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« Le Monde d’après » de Sophia Aram : un stand-up politique grinçant

Dans son nouveau spectacle présenté au Théâtre des Champs-Elysées, l’observatrice engagée du paysage politique prend le pas sur l’humoriste.

Sandrine Blanchard

 Sophia Aram, au Studio des Champs-Elysées, à Paris, le 22 septembre 2023.

Sophia Aram est devenue une éditorialiste politique. A la radio comme sur scène. Son nouveau spectacle, Le Monde d’après, s’inscrit plus que jamais dans la lignée des billets d’humeur qu’elle livre chaque lundi matin sur France Inter. L’humoriste (mais est-ce encore le bon terme ?) revendique d’être une observatrice engagée d’un paysage politique désespérant pour la « sociale-démocrate » qu’elle est, et d’une époque – marquée par le complotisme et les extrémismes politiques ou religieux – qui aurait perdu le sens de la nuance.

Baskets aux pieds et tout de noir vêtue, la tout juste quinquagénaire arrive sur le plateau de la Comédie des Champs-Elysées, à Paris, en dansant, et prévient que ceux qui croient, notamment, en Dieu ou en Zemmour vont passer « une soirée difficile ». Pendant près d’une heure et demie, Sophia Aram revient sur tout ce qui lui a valu d’être attaquée sur les réseaux sociaux et d’être qualifiée, par certains, d’humoriste de droite. « Gilets jaunes », antivax, complotistes, électeurs de Le Pen ou fans d’Hanouna, tous ceux qui lui ont rétorqué : « Va sucer Macron » après ses chroniques radiophoniques sont mis dans le même sac. « Pourquoi le mépris social devrait-il concerner uniquement ceux d’au-dessus ? Il y a de quoi faire sur toute l’échelle sociale », défend-elle, trouvant « curieux que la colère puisse faire office de programme ».

A l’image de son one-woman-show Le Fond de l’air effraie, en 2015, consacré à la montée des extrêmes, Le Monde d’après est un spectacle hybride, qui balance entre stand-up politique, se prêtant à l’écoute mais rarement à rire, et incarnation de personnages suscitant souvent des éclats de rire. Ainsi de Lauren, « femme hétéro cis non binaire, non racisée, non porteuse de handicap, non défavorisée ». Avec sa voix enfantine et traînante, cette woke convaincue veut « faire commun » et remercie l’assemblée, en mots et en gestes, d’un « Namasté, cœur sur vous et vagin avec les doigts ».

Sérieux, rire et outrance

Fatiha, la tante arabe, toujours aussi cash et désopilante, est, cette fois, convoquée pour raconter les souvenirs de son immeuble et de cette époque où tous les voisins se parlaient et échangeaient, quelles que soient leurs origines ou leurs croyances. Cette époque où il n’était pas question de communautarisme. « A quel moment une partie de la gauche a pris les musulmans pour des bébés phoques et a mélangé politique et religion ? », s’interroge-t-elle.

Au fil du spectacle, Sophia Aram a choisi le rap pour revenir sur son itinéraire et marteler en guise de refrain : « J’avais tout pour être de gauche. » Une petite phrase testamentaire qui aurait pu être le titre de son spectacle. Enfant des quartiers populaires de Trappes (Yvelines), elle a grandi dans une famille nombreuse de culture musulmane, entre un père cuisinier et une mère « maltraitante », et a découvert le théâtre grâce à l’école publique. Désormais, « j’fais mes courses à Monop, j’aime l’opéra, je suis souvent d’accord avec les chroniques de Dominique Seux [journaliste aux Echos et chroniqueur économique sur France Inter] ». Mais, jure-t-elle, elle est restée politiquement la même. « Je demeure universaliste, laïque, sociale-démocrate et féministe. Ce n’est pas moi qui ai changé, c’est la gauche qui a changé. »

Naviguant entre les notifications de son téléphone portable qui la poussent à commenter l’actualité et quelques vrais moments de jeu, Sophia Aram assume de mélanger le sérieux et le rire, l’outrance (« Ségolène Royal a toujours été à la politique ce que la sodomie est à la reproduction, divertissante mais inutile ») et la mesure (« le moment de mon basculement a peut-être été lorsque j’ai entendu qu’on pouvait être de gauche et s’abstenir au second tour contre Le Pen »). Cette féministe maugrée fort sur une époque qu’elle juge schématique, n’hésitant pas à prendre de nouveau la défense des gynécologues accusés de viol : « Je n’ai jamais compris le concept d’examen gynécologique par surprise », martèle-t-elle.

Sophia Aram persiste et signe sur tous les sujets polémiques abordés dans ses chroniques sur France Inter, reprend ses thèmes de prédilection et, de Florian Philippot (Les Patriotes) à Louis Boyard (La France insoumise), toutes ses cibles favorites. C’est sans surprise pour ceux qui la connaissent. Mais elle a le mérite d’être une des très rares femmes sur scène à s’attaquer à l’humour politique, même si la punchline n’est pas toujours au rendez-vous. Certains la trouveront donneuse de leçons, d’autres courageuse et audacieuse.

« Le Monde d’après » avec Sophia Aram, texte de Sophia Aram et Benoît Cambillard, 1 h 20. Tarif : 38 euros. Jusqu’au 29 novembre à la Comédie des Champs-Elysées, Paris 8e, puis en tournée à partir de janvier 2024.

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