait surtout pas effrayer les investisseurs. Toute réforme ambitieuse est aussitôt ramenée à cette menace : la dégradation de la compétitivité, la sanction des marchés financiers, la fuite des capitaux, la désindustrialisation et la perte d’autonomie économique. Autrement dit, les États ne gouvernent plus seulement sous le regard de leurs citoyens. Ils gouvernent sous celui des investisseurs. C’est que, le capital contemporain ne commande pas essentiellement parce qu’il possède ; il commande parce qu’il peut partir.

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La seconde réalité est encore plus dérangeante : le citoyen isolé est presque entièrement désarmé face à ce pouvoir. On voit bien que s’il suffisait de voter ou de manifester pour infléchir durablement la trajectoire du capitalisme financiarisé, celui-ci aurait depuis longtemps perdu son hégémonie. Or ce n’est pas ce que montre l’histoire récente. Les mouvements sociaux obtiennent parfois des concessions. Ils déplacent des rapports de force, ralentissent certaines réformes, empêchent quelques reculs. Mais ils ne parviennent pas à remettre en cause le mécanisme fondamental qui organise aujourd’hui la dépendance des gouvernements à l’égard de la mobilité du capital. Cette dépendance n’est pas une anomalie du système. Elle en est devenue le principe organisateur.

Dès lors, il faut cesser de se raconter des histoires. Les classes dirigeantes ne renonceront pas spontanément à ce pouvoir. Elles ne le feront ni par pédagogie, ni par vertu, ni parce que les preuves scientifiques s’accumulent. Au contraire, l’histoire enseigne qu’un ordre social ne renonce jamais de lui-même aux conditions de sa propre reproduction.

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David Hume – philosophe fondateur des Lumières au XVIIIe siècle – formulait déjà cette idée sous une forme volontairement provocatrice lorsqu’il écrivait qu’ « il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt[8] ». Cette phrase est souvent lue comme un paradoxe philosophique. Elle est surtout une leçon politique. La raison ne produit pas à elle seule des fins communes. Elle peut parfaitement servir des intérêts privés jusqu’à leurs conséquences les plus destructrices.

Autrement dit, il ne faut pas attendre d’un système qu’il se réforme simplement parce qu’il comprend qu’il court à sa perte. L’intelligence d’un danger n’a jamais suffi à le faire disparaître.

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Contrecarrer la fuite des capitaux

Faut-il en conclure que tout est perdu, que « tout est foutu » ? Non. Mais pour en sortir il faut abandonner une autre illusion : celle selon laquelle il suffirait de mieux convaincre les détenteurs du pouvoir. Car en effet nous avons beaucoup parlé. Alors peut-être est-il temps de nous demander si nous avons choisi le bon langage.

C’est ici que la pensée d’Albert Hirschman devient décisive[9]. Sa réflexion peut se résumer en une question d’une simplicité désarmante : comment obtient-on qu’un acteur change de comportement ? Sa réponse est célèbre. Deux voies seulement sont ouvertes : la prise de parole (voice) et la défection (exit).

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Depuis des décennies, le mouvement écologiste a privilégié la première. Nous avons expliqué, alerté, manifesté, publié des rapports, organisé des conférences, interpellé les gouvernements, cherché à convaincre les banques, les entreprises, les investisseurs. Autrement dit, nous avons parlé. Et il fallait le faire. Sans cette immense entreprise de mise en visibilité, la crise écologique serait restée un objet marginal. La parole était une condition nécessaire de la prise de conscience collective.

Mais elle ne pouvait être qu’une première étape. Car, pendant que les citoyens exerçaient leur pouvoir de parole, le capital, lui, continuait d’exercer son pouvoir de défection. C’est là toute l’asymétrie. Lorsque les investisseurs ont menacé de partir, les gouvernements ont modifié leurs politiques. Lorsque les citoyens ont protesté, les gouvernements ont promis d’écouter. Les uns disposent d’un pouvoir économique. Les autres, bien souvent, d’un simple pouvoir expressif.

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Voilà pourquoi le débat écologique semble condamné à une étrange répétition. Les preuves scientifiques s’accumulent. Les discours se multiplient. Les sommets internationaux se succèdent. Et pourtant, les structures fondamentales demeurent presque inchangées. Ce n’est pas parce que les dirigeants seraient plus ignorants que les citoyens. C’est parce que les rapports de force n’ont pas changé.

Une question devient alors inévitable : existe-t-il, du côté des sociétés civiles, un pouvoir de défection capable d’équilibrer celui du capital ? La réponse est oui. Mais nous l’avons longtemps cherché au mauvais endroit.

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Pendant près de deux siècles, la gauche a pensé principalement la puissance politique du mouvement social à partir de la figure du producteur. C’était parfaitement rationnel. Dans le capitalisme industriel, le travail constituait le principal facteur de création de richesse. Suspendre le travail, c’était suspendre la production ; suspendre la production, c’était suspendre le profit. La grève était donc l’arme décisive.

Corrélativement, le capitalisme a changé de nature. La mondialisation des chaînes de valeur, la financiarisation des entreprises, la fragmentation du salariat et la mise en concurrence internationale ont progressivement réduit l’efficacité politique de cette forme classique de défection. Dès lors, ce n’est pas que la grève ne sert plus à rien, mais il s’agit de reconnaître qu’elle ne suffit plus à déplacer le centre de gravité du système. Car pendant que nous continuions à penser la puissance du mouvement social à partir du travail, le capital, lui, déplaçait discrètement son propre terrain de dépendance.

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Or c’est là que la démocratie peut justement reprendre du terrain. Car il est une chose qu’aucune entreprise, aucun fonds d’investissement, aucune banque ne peut durablement supporter : la disparition de ses débouchés. Le capital peut survivre à une manifestation. Il peut parfois survivre à une grève. Il ne survit pas à une désolvabilisation durable de ses marchés. Voilà le véritable point d’appui.

Le consommateur est souvent présenté comme un objet passif, un individu faible, manipulé par la publicité, enfermé dans ses habitudes. Pris isolément, c’est largement vrai. Mais un consommateur collectivement organisé cesse précisément d’être un simple consommateur. Il (re)devient un acteur macroéconomique[10].

Et donc, dès lors que des communautés de consommateurs coordonnent leurs arbitrages, elles ne se contentent plus seulement d’exprimer des préférences morales : mais bien plus, elles impactent intentionnellement les anticipations de rentabilité. Sachant que c’est exactement à cet endroit que se prennent aujourd’hui les décisions d’investissement.

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Pouvoirs et devoirs de la coopérative de consommateurs

Il ne s’agit pas d’opposer la consommation à la production. Il s’agit de comprendre que, pour dépasser la dérive prédatrice du capitalisme financiarisé, la consommation organisée peut devenir le moyen principal d’orienter la production. Le véritable enjeu n’est donc pas le boycott. Le boycott reste un geste ponctuel. Bien plutôt, ce qu’il s’agit de construire, c’est une capacité permanente de solvabilisation et de désolvabilisation des marchés. Autrement dit, une puissance collective.

Car le jour où les investisseurs sauront que des communautés de consommateurs sont capables, en quelques semaines, de faire basculer durablement la rentabilité de secteurs entiers, ils commenceront à intégrer cette contrainte dans leurs calculs.

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Le marché ne disparaîtra pas. Mais il cessera d’être orienté exclusivement par la rentabilité financière de court terme. Il devra désormais composer avec une nouvelle souveraineté. Celle de consommateurs suffisamment organisés pour faire de leurs choix économiques une institution politique.

Cela dit, dans cette stratégie de constitution d’un contrepouvoir au capital, il reste néanmoins un obstacle. Sans doute le plus difficile de tous. Car le succès de cette stratégie suppose de renoncer à une image flatteuse de nous-mêmes.

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Depuis des années, nous aimons nous raconter que nous allons « sauver la planète » … L’expression est séduisante. Elle nous attribue un rôle héroïque. Elle nous place du côté des sauveurs. Or, c’est précisément cette image qu’il faut abandonner. La planète n’a pas besoin d’être sauvée. Elle poursuivra sa trajectoire autour du Soleil bien après notre disparition, indifférente à nos succès comme à nos échecs.

Ce qui est en jeu, ce n’est pas le destin de la Terre. C’est celui d’une forme de civilisation, de millions d’espèces vivantes et, plus modestement encore, celui de notre propre capacité à habiter le monde. En réalité, nous ne sommes pas appelés à sauver la planète. Nous sommes juste appelés à empêcher notre propre extermination.

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La différence n’est pas seulement rhétorique. Elle transforme notre manière d’agir. Car celui qui se croit investi d’une mission salvatrice cherche naturellement à produire des récits héroïques. Et au contraire, celui qui comprend qu’il tente simplement d’éviter un désastre devient beaucoup plus attentif aux véritables rapports de force.

De sorte que, accepter de reconnaître que nous avons échoué ne signifie pas renoncer. Cela signifie qu’il faut cesser de confondre l’intensité et l’idéalité de l’engagement avec son efficacité. Car nous avons probablement accordé trop d’importance aux affects de l’optimisme. Comme si l’action ne pouvait naître que de l’espérance. Pourtant, l’histoire montre autre chose. Elle montre que les grandes transformations politiques ne sont pas seulement nées de l’enthousiasme. Elles sont souvent nées d’une lucidité devenue impossible à occulter.

C’est que, il existe une différence essentielle entre le pessimisme et le désespoir. Le désespoir renonce à agir. Le pessimisme lucide, lui, oblige à chercher enfin les moyens d’action réellement disponibles. Et c’est peut-être ce changement psychologique qui constitue aujourd’hui la condition d’une nouvelle étape du mouvement écologique. Le temps du dernier verre est venu. Et devant cette perspective d’effort, on n’a pas envie de se taper, en plus, l’ambiance de positivité toxique du « peuple de la win[11] ».

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Le chemin vers la transition

Les productions responsables demeurent nécessaires. Les politiques publiques demeurent indispensables. Les innovations techniques continueront de jouer un rôle décisif. Mais pour prendre réellement le chemin de la transition écologique, aucune de ces dimensions ne suffira tant que les investisseurs pourront tranquillement anticiper que leurs marchés resteront solvables quelles que soient les conséquences écologiques de leurs décisions.

Dès lors le véritable enjeu n’est pas tellement de trouver comment forcer à produire autrement, mais plutôt de transformer les conditions mêmes de la validation économique de la production. Autrement dit, il s’agit d’organiser la demande, non plus comme une somme de préférences individuelles juxtaposées, mais comme une institution.

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Des coopératives de consommateurs – qu’elles soient locales, fédérées, ou organisées sous toute autre forme qu’elles trouveront appropriée ‒ pourraient progressivement devenir un acteur économique de premier plan. En se donnant la capacité de coordonner leurs choix, elles seraient capables de qualifier les productions qu’elles jugeraient socialement désirables et de retirer collectivement leur solvabilité à celles qui ne le sont plus.

Cette stratégie est humblement réaliste. Il ne s’agira pas de supprimer le marché, mais d’en modifier les conditions de fonctionnement. Le capital continuera à chercher le profit. Mais il sera conduit à le chercher là où les consommateurs organisés auront décidé de rendre les marchés durables.

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Et puis il ne s’agira pas davantage de se figurer qu’on va abolir les rapports de puissance entre les États au niveau international. Il n’y a pas de raison qu’une telle stratégie aille dépasser les nécessités de la raison d’État. Même si pour autant un tel mouvement contribuerait, de fait, à proposer des règles communes de coexistence plus raisonnable entre les peuples, en enclenchant la désescalade des ruées civiles sur les ressources aux quatre coins du globe.

Une telle transformation des systèmes économiques par la coopération des consommateurs n’exige pas d’attendre une révolution mondiale. Elle peut commencer immédiatement, ici et maintenant.

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D’abord parce que cette transformation ne suppose pas l’accord préalable des gouvernements. Il n’y a donc pas à craindre que leur corruption par les intérêts privés des plus fortunés – qu’elle soit réelle ou supposée – puisse freiner le mouvement. Les sociétés civiles disposent déjà des moyens techniques nécessaires pour coordonner leurs décisions à une échelle sans précédent.

Et puis nous pouvons commencer ici et maintenant, parce qu’il serait logique que ce mouvement prenne naissance dans les démocraties des pays développés. Ce sont ceux qui portent la responsabilité historique la plus lourde. Et ce sont aussi ceux dont les sociétés civiles disposent aujourd’hui des plus grandes capacités d’organisation autonomes.

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Évidemment, encore faudra-t-il accepter de déplacer notre imaginaire politique. Ce n’est pas beaucoup demander, mais enfin pendant deux siècles, la gauche anticapitaliste a principalement organisé les producteurs. Alors, le mouvement social au XXIe siècle aura peut-être à apprendre à organiser les consommateurs. Ce déplacement ne remplacera pas les anciens instruments de l’action collective. Il va les prolonger. Il ouvre un nouveau front. Peut-être même le plus décisif…

Enfin bref, l’entrée dans la transition écologique ne dépendra pas de la qualité esthétique ou scientifique de nos discours, mais bien plutôt de leur capacité effective à déplacer les rapports de puissance vers des équilibres globaux plus durables. Alors seulement, la transition écologique réellement vécue cessera d’être un horizon idéal pour devenir une pratique quotidienne : celle qui consiste à rendre le monde commun que nous voulons plus durable – c’est-à-dire plus solvable ‒ que celui dont nous avons hérité.

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Yaël Dosquet, Économiste et philosophe, Enseignant en économie, théories de la monnaie et histoire de la pensée

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Notes

[1] Les mécanismes de la tragédie des biens communs sont centraux dans cette affaire. Voir Garrett HARDIN, « The Tragedy of the Commons », Science, vol. 162, n° 3859, 1968.

[2] Les travaux d’Elinor Ostrom sur la gouvernance des biens communs ou ceux de Rob Hopkins ont largement contribué à légitimer cette approche fondée sur les capacités d’auto-organisation des sociétés civiles. Voir Elinor Ostrom, Governing the Commons : The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge University Press, 1990 ; Rob Hopkins, The Transition Handbook. From Oil Dependency to Local Resilience, Green Books, 2008.

[3] Par-là même, hélas, le capitalisme intègre tranquillement ces critiques qui lui sont adressés en nouvelles ressources symboliques, cf. Luc Boltanski, Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.

[4] Voir Andreas Malm, How to Blow Up a Pipeline. Learning to Fight in a World on Fire, Verso, 2021.

[5] La déclaration « World Scientists’ Warning to Humanity » signée par des milliers de chercheurs et mise à jour annuellement depuis 2017 énonce explicitement que l’humanité n’a pas réussi à engager les changements nécessaires malgré des décennies d’alertes.

[6] Erik Olin Wright, Envisioning Real Utopias, Verso, 2010.

[7] Voir entre autres les travaux d’Olivier Godard, « Le principe de précaution dans la conduite des affaires humaines », dans Olivier Godard (dir.), Le Principe de précaution dans la conduite des affaires humaines, Éditions de la Maison des sciences de l’homme/INRA, 1997, Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Le Seuil, 2002 ; Nicholas Stern, The Economics of Climate Change. The Stern Review, Cambridge University Press, 2007 ; Jean-Marc Jancovici, Alain Grandjean, C’est maintenant ! 3 ans pour sauver le monde, Le Seuil, 2009 ; Will Steffen, Johan Rockström et al., « Trajectories of the Earth System in the Anthropocene », Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 115, n° 33, 2018 ; Thomas E. Lovekoy, Carlos A. Nobre, « Amazon Tipping Point : Last Chance for Action », Science Advances, vol. 5, n° 12, 2019, Benjamin M. Sanderson, Brian C. O’neill, « Assessing the Costs of Historical Inaction on Climate Change », Scientific Reports, vol. 10, n° 9173, 2020 ; Johan Rockström, Owen Gaffney, Breaking Boundaries. The Science of Our Planet, Penguin Random House, 2021.

[8] Voir David Hume, Traité sur la nature humaine. Essai pour introduire la méthode expérimentale dans les sujets moraux, 1739, trad. A. Leroy, Paris, Aubier, 1946, II. 3. 3. (« Des motifs qui influencent la volonté »).

[9] Voir Albert O. Hirschman, Défection et prise de parole. Théorie et applications (Exit, Voice, and Loyalty, 1970),  Fayard, coll. « L’Espace du politique », 1995.

[10] Ainsi, Charles Gide qualifiait le consommateur de « roi fainéant ». Pour une introduction à l’histoire du mouvement coopératif, voir par exemple : Michel Dreyfus, « Le Mouvement coopératif en France et aux États-Unis : Regards Croisés », Le Mouvement Social, n° 266, 2019.

[11] Au-delà de la vaste littérature sur l’empreinte écologique de nos comportements (qui paie le coût réel de notre consommation de pétrole, de fashion, de viande etc. ?), voir : Robert I. Sutton, Objectif zéro-sale-con. Comment survivre aux individus toxiques et ne pas le devenir, trad. Fr., Maxima, 2007 ; George A. Akerlof, Rachel E. Kranton, Identity Economics, Princeton University Press, 2010.

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