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« Charlie, envers et contre tout » : quatre mois dans l’émulation de la rédaction du journal satirique

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Un documentaire sous haute sécurité suit Riss, Coco, Adénor et les autres jusqu’à l’élaboration du numéro spécial daté 7 janvier, dix ans jour pour jour après l’attentat.

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Catherine Pacary

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Le dessinateur Riss, dans le documentaire « Charlie, envers et contre tout », de Jérôme Lambert et Philippe Picard. Le dessinateur Riss, dans le documentaire « Charlie, envers et contre tout », de Jérôme Lambert et Philippe Picard.

Pour des raisons évidentes de sécurité, le lieu où, chaque mercredi, se réunit la rédaction de Charlie Hebdo n’est pas précisé. Pas plus que les caméras ne sont autorisées à pénétrer dans les locaux actuels du journal satirique, où toute l’équipe travaille. Avec en point d’orgue, cette année, le numéro spécial du 7 janvier – son élaboration sert de fil rouge au film.

Dix ans après le 7 janvier 2015. Ce jour-là, Chérif et Saïd Kouachi, deux terroristes djihadistes, pénètrent dans les locaux du 6-10, rue Nicolas-Appert, dans le 11e arrondissement de Paris, armés d’une kalachnikov et font un carnage.

Parmi les morts : Stéphane Charbonnier (dit Charb), rédacteur en chef ; la psychanalyste Elsa Cayat ; les journalistes et dessinateurs Georges Wolinski, Philippe Honoré, Bernard Maris, Jean Cabut (dit Cabu), Bernard Verlhac (dit Tignous). Et Simon Fieschi, webmaster mort le 17 octobre 2024, « victime à retardement », précise Corinne Rey, dite Coco, dessinatrice et une des rescapés, avec Ségolène Vinson, Philippe Lançon, Fabrice Nicolino et Laurent Sourisseau, dit Riss.

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La dessinatrice Coco, dans le documentaire « Charlie, envers et contre tout », de Jérôme Lambert et Philippe Picard. La dessinatrice Coco, dans le documentaire « Charlie, envers et contre tout », de Jérôme Lambert et Philippe Picard.

Riss (Laurent Sourisseau) a immédiatement repris la direction de la rédaction de Charlie. Et, le 14 janvier 2015, le journal était dans les kiosques, parce qu’il ne fallait pas que les terroristes gagnent.

L’objectif reste le même dix ans après, comme en témoigne l’extraordinaire (au sens littéral du terme) film de Jérôme Lambert et Philippe Picard. Ils sont les seuls à avoir eu le droit de franchir la porte blindée à l’entrée et de partager pendant quatre mois le quotidien de l’équipe de Charlie.

Quatre mois riches en actualité, entre la situation politique française, le procès de Mazan, le procès de Peter Cherif (complice des frères Kouachi), l’élection de Donald Trump et le procès de l’assassinat de Samuel Paty.

Au fil des événements, les réalisateurs ont enregistré les échanges, les discussions, mais uniquement en bandes-son. A l’image n’apparaissent que de très gros plans et les caricatures du dessinateur Juin, crayonnées à chaud. Parallèlement, un décor a été reconstitué pour les interviews.

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Le dessinateur Juin, dans le documentaire « Charlie, envers et contre tout », de Jérôme Lambert et Philippe Picard. Le dessinateur Juin, dans le documentaire « Charlie, envers et contre tout », de Jérôme Lambert et Philippe Picard.

Même si Coco ou Riss évoquent le jour de la tuerie, le sujet ici est l’avenir, la transmission. Comment de jeunes journalistes ont pu s’intégrer à l’équipe, tels Jean-Loup Adénor, rédacteur en chef adjoint à Charlie Hebdo. Lorsque deux nouveaux journalistes arrivent à la conférence de rédaction du 4 septembre 2024, le dessinateur Foolz (toujours filmé de dos) lui lance : « Tu dois dire quel mort tu remplaces. »

Si la rédaction a un ton qui lui est propre, le documentaire semble chercher le sien, entre respect et vannes « à la Charlie ». Un humour salvateur.

L’évocation de la carrière de Riss est l’occasion de revoir des images d’archives du premier Charlie, avec le professeur Choron et François Cavanna, avec Cabu et Wolinski. Les protagonistes reviennent également sur février 2006 et « l’affaire » des caricatures danoises.

Plusieurs ressentent le besoin de préciser que si Charlie n’existait pas, des professeurs d’histoire-géographie se feraient tuer quand même. « Les premières victimes de l’islamisme dans le monde, ce sont les musulmans », rappelle Jean-Loup Adénor. « Il ne faut pas se laisser impressionner », répète Coco, en conférence de rédaction, le 18 décembre 2024.

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Charlie, envers et contre tout, documentaire de Jérôme Lambert et Philippe Picard (Fr., 2024, 52 min).

Charlie à la vie, à la mort

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Les attentats qui ont ensanglanté la France en 2015 ont ouvert une nouvelle ère. Que nous réserve-t-elle ? Réponses à travers les regards de dessinateurs, d’un historien et d’une anthropologue.

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Dix ans après, Charlie n’est plus seulement Charlie. Confrontés à l’échéance d’une date anniversaire qui a bouleversé le monde, nous ne pouvons plus penser le 7 janvier 2015, jour du massacre de la rédaction de Charlie Hebdo, comme s’il s’agissait d’un événement circonscrit dans le temps. D’abord, parce que l’attentat n’a malheureusement été qu’une inauguration : il a ouvert, au son des kalachnikovs, un calendrier macabre, qui s’est refermé, dans le fracas des armes, sur les 130 morts du 13 novembre. En guise d’avenir, les Français se sont vu promettre d’autres agressions, d’autres larmes. Soudain, la traditionnelle cérémonie des vœux a pris un goût amer, nul ne sachant plus ce qu’il est raisonnable de souhaiter, dans de telles circonstances.

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En France, 2015 restera comme l’année où des choses qui nous paraissaient aller de soi, la liberté de critiquer les religions, celle de les pratiquer ou, tout simplement, de boire un verre en terrasse et d’écouter de la musique en groupe sont devenues des activités à risque. L’enquête sur les dessinateurs de presse publiée dans ce numéro montre que la menace brandie par les islamistes radicaux n’est pas sans conséquence sur leur travail et sur leur vie, même si l’humour et l’esprit de résistance restent leurs meilleures armes contre la peur et le conformisme.

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« Merde à la mort »

Mais cet événement a aussi ouvert une autre ère, tournée vers la vie. C’est ce qu’ont montré les rassemblements géants du 07 janvier après les trois jours terribles qui se sont conclus par la fusillade de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. C’est aussi ce qu’ont mis en évidence, dix mois plus tard, les hommages aux victimes du Bataclan et à celles des différents lieux visés, à Paris. Comme l’explique l’historien Pascal Ory dans un entretien, la France d’après-Charlie s’est massivement tournée vers des manifestations pacifiques et la réaffirmation de valeurs républicaines, ce qui n’est pas une réaction évidente, à l’échelle de l’histoire. Surtout, la France se redécouvre, à tâtons, une identité. Celle d’un pays « pas tout à fait comme les autres », analyse Pascal Ory, et regardé comme tel par-delà ses frontières.

Nul ne peut dire encore quel tour prendra finalement cette évolution, ni si la peur et les réflexes sécuritaires ne finiront pas par triompher. Les vœux de début d’année doivent donc être plus résolus que jamais  : selon le dessinateur Joann Sfar, la devise de Paris, Fluctuat nec mergitur, est un « merde à la mort ». Cette mort dont les djihadistes font un horizon, comme le montre un autre article de ce supplément. Souhaitons qu’en 2016 elle devienne aussi un « merde » au repli et à la haine, un « merde  » à l’oubli des valeurs qui font de la France le pays des droits de l’homme. Bonne année !

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