Sélectionner une page

Eva Illouz, sortir de l’étau ultra

.

Conflit israélo-palestinien
La sociologue, attachée à Israël mais atterrée par la guerre menée à Gaza et en Cisjordanie, s’est vu retirer le prestigieux prix Israël pour «idéologie anti-israélienne».
.
Eva Illouz à Paris, le 20 avril 2025.
Eva Illouz à Paris, le 20 avril 2025. 
.
Alexandra Schwartzbrod
 14 mai 2025
.

Eva Illouz fait partie de ces intellectuels juifs laïcs, attachés à l’existence d’Israël et à la défense des droits des Palestiniens, que le 7 Octobre, puis la politique jusqu’au-boutiste de Nétanyahou sur Gaza ont fracassés. Quand l’attaque du Hamas s’est produite, elle venait juste de vendre son appartement de Jérusalem pour s’installer à Paris, dans ce XVIIe arrondissement familier où vit encore sa mère. Dégoûtée par l’importance de plus en plus grande prise par les ultraorthodoxes dans la vie politique et universitaire du pays, elle avait l’impression que la seule vision d’avenir de la droite israélienne se résumait à un contrôle militaire des Territoires palestiniens, et elle ne pouvait plus le cautionner. «Avant le 7 Octobre, je ne replaçais pas les actions israéliennes dans un cadre historique. Soudain, j’ai compris que c’était une guerre qui durait depuis cent ans, que l’encerclement d’Israël était devenu un étau et qu’il était miraculeux que cette démocratie ait tenu si longtemps, même si je la vois ces temps-ci s’effondrer. Chez les Palestiniens, il y a une revendication légitime à vivre dans un Etat souverain mêlée chez quelques-uns à un discours antisémite millénariste qui refuse l’existence d’un Etat israélien. Je ne les avais jamais vus comme des ennemis, juste des opprimés. Le 7 Octobre, j’ai compris que certains pouvaient aussi être des ennemis.»

.

Sur les murs de son appartement parisien, où elle vit seule et où rien ne traîne, les tableaux modernes côtoient les photos anciennes achetées dans la vieille ville de Jérusalem. Vapoteuse à la main, Eva Illouz est dans le contrôle, elle sait que chacun de ses mots est une possible mine, une bombe à retardement. Elle vient d’en faire les frais. Elle, l’universitaire franco-israélienne mondialement reconnue pour son expertise dans la sociologie de l’amour, s’est prise en pleine figure une bouffée de haine à laquelle elle ne s’attendait pas. Fin mars, le ministre israélien de l’Education, Yoav Kisch, lui a retiré le prix Israël qui lui avait été attribué cette année, arguant qu’elle avait signé, en 2021, une pétition demandant à la Cour pénale internationale de La Haye une enquête afin de déterminer si Israël était coupable de crimes de guerres en Cisjordanie. «Le président d’Israël, Isaac Herzog, m’a dit que si je retirais ma signature de cette pétition, j’obtiendrais le prix.» Elle n’a pas cédé. «Kisch a expliqué que ce n’était pas mon opinion qu’il ne me pardonnait pas, mais le fait que je m’en remette à un tribunal international. Je vois bien que les tribunaux internationaux sont peut-être pris dans des enjeux que je ne cautionne pas tous, mais mon intention première ne change pas : les Palestiniens sont persécutés de façon honteuse en Cisjordanie.» Une commission universitaire s’est alors réunie pour statuer sur son cas, et l’une de ses trois membres a invoqué contre elle une loi talmudique, Din Rodef, qui donne permission de tuer un Mosser, c’est-à-dire un Juif qui dénonce un Juif à un non-Juif, l’équivalent d’une fatwa. La même loi brandie par Yigal Amir pour supprimer Yitzhak Rabin en 1995. «C’est très grave, réagit Eva Illouz, car c’est venu de l’université, et personne en son sein n’a protesté ! Il y a là une déchéance morale de l’institution censée préserver les principes moraux du pays.» Elle n’a pas déposé de recours auprès de la Cour suprême, préférant passer à autre chose. «Les politiciens ne comprennent pas que l’on puisse avoir des valeurs et s’y tenir.» Pas sûr qu’elle ait souhaité recevoir le plus prestigieux prix du pays alors que celui-ci se livre à une guerre sans merci à Gaza et en Cisjordanie. Ce qui ne l’empêche pas d’être choquée par certaines prises de position, aux Etats-Unis comme en France. «Après le 7 Octobre, la gauche doit recalibrer son discours sur les Palestiniens, dit-elle. Pour défendre leur droit à une terre, nous n’avons pas besoin de les angéliser.»

