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En Ukraine, la mémoire de l’anarchiste Nestor Makhno refait surface

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À la tête de la Makhnovtchina, mouvement révolutionnaire paysan ukrainien entre 1917 et 1921, ce communiste libertaire s’est opposé à l’impérialisme, tant russe que soviétique. Sa figure trouve un écho, discret mais évident, dans la période actuelle en Ukraine

Une statue du commandant de l’armée insurrectionnelle révolutionnaire ukrainienne (Makhnovtchina), active entre 1917 et 1921, Nestor Ivanovitch Makhno, le 25 avril 2022 à Zaporijia (sud-est de l’Ukraine), dans la région d’où il était originaire.

Dès les premières pages du roman Anarchy in the UKR, paru en 2005 en Ukraine et en 2016 en France (éditions Noir sur Blanc), l’écrivain et poète Serhiy Jadan, figure de la littérature contemporaine et de la gauche ukrainienne, se met en scène à Houliaïpole (oblast de Zaporijia). C’est là, dans cette ville du sud-est de l’Ukraine, que le maïstro, ce vent des steppes, a fait battre des drapeaux noirs frappés d’une tête de mort, au début du XXe siècle. Les drapeaux de la Makhnovtchina, mouvement révolutionnaire local qui a éclos entre 1917 et 1921.

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Avec un style cru et de l’ironie, Serhiy Jadan se désole. Le leader anarchiste de la Makhnovtchina, Nestor Ivanovitch Makhno, né à Houliaïpole en 1888, est tombé dans l’oubli. Au mieux est-il une vague attraction touristique. Le poète et romancier ukrainien se moque de lui-même, interrogeant là «le premier qui lui tombe sous la main pour savoir si son grand-père n’avait pas combattu avec Makhno…».

Depuis, la ville de Houliaïpole a été abîmée par la guerre. Dès le début de l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, elle se retrouve sur la ligne de front. En mai 2024, en centre-ville, une statue de Nestor Makhno à l’allure un peu kitsch, érigée en 2009, a été détruite par l’artillerie russe.

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Ворожі ракети зруйнували пам’ятник Нестору Махну в центрі Гуляйполя, який вважався символом вільного міста.

Від початку повномасштабного вторгнення росіяни зруйнували 46 пам’яток культурної спадщини в Запорізькій області.

Серед втраченого паровий млин, що є візитівкою Гуляйполя, «Будинок торгових рядів» в Оріхові.

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Depuis la parution du roman de Serhiy Jadan, Nestor Makhno signe un retour discret mais palpable. Avec sa moustache et son regard fier, il se réinvite dans l’espace public, sous forme de graffitis, de fresques et de pochoirs. «En juin, une fresque de Makhno est apparue à Zaporijia», peut-on lire sur une boucle de militants anarchistes ukrainiens sur le réseau Telegram. L’artiste David Chichkan s’excuse de ne pas pouvoir répondre aux questions: il se retrouve impliqué dans la guerre russo-ukrainienne et manipule un mortier. Sur le front, quelques dizaines de militants anarchistes, volontaires armés ou bénévoles prodiguant des soins aux blessés, se réclament de la mémoire makhnoviste.

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Vladyslav Starodubtsev
@VlStarodubtsev
New mural in Zaporizhhia!

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Une éphémère révolution ukrainienne, barrée par les bolchéviques

Difficile de résumer en quelques lignes la vie épique de Nestor Makhno, tout à la fois romantique et politique. Lorsque la révolution éclate à travers l’Empire russe en 1917, ce paysan d’origine cosaque est libéré de la prison tsariste où ses convictions anarchistes l’avaient amené. L’Ukraine est agitée par la révolution socialiste et par un nationalisme puissant. Une république populaire ukrainienne voit le jour pour la première fois au cours de cette année charnière 1917.

Nestor Makhno prend vite la tête d’un des soviets d’Ukraine, ces comités de travailleurs qui forment la colonne vertébrale de la révolution. Il combat les armées blanches et les troupes tsaristes, contre-révolutionnaires et fidèles à l’empire. Il s’allie à plusieurs reprises aux bolchéviques, emmenés par Lénine, qui s’imposent partout à la tête de la révolution. Courageux, inventif, vite auréolé de gloire, Makhno devient «batko», «petit père» en ukrainien, après une série de victoires rapides.

Plus que les bolchéviques et que les nationalistes ukrainiens, il trouve les mots pour rallier les masses paysannes. En 1919, l’armée de la Makhnovtchina –ou «armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne»– compte des milliers d’insurgés. Ses ingénieuses tatchankas, des mitrailleuses montées sur des chariots légers, tractés par des chevaux, lui offrent une mobilité rare sur les champs de bataille.

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Ici exposée dans un musée de Krasnodar (sud-ouest de la Russie), voici une tatchanka, armée d'une mitrailleuse, dont l'invention est attribuée au révolutionnaire communiste libertaire Nestor Makhno, durant la guerre civile russe (1917-1921). | Andrey Butko via Wikimedia Commons

Ici exposée dans un musée de Krasnodar (sud-ouest de la Russie), voici une tatchanka, armée d’une mitrailleuse, dont l’invention est attribuée au révolutionnaire communiste libertaire Nestor Makhno, durant la guerre civile russe (1917-1921).

À travers le vaste territoire ukrainien, entre 1917 et 1921, les alliances se font et se défont entre nationalistes, tsaristes, anarchistes, bolchéviques… Entre les bolchéviques et les makhnovistes, initialement unis par leur désir de révolution, les relations se détériorent. Un conflit irrémédiable finit par éclater entre les deux forces. La Makhnovtchina, cernée et réprimée par les ennemis, s’essouffle et doit déposer les armes.

En 1921, avec ses derniers compagnons de lutte, Nestor Makhno fuit l’Ukraine. Le leader anarchiste trouve successivement refuge en Roumanie, en Pologne, en Allemagne puis enfin en France en 1925, où il travaille notamment comme ouvrier chez Renault à Boulogne-Billancourt. Il meurt le 25 juillet 1934 à l’hôpital Tenon, dans le XXe arrondissement de Paris. Ses cendres reposent toujours dans la capitale française, au cimetière du Père-Lachaise.

Nestor Ivanovitch Makhno (1888-1934), ici dans un camp de personnes déplacées en Roumanie, en 1921. | Auteur inconnu / domaine public via Wikimedia Commons

Nestor Ivanovitch Makhno (1888-1934), ici dans un camp de personnes déplacées en Roumanie, en 1921. 

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D’une mémoire «clandestine» à un héritage makhnoviste actuel

Entre-temps, Nestor Makhno aura tâché de comprendre pourquoi sa version du communisme, le communisme libertaire (ou anarcho-communisme), cédait le pas partout face au marxisme-léninisme des bolchéviques. Avec quatre anarchistes russes également en exil, il écrit la «Plate-forme organisationnelle des communistes libertaires» en 1926, un texte qui a fait débat au sein du mouvement anarchiste. Makhno accuse son camp de s’être éloigné des questions sociales pour s’enfermer dans des considérations individualistes, éloignées des réalités des masses ouvrières et paysannes. Cette critique fait de lui un théoricien toujours lu chez les libertaires à travers le monde.

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Actuellement engagé au sein de l’armée ukrainienne, Vladyslav Starodubtsev est historien et militant au sein du Mouvement social (Sotsialnyi rukh), une organisation de gauche radicale ukrainienne. Il explique: «En Ukraine, la flamme de sa mémoire s’est maintenue de manière clandestine dans les syndicats ouvriers qui ont gagné en puissance dans les années 1980», alors que le pays est encore une république de l’Union soviétique. D’ailleurs, la propagande soviétique n’aura pas manqué pas de dénigrer Nestor Makhno.

En Ukraine, en février 2014, à l’occasion de la révolution de Maïdan (ou «révolution de la dignité»), qui a débouché sur la destitution du pouvoir prorusse, la mémoire de Nestor Makhno a connu un vrai regain de popularité. «Dans la mobilisation étudiante surtout, des groupes anarchistes se revendiquant de son héritage ont joué un certain rôle, souligne Vladyslav Starodubtsev. Serhii Kemskyi, jeune militant anarchiste tué par la balle d’un sniper pendant le mouvement, en est devenu une des figures.»

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De la gauche jusqu’à l’extrême droite

De l’effondrement de l’Union soviétique en 1991 à l’invasion russe en février 2022, en passant par la révolution de Maïdan de 2014, les Ukrainiens ont entamé des retrouvailles avec des pans entiers de leurs traditions et de leur histoire. La culture cosaque dont se revendiquait Nestor Makhno, âme profonde de la région de Houliaïpole et qui se retrouvait dans les tactiques de la Makhnovtchina basées sur la cavalerie, résonne avec ce mouvement de fond.

C’est jusqu’à l’État ukrainien qui commémore parfois le leader anarchiste. Plus étonnant, le sociologue ukrainien et intellectuel de gauche Volodymyr Ishchenko remarque que même des groupes politiques d’extrême droite, puissants en Ukraine, mobilisent son nom ou son image. «Ils le réduisent au fait qu’il a combattu les bolchéviques, résume-t-il. C’est tout ce qui les intéresse. Bien sûr, le fait que Makhno lui-même a été un communiste revendiqué est mis de côté.»

 

«En Ukraine, des jeunes redécouvrent Makhno. La gauche cherche comment s’exprimer à travers des histoires et des expériences proprement ukrainiennes, celles de nos ancêtres.»

Vladyslav Starodubtsev, historien et militant de gauche ukrainien

En effet, le rapport de Makhno à l’idée nationale ukrainienne était ambivalent. Dans une biographie du révolutionnaire, parue en 1981 et rééditée en janvier 2024, l’historien français Yves Ternon cite sa faction: «En parlant de l’indépendance de l’Ukraine, nous entendons cette indépendance non pas comme nationale, mais comme l’indépendance sociale des ouvriers et des paysans. Nous déclarons que le peuple laborieux ukrainien a le droit de forger sa propre destinée, non pas en qualité d’entité nationale, mais d’entité de travailleurs.»

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Mais en Ukraine, la tendance est à la «décommunisation», remarque Volodymyr Ishchenko, qui rappelle que se revendiquer du marxisme-léninisme, l’idéologie officielle de l’ère soviétique, peut aujourd’hui vous conduire en prison. Depuis 2014 et la révolution de Maïdan, les statues de Lénine, le leader bolchévique, qui striaient le paysage, sont même déboulonnées.

En Ukraine, statues de Lénine et drapeaux soviétiques réapparaissent dans les villes occupées

Pour Vladyslav Starodubtsev, l’intérêt retrouvé pour Makhno illustre tout un processus en cours au sein de la gauche ukrainienne. Un processus complexe qu’il définit comme une «quête identitaire». «Des jeunes redécouvrent Makhno, mais aussi l’héritage socialiste de la première république d’Ukraine née à la même époque… La gauche du pays cherche comment s’exprimer à travers des histoires et des expériences proprement ukrainiennes, celles de nos ancêtres.» Qui sait? Le surnom de Makhno, «batko», «petit père», prendra peut-être tout son sens.

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Jules Crétois 

2 juillet 2025 

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