Giuliano da Empoli sur l’IA : « Le véritable grand remplacement, c’est celui du réel par le numérique »
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Avec « Le Fondateur », en librairie le 1er octobre, Giuliano da Empoli entre dans la tête des géants de la tech, et en particulier du plus fascinant d’entre eux : Peter Thiel.
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Après « Le Mage du Kremlin » et « L’Heure des prédateurs », Giuliano da Empoli revient avec « Le Fondateur ».
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Mardi 22 septembre, à 11 heures, dans le salon bibliothèque avec vue sur les jardins de la maison Gallimard, un écrivain (Giuliano da Empoli) et une journaliste (pour vous servir) devisent du roman du premier pour un entretien dans le journal de la seconde. Cruelle mise en abyme, quand on y songe : ne serions-nous pas des personnages du livre ? C’est-à-dire : les acteurs obsolètes d’un monde qui croit encore exister, mais qui est en réalité sorti de « son axe ». Nous croyons toujours jouer – ou décrire – la partie, alors qu’elle s’est déplacée sur un autre terrain : celui des « fondateurs », ces seigneurs de la tech. Comme hier avec Le Mage du Kremlin, da Empoli essayiste traverse le miroir pour s’approcher, en romancier, de la vérité. Cette fois, il entre dans la tête de Peter Thiel, le créateur de Palantir. Le roman nous fait déambuler dans ce crépuscule de l’ancien monde et les lueurs blêmes de celui à venir. C’est brillant, glaçant, et – paradoxalement – jubilatoire.
Vivons-nous dans une illusion ?
Giuliano da Empoli : Dans le roman, un de mes personnages raconte l’histoire du dictateur portugais Salazar, tombé dans le coma pendant deux ans à la suite d’une hémorragie cérébrale : quand il s’est réveillé, son entourage ne lui a rien dit et a continué de faire comme s’il était encore au pouvoir, organisant des conseils de ministres Potemkine, lui faisant même imprimer une édition fictive du quotidien national, dans laquelle il gouvernait encore… Je crois que c’est ce que nous vivons aujourd’hui. La vraie partie s’est déplacée sur un autre terrain que celui que nous connaissons. C’est cette dimension-là que j’essaie de raconter.
Dans ce nouveau monde, la politique n’est plus qu’un « cirque inutile », qui oblige à « être sur la scène, condamné à s’exprimer sans cesse sans pouvoir dire quelque chose de véritable »…
Cette vision de la politique, c’est celle de mon personnage Alexander Zimmer, géant de la tech. Son horizon, comme celui de tous les « fondateurs », est très long : pour la plupart, ils sont là depuis déjà deux décennies, ils prévoient de vivre pour toujours et sont aux commandes d’entreprises plus puissantes que les Etats. Il y a bien quelques dictateurs avec lesquels ils sont en relation, parce que ceux-là ont un horizon de vie au pouvoir assez long également. Mais les Occidentaux… Ils vont, ils viennent. Mon « fondateur » les appelle les « mouches à fruits ». C’est sa vision. Si vous me posez la question à moi, j’introduirais une nuance : je pense que nous avons toujours besoin de la politique, mais qu’il nous faut la déplacer sur les vrais enjeux. Le véritable « grand remplacement », c’est le remplacement du réel par le numérique et l’IA. Mon roman, si tant est qu’il ait une ambition, n’est pas d’exprimer un mépris envers les politiques, mais de les inviter à jouer la partie sur le bon terrain.
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Parlons justement d’Alexander Zimmer, le « fondateur » qui donne son titre au roman. S’agit-il de Peter Thiel ?
Tout comme pour Le Mage du Kremlin, je suis parti d’un personnage réel, assez facilement reconnaissable et qui, en effet, pour l’essentiel est Peter Thiel. Selon moi, il est le plus intéressant d’entre tous, car il a été le premier, voilà quinze ans, à théoriser que la technologie allait remplacer la politique. Ou plutôt : que la technologie était un projet politique alternatif. Mais j’en ai tout de même fait un personnage de roman : je le fais vivre à Marbella, où il n’a peut-être jamais mis un orteil, je lui invente une histoire d’amour, etc.
C’est d’ailleurs le seul géant de la tech duquel vous changez le nom. Les autres – Elon Musk, Sam Altman etc. – apparaissent sous leur vrai patronyme…
Oui, il y a un certain nombre de personnages réels dans ce livre dont le plus effrayant de tous est Palmer Luckey [NDLR : fondateur à 25 ans d’une entreprise de tech militaire spécialisée dans les armes autonomes]. Pour moi, c’est un cavalier de l’apocalypse en tongs et en chemise hawaïenne. Il incarne cette bascule de l’ancienne tech – son esprit « start-up » disruptif – à la tech militaire et ses implications vertigineuses, où les machines de surveillance sont en réalité aussi des machines de ciblage et potentiellement : des machines de mort.
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Votre dernier essai, L’Heure des prédateurs, s’attardait déjà sur ces grands fauves. Que permet le roman que ne permet pas l’essai ?
Le roman permet finalement de se rapprocher de la réalité. D’entrer dans la tête des gens ; de sentir et de faire sentir les choses, pas simplement de les expliquer. Dans le cas du Fondateur, cela permet d’explorer notamment un paradoxe : l’immense force d’un personnage comme Zimmer qui, d’une certaine façon, domine de plus en plus la planète et plie le monde entier à sa matrice, tout en étant incapable de s’adresser à la femme qu’il aime ou de caresser la tête d’un enfant. Je crois que nous avons affaire à une élite qu’on n’a jamais connue par le passé. Un type de personnalités, de profils, qui avant, pouvaient faire toutes sortes de choses passionnantes, mais n’atteignaient pas le pouvoir.
Le roman permet de faire sentir cela, tout en le rapportant à une dimension humaine. C’est-à-dire qu’au fond, oui, c’est une partie planétaire, oui les enjeux sont colossaux, et en même temps, il y a des choses très petites qui se passent. Ce sont des hommes avec des failles, des névroses ; des hasards se produisent… Tout cela n’est pas une marche inexorable. Voilà qui permet d’entrevoir quelques antidotes possibles, que je ne serais pas tout à fait prêt à théoriser, mais disons : une certaine forme d’humour, de beauté. Et même, un peu d’amour.
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Le parcours de Thiel, dont vous vous servez dans le roman pour votre personnage, est intéressant : ce n’est pas un scientifique. On se représente souvent les géants de la tech comme des génies du codage, des « geeks », etc. Ce que vous dites, à travers lui, c’est : ce sont des gens qui aspirent au pouvoir.
Peter Thiel commence par se lancer dans la politique : il fait des études de droit, il tente de se faire embaucher par un juge de la Cour suprême, parce qu’il a envie d’être « là où ça se passe ». Mais très vite, il s’aperçoit que la partie se joue ailleurs, alors il bascule dans la finance. Mais aujourd’hui, même les géants de la finance – les maîtres de l’univers, selon la définition de Tom Wolfe dans les années 1980 – sont complètement dépassés. Ils se font toujours beaucoup d’argent, mais ils sont dépassés. Je pense que c’est ce qu’a vu Thiel avant de faire son ultime bascule : la technologie.
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Quand on vous connaît, on vous sait hanté par l’hypothèse apocalyptique : vous ne voyez pas comment cela pourrait bien se terminer. Cette peur se sent de la première à la dernière ligne. Ne vous arrive-t-il pas de vous dire : et si je me trompais ? Et si je versais dans une forme de millénarisme ?
L’espoir qui m’habite, c’est justement de me tromper. D’autant plus que la situation est encore très fluide. Quand on invente la bombe thermonucléaire, au début des années 1950, une sorte de cauchemar s’empare de la planète entière, mais cela engendre aussi une forme de responsabilité chez une partie des élites qui la gèrent. Là, nous ne sommes plus dans ce cas de figure : aujourd’hui, il y a tellement de formes d’apocalypse en cours – le climat, l’angoisse géopolitique, y compris nucléaire ; et bien sûr l’IA, sous différentes formes. Pour ma part, je suis pour l’instant moins inquiet d’une prise de contrôle par les robots que des mauvais usages de l’intelligence artificielle : plusieurs technologies, entre les mains de mauvais acteurs. C’est à mes yeux un risque plus imminent que la révolte des machines, même si des gens très compétents en parlent de façon de plus en plus alarmée. On a donc devant nous toute une panoplie de scénarios d’apocalypse. Ce qui veut dire aussi qu’il reste un certain nombre de portes de sortie.
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« L’ère de l’urgence nous rend vulnérables », écrivez-vous dans le livre. N’y a-t-il pas un sentiment d’apocalypse délibérément mis en avant par les géants de la tech ? On pense à ces fameux scénarios d’une IA qui aurait « 10 % de chances » de mettre fin à l’humanité… Un discours qui, curieusement, peut les servir.
Il y a toutes sortes de choses là-dedans. J’entendais il y a peu Jensen Huang, le patron de Nvidia, mettre en garde : quand on vous parle de ces scénarios de destruction de l’espèce humaine et de prise de pouvoir des robots, c’est peut-être qu’entre-temps on cherche à s’affranchir de responsabilités plus immédiates. Y compris au moment d’entrer en Bourse (ce qu’OpenAI et Anthropic essaient de faire, et que Musk a déjà fait). Vous avez alors une série de contraintes à respecter, y compris en matière de responsabilité légale, dont l’extrême urgence permettrait de s’affranchir. D’autres soutiennent que ces scénarios leur sont utiles parce que, si l’on réglemente, cela tiendra les outsiders à l’écart. Bien sûr, il peut y avoir de l’instrumentalisation. Mais personnellement, je crois que cela va au-delà. Depuis quelque temps, je rencontre des gens partout dans le monde en espérant tomber sur celui ou celle qui me rassurera. Je n’en trouve pas. Mais je continue de vivre dans l’espoir, et j’entends de temps en temps des arguments qui me rassurent un peu.
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Par exemple ?
L’argument que je trouve assez convaincant consiste à dire qu’avant de détruire le monde et l’humanité, tous ces agents, toutes ces technologies d’IA vont d’abord faire exploser Internet, saturer le réseau. Ce qui aurait, entendons-nous, des effets catastrophiques ! Mais c’est une catastrophe à laquelle l’humanité pourrait survivre, et dont elle pourrait peut-être repartir. Il y a toutes sortes de scénarios possibles en vérité. Le seul qui ne me paraisse pas possible, hélas, c’est que tout se déroule tranquillement.
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Marbella, où se déroule votre histoire, est presque un personnage à part entière du roman. Pourquoi ce lieu ?
A Marbella, l’époque se présente telle qu’elle est. La dimension du bling y est très forte : une aspiration générale, qui recycle tout. C’est un lieu post-historique, où ce que vous avez fait auparavant n’a pas vraiment d’importance, pourvu que vous ayez de l’argent à dépenser, l’envie de faire la fête et de profiter du soleil. Tout le monde y va : les monarques, les souverains du Golfe dans les années 1970 ; les Russes dans les années 1990 ; les dictateurs déchus, les gangsters, les grands marchands d’armes… D’ailleurs, c’est une filiation qu’il m’intéressait de creuser. D’une certaine façon, mon fondateur est l’héritier d’Adnan Khashoggi, le grand marchand d’armes des années 1970-1980 et figure emblématique de Marbella. Zimmer est dans la tech, oui, mais c’est un Khashoggi 2.0 : il a l’attitude startuper, et c’est en même temps un marchand d’armes. C’est ce basculement dans le régalien qui m’intéresse, parce que le régalien fonctionne autrement : il suppose de la corruption, de l’influence, et, au bout du compte, du pouvoir.
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