.

Sa vie, c’est désormais Paris, qu’elle adore. Certains la décrivent comme dure, parfois cassante, d’autres comme courageuse, chaleureuse, baroque. Elle ne lâche rien, voyage beaucoup et multiplie les livres qu’elle écrit en anglais. Avant un recueil d’entretiens à paraître en septembre au Seuil, elle publie cette semaine chez Gallimard un essai dont le titre résume l’époque, Explosive Modernité. Malaise dans la vie intérieure, qui tente de comprendre le moment présent à travers nos émotions. Elle y explique «comment les démocraties attisent la colère et se nourrissent d’elle, pourquoi la compétition sociale génère une envie destructrice, comment la peur permanente est produite et entretenue par l’Etat, et en quoi la sphère privée ne constitue plus un refuge».

.

Née en 1961 à Fès, au Maroc, d’un père bijoutier et d’une mère au foyer, Eva Illouz arrive en France dix ans plus tard avec sa famille. Sans éprouver l’impression de quitter un paradis. «Dans mon école française, on frappait les enfants : sur les doigts, la paume de la main ou les mollets. J’étais sidérée de découvrir qu’en France, les élèves pouvaient désobéir aux professeurs. Du coup, j’étais la plus disciplinée.» Les parents et les cinq enfants déménagent plusieurs fois, Aubervilliers, Sarcelles, où elle obtient son bac, puis Paris. Ses parents sont sionistes, mais n’envisagent pas de partir en Israël. «Ils sentaient qu’en tant que Juifs séfarades, leur condition là-bas serait considérablement amoindrie.» Elle n’a pas cette prévention. Membre d’un groupe sioniste socialiste, elle part étudier deux ans en Israël où elle apprend l’hébreu et l’anglais tout en se lançant dans la sociologie des médias. En 1985, elle s’envole pour l’université de la Pennsylvanie, aux Etats-Unis. «Un paradis, se souvient-elle. C’est incroyable comme cette nation qui a produit les meilleures universités du monde est en train de les détruire.» Elle obtient, en 1991, son doctorat sur l’économie politique de l’amour. Un thème que lui a inspiré, plus jeune, la lecture de Belle du Seigneur, d’Albert Cohen. «Dix ans avant Bourdieu, il montre qu’il y a dans l’amour un phénomène sociologique qui est celui du pouvoir. Ce n’est pas tant l’amour qui m’intéressait, mais l’infrastructure économique des émotions.» L’amour, justement, elle le rencontre en 1991 quand elle part enseigner à Tel-Aviv. Il est israélien et prof d’économie, ils auront trois fils, aujourd’hui âgés de 31, 30 et 20 ans. Deux vivent aux Etats-Unis, un en Suisse, mais elle les retrouve régulièrement en Israël où vit leur père dont elle est séparée.

.

Lorsque Rabin est assassiné, elle sent que quelque chose de terrible se trame, car le camp de celui qui a contribué à ce meurtre, le Likoud, dirigé par Benyamin Nétanyahou, gagne les élections. Elle va malgré tout continuer à vivre et à enseigner en Israël pendant plus de vingt ans − avec quelques allers et retours dans des universités américaines − avant d’intégrer l’EHESS et de revenir à Paris, soulagée et triste de s’être éloignée d’un pays «à caractère fascisant». «Les ultranationalistes sont en train de détruire le projet sioniste pour lequel tant de gens se sont battus», s’afflige-t-elle.

.

Alexandra Schwartzbrod
 14 mai 2025
.

Eva Illouz : 30 avril 1961 Naissance à Fès (Maroc).

1971 Arrive en France.

1985 Part étudier aux Etats-Unis.

1991 S’installe en Israël.

2015 Intègre l’EHESS avant de revenir vivre à Paris.

15 mai 2025 Explosive Modernité (Gallimard).

.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *