Sélectionner une page

Biodiversité et pollution

.

À Erevan, la COP Biodiversité accouche d’une souris

.

La 17e COP consacrée à la biodiversité s’est achevée à Erevan samedi 31 octobre au matin. Un épais corpus de textes a été adopté, mais les pays ne se sont accordés que sur les plus petits dénominateurs communs, renvoyant les sujets difficiles aux prochaines négociations, dans deux ans.

.

Amélie Poinssot

.

Erevan (Arménie).– Une boutade a tourné ces jours-ci à la 17e COP consacrée à la biodiversité, organisée en Arménie. Lula a quatre années de plus au pouvoir. Mais qu’en est-il de l’Amazonie ? Le grand poumon vert de la planète n’a pas trouvé en tout cas de réponse politique mondiale à la hauteur : samedi 31 octobre au matin, la COP17 organisée sous l’égide des Nations unies s’est conclue par un accord a minima.

Au terme de douze jours de négociations sous forme de différents groupes de travail, et d’une longue nuit d’ultimes arbitrages en séance plénière, des éléments significatifs ont été retirés des textes, et, sur trois dossiers phares qui devaient avancer, les discussions concrètes ont été remises à la prochaine COP, qui aura lieu dans deux ans en Équateur.

.

Illustration 1
Des participants assistent à la 17e réunion de la COP Biodiversité, à Erevan, la capitale arménienne, le 27 octobre 2026.
.

Au total, 52 textes ont été adoptés. Parmi eux, l’« examen mondial », qui consistait à faire le bilan de la mise en œuvre des 23 cibles adoptées il y a quatre ans, lors de la COP de Kunming-Montréal, et de ce qu’il reste à faire pour les atteindre d’ici à 2030. Hausse des financements pour la préservation de la biodiversité, réduction des subventions qui lui sont néfastes, réduction des pollutions, lutte contre les espèces invasives… : il y a encore du chemin pour remplir ces objectifs, et les près de 200 pays participant aux négociations ne se sont pas voilé la face sur ce plan.

Dans le texte adopté, ils constatent que « les progrès ont été collectivement restreints sur les plans de la mobilisation et de la surveillance du financement du secteur privé » comme sur « la réduction des incitations, notamment des subventions, préjudiciables à la biodiversité ». Ils font appel à « une accélération rapide » de la mise en œuvre et soulignent « les lacunes » qui persistent dans « l’intégration de la biodiversité et de ses multiples valeurs dans les stratégies nationales » ainsi que dans « la participation des ministères hors du secteur environnemental à la mise en œuvre ». Une façon de pointer le manque de cohérence entre les politiques environnementales et les autres politiques, lesquelles contribuent à la destruction du vivant.

.

Passé le constat, toutefois, les avancées sont bien minces. L’un des nœuds des discussions a porté sur le mécanisme de financement de la préservation de la biodiversité, autrement dit sur les transferts publics Nord-Sud. « C’était le sujet politique clé de cette COP », estime Li Ching Lim, une chercheuse malaisienne qui travaille pour le Third World Network.

Ce sujet a donné à voir une ligne de fracture entre, d’un côté, la coalition des pays contributeurs (vingt-cinq à l’heure actuelle, parmi lesquels plusieurs pays européens, le Canada et le Japon), qui veulent élargir la base des donateurs, et les pays en développement, qui ne veulent pas se soumettre à des obligations financières. Ces derniers demandent par ailleurs la création d’un nouveau fonds, dont les sommes seraient plus faciles à débloquer que celles de l’actuel Fonds pour l’environnement mondial (FEM), et qui serait directement voué aux enjeux de biodiversité – ce que ne souhaitent pas, à ce stade, les pays donateurs.

.

Certains pays en développement contribuent en réalité déjà au financement mondial, mais de manière volontaire. « La Chine a créé un fonds – le Fonds de Kunming pour la biodiversité –, doté de 200 millions de dollars, tandis que d’autres pays, tels que le Brésil et le Mexique, ont versé des contributions au FEM », rappelle Li Ching Lim.

« Mais ces économies émergentes ne souhaitent pas que cela devienne une obligation, car elles restent moins résilientes que les pays du Nord, supportent un fardeau de la dette plus lourd et sont confrontées à des taux d’intérêt nettement plus élevés lorsqu’elles cherchent à se financer. Au-delà de cette iniquité structurelle, il existe une responsabilité historique du Nord envers le Sud, héritée du colonialisme et aggravée par le fait que le Nord continue d’exercer une pression considérable par sa surconsommation. »

.

Subventions « néfastes »

Devant l’impossibilité de trouver le moindre accord à ce sujet, le point a été renvoyé à la prochaine COP. « La discussion reste ouverte, le processus ne se ferme pas, ce n’est pas si mal », soulignait vendredi 30 octobre au soir la ministre française de la transition écologique, Monique Barbut, présente sur place, elle-même partisane de l’élargissement de la base des pays contributeurs. « On a intérêt à montrer qu’on est une grande communauté de donateurs, sinon on court le risque, au niveau national, de voir ces budgets contestés. »

La mobilisation des fonds privés, qui doit contribuer à l’objectif de 200 milliards de dollars par an toutes sources confondues d’ici à 2030 défini dans l’accord de Kunming-Montréal, reste très loin du compte, et aucune annonce n’est venue enclencher de dynamique sur ce point pendant la COP, en dépit de la présence de nombreuses entreprises sur place.

