Un apport de la Révolution ! : Le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » malmené !
.
Qui pourrait contester un aussi beau principe que le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » ? Ce principe aujourd’hui sacralisé par les Nations Unies est directement issu de la Révolution française. Il a trouvé une première application dans le droit international soixante-dix ans plus tard avec le traité de Turin de 1860 qui a offert aux habitants de la Savoie et du comté de Nice de se prononcer par référendum sur leur destin.
.
.

.
Il a encore fallu attendre près de soixante ans pour que ce principe soit à nouveau promu, cette fois par le président américain Thomas Wodrow Wilson qui l’a recommandé pour redécouper les frontières de l’Europe centrale à l’issue de la Grande Guerre.
Toutefois, ce « droit des nationalités » a souffert d’une conception très floue des concepts de « peuple » et « nationalité » . Il a surtout été appliqué au mépris des considérations géostratégiques, par exemple dans la délimitation des frontières de la Pologne et de la Tchécoslovaquie, de sorte qu’il a attisé les revendications territoriales et participé au retour de la guerre.
À la sortie du deuxième conflit mondial, le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » est inscrit dans la Charte des Nations Unies et entre de façon formelle dans le droit international. Son application va néanmoins jusqu’à nos jours se heurter à de multiples obstacles et à des contradictions généralement « résolues » par la force et les transferts de population, le dernier en date remontant à l’automne 2023 (Haut-Karabagh).
Tout compte fait, l’Histoire ne montre guère que deux cas où ce droit a été appliqué de manière régulière, avec un référendum qui a donné aux intéressés la liberté de décider de leur destin : le 22 avril 1860, à Nice et en Savoie, et le 13 janvier 1935, pour le retour de la Sarre à l’Allemagne.
.
Le droit dynastique précède le droit des peuples
Sous l’Ancien Régime, en France comme dans le reste de l’Europe et du monde, il était proprement inconcevable que l’on demande aux habitants d’un territoire de quel souverain ils souhaitaient dépendre ! L’autorité s’imposait par le droit du conquérant ou du plus fort…
Dans l’Europe issue de la féodalité, un semblant de stabilité s’était installé par le fait que, de génération en génération, chacun s’était accoutumé à obéir à son supérieur immédiat et à sa lignée, dans le respect du droit commun. La notion de « peuple » (du latin populus) était elle-même inexistante.
.
Au XVe siècle, dans sa lutte contre les Anglais, Jeanne d’Arc, allégorie du patriotisme, ne fait pas référence à un peuple, une patrie ou une nation mais à la fidélité que tous les Français doivent à leur souverain légitime, le « gentil Dauphin » issu de la dynastie des Valois… Au XVIIIe siècle, le roi de Prusse Frédéric II scandalise toutes les chancelleries parce qu’il annexe la Silésie de façon purement arbitraire, sans tenter de faire valoir le moindre droit dynastique !
Tout change avec la Révolution française. Les députés issus des états généraux se constituent en Assemblée « nationale » et revendiquent une autorité supérieure au roi lui-même ; c’est la Nation ou le Peuple dont ils sont les représentants. C’est ainsi que de façon naturelle, au droit de conquête et au droit dynastique va se substituer le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » même si l’expression ne sera pas utilisée avant la Première Guerre mondiale…
.
Avignon inaugure en 1790 le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes »
Le 12 novembre 1789, à la tribune de l’Assemblée nationale, un député de la Provence demande l’annexion des enclaves pontificales d’Avignon et du Comtat Venaissin (Carpentras), sur les bords du Rhône. Au début du XIVe siècle, alors situées en limite du Saint Empire, elles avaient été cédées au Saint Siège.
.

.
Les habitants d’Avignon se montrent dans l’ensemble favorables à l’annexion et, le 12 mars 1790, la commune demande son rattachement à la France. Mais les notables de Carpentras, attachés à leurs privilèges et à leur autonomie, s’y opposent avec virulence.
L’année suivante, comme les rapports se tendent entre la France et le Saint-Siège, les députés de l’Assemblée constituante invitent les habitants à se prononcer par référendum sur le rattachement.
Les délégués des assemblées électorales (communes) d’Avignon et du Comtat Venaissin se réunissent le 18 août 1791 dans l’église Saint-Laurent de Bédarrides. Sans suprise, compte tenu des pressions locales et de la faible participation, les deux tiers des délégués se prononcent en faveur du rattachement.
Le 14 septembre 1791, l’Assemblée nationale l’entérine en ayant soin de souligner qu’il n’est pas le résultat d’une conquête mais du choix librement exprimé de leurs habitants :
« Louis, par la grâce de Dieu et la loi constitutionnelle de l’État, Roi des français, à tous présents et à venir, salut…
L’Assemblée nationale a décrété et nous voulons et ordonnons ce qui suit. En vertu des droits de la France sur les états d’Avignon et du Comtat Venaissin et conformément au vœu des communes et des citoyens pour être incorporés à la France lesdits états font maintenant partie intégrante de l’empire français…
.
Décret de l’Assemblée nationale du 14 septembre 1791 ».
Réunies à la principauté d’Orange et à quelques seigneuries du comté de Provence, les deux enclaves pontificales forment deux ans plus tard le département du Vaucluse.
Pour la première fois dans l’Histoire de l’humanité, le vote de Bédarrides a exprimé le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».Mais le pape Pie VI, auquel on n’a pas demandé son avis, proteste et frappe d’anathème (d’un mot grec qui désigne une immolation sacrée) ce principe qu’il qualifie de « droit à renverser les empires ». C’est finalement par ses victoires sur les armées de la Ière coalition que la France va obtenir une reconnaissance internationale de la cession d’Avignon et Carpentras…
Dès la Révolution émerge le « droit des nationalités » mais aussi le constat que, sans accord international, il est voué à rester lettre morte.
.
Le Congrès de Vienne qui redécoupe l’Europe à la chute de Napoléon revient au droit dynastique et au droit de conquête. Il ne fait aucun cas des aspirations des populations.
Quinze ans après, c’est donc par des soulèvements armés que les peuples assujettis vont tenter de secouer l’ordre international. Les Belges, les Serbes et les Grecs vont y réussir avec le concours des grandes puissances. Les Polonais vont tristement échouer.
.

.
À Nice, en 1860, l’autodétermination entre dans le droit international
Soixante-dix après le vote de Bédarrides, le 22 avril 1860, le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » va ressurgir contre toute attente et même entrer dans le droit international. C’est une nouvelle fois à l’initiative de la France, par la volonté de l’empereur Napoléon III. Quoique disposant d’un pouvoir absolu, ce dernier se montre sensible aux idéaux progressistes et démocratiques venus du Siècle des Lumières et de la Révolution.
En juillet 1858, l’empereur des Français invite à Plombières, station thermale des Vosges, Camilo Cavour, Premier ministre du roi de Piémont-Sardaigne Victor-Emmanuel II. Il promet à son interlocuteur de l’aider à chasser l’Autriche d’Italie. Par le traité de Turin du 24 mars 1860, il demande la Savoie et le comté de Nice en récompense mais s’engage à consulter au préalable les populations.
C’est chose faite avec un référendum organisé le 22 avril 1860 organisé conjointement dans ces territoires par les deux puissances concernées, l’Italie et la France. Il donne une majorité écrasante pour la réunion à la France.
.
Mais par la suite, jusqu’à la Première Guerre mondiale, cette formalité démocratique retombera dans l’oubli. Comme dans les temps passés, c’est par la voie militaire et par la force que des territoires passeront d’un souverain à un autre. Ce sera le cas avec l’annexion du Schleswig-Holstein et de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne de Bismarck.
En 1914, un quasi-inconnu du nom de Lénine publie un opuscule intitulé Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes. Il revendique pour les peuples assujettis au tsar le droit à l’autodétermination. La portée de ce manifeste demeure cantonnée à l’extrême-gauche russe et l’on ne saurait exagérer sa portée. Disons seulement qu’apparaît pour la première fois l’expression « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».
.
En 1918, le « droit des peuples » nourrit la confusion en Europe centrale
Tout change le 8 janvier 1918 avec le discours du président américain, le démocrate Thomas W. Wilson, devant le Sénat de Washington. Ce discours-là va avoir un retentissement international et demeurer dans les annales diplomatiques car le président énonce un programme en Quatorze Points pour mettre fin à la Grande Guerre qui ravage l’Europe.
Sans citer explicitement le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », il plaide pour le respect des nationalités dans le redécoupage des empires centraux, Allemagne et Autriche-Hongrie, ainsi que dans les colonies :
• Le point V met en avant la prise en compte des revendications coloniales etles intérêts des populations concernées. »
• Le point X exige que « les peuples d’Autriche-Hongrie […] bénéficient de la plus grande liberté de développement autonome. »
• Le point XII sur l’empire ottoman déclare que « les nationalités qui sont actuellement sous domination turque doivent être assurées d’une sécurité de vie incontestable et d’une opportunité absolument sans entrave de développement autonome. »
• Le point XIII s’adresse aux Polonais, alors écartelés entre Russie, Allemagne et Autriche : « Un État polonais indépendant devrait être érigé, qui devrait inclure les territoires habités par des populations incontestablement polonaises, qui devraient être assurés d’un accès libre et sûr à la mer. »
.
Mais déjà perce dans le dernier point une contradiction cruciale entre le « droit des peuples » et les réalités géostratégiques : pour assurer à l’État polonais un libre accès à la mer, le traité de Versailles du 28 juin 1919 conduira à couper l’Allemagne en deux en établissant le fameux « corridor de Dantzig », l’une des causes majeures de la Seconde Guerre mondiale.
Le président Wilson va ensuite préciser sa pensée lors de la conférence de Paris qui préparera le traité de Versailles. C’est ainsi qu’il aurait déclaré selon l’historien canadien Jacques Brossard : « Les aspirations nationales doivent être respectées, les peuples ne peuvent être dominés et gouvernés que par leur propre consentement. L’auto-détermination n’est pas simplement un mot, c’est un principe d’action impératif. »
.
Quoi qu’il en soit, le traité de Versailles va promouvoir ce principe d’auto-détermination, lequel va recevoir une mise en oeuvre en bonne et due forme en Sarre, un Land allemand frontalier de la France et confié à celle-ci au titre des réparations de guerre pour une durée de quinze ans. À l’issue de celle-ci, les habitants du Land ont donc été invités à se prononcer sur leur rattachement définitif soit à la France soit… au IIIe Reich. Et en connaissance de cause, ils ont choisi ce dernier à une écrasante majorité.
Le Führer a eu beau jeu ensuite de se prévaloir du « droit des peuples » et du voeu des populations pour annexer l’Autriche puis les Sudètes germanophones en Tchécoslovaquie…
.

.
1945-1964 : « droit des peuples » ou « intangibilité des frontières » ?
Après l’effondrement du nazisme, en 1945, le principe permettant à un pays de se libérer d’une domination étrangère est inscrit dans l’article I de la Charte des Nations Unies :
Article 1
Les buts des Nations Unies sont les suivants :
Maintenir la paix et la sécurité internationales […]
Développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes, […]
.
Le 21 juillet 1964, au terme de débats houleux, la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) réunie au Caire proclame l’intangibilité des frontières issues de la décolonisation et déclare solennellement que « tous les États membres s’engagent à respecter les frontières existant au moment où ils ont accédé à l’indépendance ».
Sitôt après, cette obstruction au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » trouve une première et dramatique application avec la guerre du Biafra, une province chrétienne du Nigéria désireuse de s’émanciper de la tutelle de la majorité nordiste et musulmane. Viendra ensuite en 1974 l’invasion de Chypre par la Turquie au prétexte de défendre les droits de la minorité turcophone de l’île…
Plus près de nous, le cas de la Crimée illustre encore les limites de ce principe. La péninsule a été pour des motifs obscurs rattachée administrativement à l’Ukraine soviétique en 1954. En 2014, la Crimée ayant été occupée par les troupes russes, ses habitants se sont exprimés pour leur retour à la Russie. Celui-ci reste quoi qu’il en soit subordonné au traité de paix qui mettra fin à la guerre en Ukraine…
.

.
Ce que préparent les grandes puissances
.
Un nouveau monde en gestation
.
15 février 2023 : Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales (Ifri), dessine le portrait du monde tel que la guerre d’Ukraine est en train de le redéfinir. Son essai Les ambitions inavouées, ce que préparent les grandes puissances (Tallandier, janvier 2023, 334 pages, 22,50€) témoigne du grand retour de l’Histoire avec ses enjeux régionaux, ses alliances et ses affrontements. Une Histoire dans laquelle l’Europe s’est mise aux abonnés absents, mais jusqu’à quand pourra-t-elle refuser d’y rentrer ?
.

.
Si le continent latino-américain dans son ensemble présente un calme relatif et n’est affecté que par des crises sociales comme à l’accoutumée, si l’Afrique elle-même ne compte momentanément aucun conflit de haute intensité, il en va différemment de l’Eurasie et de ses 5 milliards d’habitants sur 54 millions de km2. Elle concentre les trois principaux lieux de tension de l’heure, à savoir le Donbass (Ukraine), Taiwan et l’Iran.
La grande nouveauté de l’heure est l’incapacité de l’Europe à gérer ces crises et faire entendre sa voix. Elle s’en tient à suivre Washington, compter les coups et en recevoir.
Le 9 novembre 1989, la chute du Mur a clos la « guerre civile européenne » (Ernst Nolte) enclenchée par l’attentat de Sarajevo le 28 juin 1914 ou plus précisément la Révolution d’Octobre, le 6 novembre 1917.
.
Nous avons alors cru en une Europe supranationale qui garantirait la paix éternelle et la prospérité pour tous, en attendant de convertir l’humanité souffrante aux seules valeurs qui vaillent : laïcité pour tous, droits individuels, libre circulation des marchandises, des capitaux et des hommes, lutte contre les populismes et les égoïsmes nationaux, etc.
Tout cela a volé en éclats avec l’offensive russe du 24 février 2022 contre l’Ukraine. La prospérité pour tous est reportée aux calendes grecques. La nation et le patriotisme font leur grand retour, du moins en Ukraine… et l’on ne peut qu’être troublés de voir les Grünen allemands, pacifistes de toujours, se faire les champions de la guerre !
.
L’Europe au bord de la crise de nerfs
Dans l’Union européenne, les tensions s’accroissent en dépit des déclarations publiques. À l’encontre des espoirs mis dans l’euro, « le marché commun et la monnaie unique ne rapprochent pas les performances économiques des pays européens. Au contraire, une cassure est apparue entre Europe du nord et Europe du sud, » observe Thomas Gomart. L’Allemagne a conservé son tissu industriel et mène une politique mercantiliste agressive, en privilégiant ses exportations envers et contre tout. Il s’ensuit que « la taille de son économie offre la possibilité à l’Allemagne d’imposer presque mécaniquement ses vues et d’exercer ainsi une semi-hégémonie de fait ».
Le réveil s’annonce douloureux. Pour avoir négligé la dimension géopolitique de ses importations de gaz et en particulier des gazoducs Nord Stream, l’industrie manufacturière allemande doit faire face au double choc de la transition énergétique et de l’explosion des coûts de l’énergie.
.
Pour ne rien arranger, son secteur automobile, essentiel à la prospérité et à la cohésion du pays, souffre de devoir se convertir à la voiture électrique et « intelligente », avec des technologies maîtrisées essentiellement par la Chine et les États-Unis.
« Obligés de rompre avec l’Iran, puis la Russie, les pays européens doivent adapter, dans l’urgence, leurs modèles énergétiques en les combinant au risque de subir un fort déclassement industriel et repenser leurs relations commerciales avec les États-Unis, la Chine ou l’Inde », écrit Thomas Gomart. Qui plus est, « en développant des échanges avec des pays ouvertement opposés à ses valeurs, l’UE se heurte sans cesse à des questions identitaires, très sensibles dans les opinions ».
C’est que les confrontations ne se limitent pas aux champs commerciaux et militaires. Elles passent aussi par l’idéologie, laquelle ne concerne pas seulement les régimes dictatoriaux. « Les démocraties occidentales promeuvent leurs valeurs à travers une doxa universaliste et inclusive qui est portée par les autorités publiques, les organisations non gouvernementales et les entreprises », observe-t-il.
Reste que ces « valeurs » passent de plus en plus mal comme l’atteste leur rejet violent dans le monde islamique aussi bien qu’en Inde, en Afrique et bien sûr en Chine. Les Occidentaux peinent à comprendre ce rejet « car ils continuent à penser que tous aspirent à vivre comme eux ».
.
L’Empire du Milieu refait surface
En dix ans, de 2008, année des Jeux Olympiques de Pékin, à 2018, date à laquelle le président Trump a lancé la guerre commerciale, la Chine est passée du statut de puissance émergente à celui de challenger.
Dans le même temps, Xi Jinping, porté à la présidence en mars 2013, n’a eu de cesse de renforcer son pouvoir personnel. Tout comme son homologue russe Vladimir Poutine, il a obtenu de se faire réélire indéfiniment.
Il rappelle aussi aux « entrepreneurs patriotes » qu’ils lui doivent fidélité et obéissance. Mis au secret pendant plusieurs semaines, Jack Ma, fondateur d’Alibaba (l’Amazon chinois) en fait la douloureuse démonstration. Enfin, tel Big Brother (1984, George Orwell), il pousse les feux sur l’intelligence artificielle, la reconnaissance faciale ou encore le crédit social (des récompenses et des pénalités sous condition) de façon à encadrer strictement la population.
Instruit par l’effondrement de l’URSS en 1991, Xi Jinping veille à préserver la cohésion du Parti communiste chinois (PCC), garant de la stabilité du régime. Ainsi le gouvernement a-t-il pu résister en 2022 à la vague de manifestations de rue contestant sa politique anti-covid.
.
« Fascinés par sa dynamique économique, les Occidentaux n’ont pas voulu voir que la Chine était le pays ayant le moins modifié sa conception du monde lors de la chute de l’URSS. En réalité, pour elle la guerre froide n’a jamais pris fin. Ils tardent aussi à mesurer les effets du travail d’influence exercé par la Chine auprès du Sud global, écrit Thomas Gomart. En finançant des infrastructures et des programmes de coopération, la Chine se rend indispensable dans de nombreux pays », ce qui n’est pas sans susciter des tensions. Ainsi les Sri-lankais ont-ils manifesté violemment contre le surendettement de leur pays auprès de Pékin.
Pour les États-Unis, la Chine apparaît d’autant plus redoutable que son produit intérieur brut (PIB) est en passe de rattraper le leur. C’est du jamais vu. Dans le siècle précédent, le PIB des puissances rivales des États-Unis ne dépassait jamais 40% de leur propre PIB.
Avec la Chine, les États-Unis doivent donc se préparer à un affrontement d’égal à égal, tant dans le domaine économique que dans le domaine militaire. « Question stratégique centrale de la prochaine décennie, Paris redoute de voir l’Europe entraînée, à son corps défendant, dans une confrontation entre la Chine et les États-Unis. C’est un risque majeur qui apparaît à la lecture du Concept stratégique de l’OTAN publié en juin 2022, » lit-on dans Les ambitions inavouées.
.
Imprévisibles États-Unis
On peut comprendre dans cette perspective que Washington ait envie de resserrer au préalable les liens avec ses alliés traditionnels et d’éliminer ses rivaux secondaires, à commencer par la Russie. Celle-ci, de façon quelque peu imprudente, a ouvert les hostilités en février 2007, quand le président Poutine a dénoncé l’hégémonie américaine à la tribune de la 43e conférence de Munich sur la sécurité : « Qu’est-ce qu’un monde unipolaire ? C’est un seul centre de pouvoir, un seul centre de force, un seul centre de décision. C’est le monde d’un unique maître, d’un unique souverain ».
Le président russe s’est méthodiquement préparé à l’épreuve de force en organisant une forme d’autarcie et en s’assurant un atout maître avec cinq produits stratégiques dont son pays est devenu le premier exportateur à destination des pays pauvres ou émergents : pétrole, gaz, nucléaire civil, blé, armements. De là la surprise des observateurs devant la résilience de la Russie face aux sanctions occidentales.
Mais tout aussi surprenant est le rebond des États-Unis. Décidément plus forts de défaite en défaite, un mois tout juste après leur humiliant retrait d’Afghanistan du 15 août 2021, ils ont annoncé la mise en place d’une nouvelle alliance avec l’Australie et le Royaume-Uni pour contenir la montée en puissance de la Chine. L’une des premières mesures de cette alliance AUKUS fut… l’annulation d’un contrat de livraison de sous-marins par la France à l’Australie, en violation de toutes les règles commerciales !
.
Aujourd’hui, du fait de la crise institutionnelle qui la secoue (assaut contre le Capitole, fractures raciales, restriction du droit à l’avortement), « l’Amérique ne fait plus rêver le monde, elle l’inquiète, » écrit Thomas Gomart. Il n’empêche que dans le même temps, elle affiche une santé insolente, profitant de la flambée des prix de l’énergie et de la dépendance de leurs alliés et protégés envers leur armée et leur industrie d’armement.
Actifs dans le Pacifique comme dans l’Atlantique, les États-Unis dépensent bon an mal an 800 milliards de dollars pour leur défense (environ le tiers du PIB de la France). Ils assument 70% des dépenses de l’OTAN et se donnent pour cela tous les droits sur leurs alliés.
Au plus fort de la guerre d’Ukraine, plaidant l’interopérabilité des forces, au nom de l’efficacité, ils ont convaincu les Allemands et les Polonais de s’équiper en avions F-35 de Lockheed, ce qui réduit à néant l’espoir d’une défense européenne autonome. De dépit, la Française Florence Parly, ministre des Armées en 2017-2022, a signifié aux autres Européens que « la clause de solidarité de l’OTAN est l’article 5 du traité [obligation de soutenir tout membre de l’alliance qui serait agressé], pas l’article F-35 ! ».
.
L’hégémonie des États-Unis en Europe ne se mesure pas seulement au domaine militaire. Elle s’étend aussi au domaine juridique, par l’extraterritorialité du droit américain, un droit léonin qui permet à Washington de rançonner les entreprises et les banques qui s’obstineraient par exemple à commercer avec l’Iran.
Pour le reste, usant et abusant de son rôle de protecteur face à la Russie, Washington ne se gêne pas pour subventionner ses entreprises (loi IRA d’août 2022), leur offrir du pétrole et du gaz à des prix défiant tout concurrence, ou encore permettre à ses géants de l’internet (GAFAM) d’exploiter à leur guise les données numériques personnelles des Européens.
Les géants de l’internet participent eux-mêmes à cette forme d’hégémonie avec un arbitraire qui laisse pantois. Le multimilliardaire Elon Musk, par exemple, a mis en février 2022 sa constellation de satellites Starlink au service des Ukrainiens pour leurs échanges internet haut débit. En octobre 2022, il a suspendu ce service de façon tout aussi discrétionnaire au prétexte, semble-t-il, de forcer les Ukrainiens à négocier !
.
L’Inde ou l’art du double jeu
Tandis que l’Europe sort à grands pas de la scène, l’Inde y fait son entrée avec une discrète détermination (l’accession d’un riche fils d’immigrant hindou à la tête du gouvernement britannique en est un symbole éclatant).
Devenue le pays le plus peuplé du monde devant la Chine, avec 1,4 milliards d’habitants, soit trois fois plus que l’Europe, l’Inde, à la grande différence de celle-ci, sait où elle va.
Toujours attachée aux formes démocratiques et parlementaires qui la distinguent de sa rivale chinoise, elle se projette dans un nouveau monde avec le Premier ministre Narendra Modi. « Depuis son accession au pouvoir en 2014, le nationalisme hindou tend à faire basculer l’Inde dans un nouveau type de régime, la « démocratie ethnique », et, ce faisant, à rejeter le sécularisme et la diversité religieuse dont le pays a longtemps tiré fierté », écrit Thomas Gomart.
.
En 1974, elle est entrée dans le club étroit des pays détenteurs de la bombe atomique, suivie par son ennemi de toujours, le Pakistan. Depuis lors, elle joue un jeu d’équilibre avec des partenariats tous azimuts. Méfiante à l’égard des États-Unis, elle continue de s’approvisionner en armements auprès de la Russie et lui achète aussi du pétrole en dépit des sanctions économiques.
Soucieuse toutefois de préserver sa souveraineté, l’Inde multiplie ses fournisseurs d’armes : France, Israël, Japon… Par son budget militaire, 76 milliards de dollars en 2021, elle se classe au 3e rang mondial derrière les États-Unis et la Chine. Et puis, pour mieux affirmer son indépendance sans s’isoler pour autant, l’Inde a adhéré en 2016 à l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS). Cette rivale asiatique du G7 et de l’OTAN, fondée en 2000, réunit aujourd’hui les gouvernants de la moitié la plus dynamique de l’humanité (Chine, Inde, Pakistan, Iran, Russie et Asie centrale), avec la Turquie en qualité d’observateur !
Thomas Gomart voit dans le jeu d’équilibre de Modi une démarche très « gaullienne ».
.
Les puissances régionales du Moyen-Orient n’affichent pas autant de subtilité. La Turquie, l’Arabie et l’Iran, qui n’ont jamais été colonisés par une puissance européenne, font l’objet d’une forte personnalisation du pouvoir autour de Recep Tayyip Erdogan, Mohammed ben Salman (MBS) et Ali Khamenei. À la grande différence de leur homologue indien, tous les trois mettent leur religion au service de leurs intérêts géopolitiques (et vice-versa).
Il s’ensuit des jeux diplomatiques et militaires d’une infinie complexité qui rappellent l’Europe d’avant 1914. Ainsi l’Arabie se rapproche-t-elle de l’Égypte, d’Israël et des Émirats Arabes Unis (Abu Dhabi) pour faire pièce à la Turquie et au Qatar, lesquels sont proches des Frères musulmans, ainsi qu’à l’Iran. La Turquie, bien que membre de l’OTAN, garde des liens étroits avec la Russie tout en vendant des drones à l’Ukraine car elle ne souhaite pas que la mer Noire devienne une mer russe !…
.
Ces grandes manœuvres relèvent de la Realpolitik, autrement dit d’une vision réaliste et univoque des intérêts nationaux de chacun.
Tout le contraire des Européens, qui cherchent d’une part à se placer sous la protection du Pentagone, d’autre part cultivent le rêve d’une « Europe puissance » qui leur permettrait d’être respectés sur la scène internationale. Ce projet est mort il y a vingt ans, en 2003, quand Chirac, Schröder et Poutine ont tenté de s’opposer à l’invasion de l’Irak par l’armée américaine. Cette péripétie « résonne encore comme le dernier moment gaullien de la diplomatie française », note Thomas Gomart avec une pointe de nostalgie.
.
André Larané a fondé Hérodote.net en 2004 après une première carrière dans le journalisme scientifique. Il a publié chez Flammarion plusieurs manuels d’Histoire, régulièrement réédités : Chronologie universelle, Les grandes dates de l’Histoire de France…
Passionné d’Histoire depuis la petite enfance, notre directeur de la rédaction a suivi une maîtrise d’Histoire à l’université de Toulouse en parallèle avec des études d’ingénieur à l’École centrale de Lyon (1973-1976).
.