.

Une autre cible, cependant, progresse timidement : celle de réduire de 500 milliards de dollars par an les subventions dites « néfastes » pour la biodiversité. Pendant la COP, l’Arménie, pays hôte des négociations, puis la Colombie et la Finlande ont appelé formellement à agir sur ce levier, rapidement rejointes par la France et le Malawi. Une goutte d’eau. « C’est la première étape, on a lancé des signaux », a défendu auprès de Mediapart l’ambassadrice à l’environnement, Barbara Pompili, qui a négocié pour la France pendant la seconde semaine de la COP et reconnaît que la prise de conscience est difficile sur ce sujet.

De fait, si l’« examen mondial » a bien rappelé la nécessité d’accélérer la réduction des « incitations préjudiciables à la biodiversité », des formules plus sibyllines ont été retenues dans les autres textes adoptés par la COP, et aucun secteur n’est concrètement visé. Le secteur agricole, par exemple, qui bénéficie, dans l’Union européenne comme dans de nombreux pays, de copieuses subventions favorisant le recours aux engrais chimiques et aux pesticides, n’est pas explicitement cité. « Une avancée là-dessus nous aurait aidés pour peser sur la réforme de la politique agricole commune (PAC), alors que la Commission européenne est en train de revenir en arrière sur tous les acquis environnementaux », soufflait, pendant la plénière, une source belge inquiète de la tournure prise par les textes.

.

Il y a une grosse recomposition géopolitique en train de se faire et on n’y échappe pas. Barbara Pompili, ambassadrice à l’environnement

.

Le « fonds Cali » est lui aussi à la peine. Il s’agit de faire payer les entreprises en échange de leur utilisation des informations de séquençage numérique sur les ressources génétiques – une pratique généralisée aujourd’hui dont les secteurs pharmaceutique, cosmétique et agroalimentaire bénéficient gratuitement. Promis depuis la COP de Cali, en 2024, le dispositif a fait un pas de fourmi à Erevan : il a été décidé que les entreprises qui l’alimenteront à hauteur de 1 % de leurs bénéfices ou de 0,1 % de leur chiffre d’affaires pourront se voir décerner un label. Mais en réalité, le fonds, sur lequel il n’y a que 10 000 dollars à ce jour, n’est pas prêt : on ne sait pas comment l’argent – dont 50 % doivent revenir aux peuples autochtones et communautés locales – sera reversé.

« Les discussions ont porté sur des détails ultratechniques, raconte Barbara Pompili. Cela ne nous a pas permis d’avancer assez pour rendre le dispositif opérationnel. Nous avons besoin de temps. »

.

La création de l’organe de représentation des peuples autochtones et communautés locales au sein de la COP (désigné sous le nom d’« article 8 j » dans les textes), enfin, n’est pas allée au bout non plus. La raison ? Un désaccord persistant tout au long des douze jours de discussions entre deux groupes de pays – d’un côté, la Russie, l’Arabie saoudite et les pays africains, qui privilégient la représentation des communautés locales sur celle des peuples autochtones ; de l’autre, l’Union européenne, l’Australie et le Canada, qui insistent sur une représentation des peuples autochtones basée sur un découpage mondial entre sept régions socioculturelles.

La Russie, en particulier, a freiné au maximum la reconnaissance de ces peuples. Samedi matin, après un ultime compromis proposé par le Canada en concertation avec ses propres représentants autochtones, l’assemblée a finalement adopté un texte… qui remet à plus tard la question de la composition de l’organe.

.

Jennifer Corpuz, représentante du Forum international autochtone sur la biodiversité, a malgré tout salué devant l’assemblée une décision « historique ». « Le modus operandi adopté aujourd’hui nous donne la base pour notre propre système de gouvernance », a déclaré, très émue, cette femme du peuple kankanaey igorot des Philippines.

Signe que les temps sont durs pour la préservation du vivant, la COP d’Erevan a enfin été le théâtre de nombreuses attaques contre la science. Arabie saoudite, Russie, Inde, Argentine et Brésil, notamment, sont intervenus pour faire retirer des textes des références à des rapports de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) – l’équivalent du Giec pour le climat.

.

« Ces tentatives rappellent les remises en cause dont les travaux du Giec font déjà l’objet dans les négociations internationales sur le climat, s’alarmait Monique Barbut alors que les négociations touchaient à leur fin. Si nous ne fondons plus nos décisions sur les connaissances scientifiques, sur quelles bases communes pouvons-nous construire notre action collective ? »

« Il y a une grosse recomposition géopolitique en train de se faire et on n’y échappe pas, soulignait de son côté Barbara Pompili. On se pose des questions sur le fonctionnement des COP, elles montrent leurs limites. » Ce sont, de fait, des textes bien affaiblis qui ont été adoptés à Erevan, à l’heure où le vivant n’a jamais été autant attaqué.

.

Amélie Poinssot sur Mediapart

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *