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Comtesses de la Gestapo : ces femmes de l’aristocratie qui ont collaboré avec les nazis

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Antoine Dreyfus 
06/09/2025
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Dans le Paris occupé, des femmes aristocrates, souvent désargentées, ont collaboré et mené grand train. À la Libération, la plupart ont échappé aux condamnations sévères et ont fui à l’étranger.

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Palais de Justice de Paris. Ce 24 juillet 1945, se tient le procès de la « Gestapo géorgienne »qui organisait le marché noir et torturait. Six des accusés sont condamnés à mort. Hélène de Tranzé écope, elle, des travaux forcés à perpétuité. Cette aristocrate franco-estonienne de 20 ans irradie par sa beauté hollywoodienne. Elle n’aurait été qu’une simple dactylo, mais l’accusation pointe son sombre CV. Prostitution, traque des espions anglais à Toulouse, puis Paris, en 1943, où elle travaille pour le Commissariat général aux questions juives, et la « Gestapo géorgienne », sous-traitant de l’Abwehr, le service de renseignement de l’armée. « Dire qu’Hélène a touché des commissions, passé commande, revendu, donné des noms, c’est une évidence » écrit Cédric Meletta dans Diaboliques. Sept femmes sous l’Occupation (éd.Robert Laffont). Dans le tiroir de son bureau, elle rangeait lames de rasoir, menottes, douilles, faux papiers et clés des salles d’interrogatoire. Emprisonnée à Fresnes, elle ressort libre le 24 novembre 1953. Cédric Meletta a retrouvé sa trace dans la banlieue chic de New York, à Yonkers, où elle s’est remariée, puis a ouvert une peausserie de luxe sur Riverdale Avenue.

Incarnation de ces dérives vénéneuses, naviguant entre caïds du marché noir, officiers SS et agents de renseignement, Hélène de Tanzé, vécut un diabolique conte de fées, qu’elle voulait éternel. Comme ses coreligionnaires aristocrates qui se prénommaient Mara, comtesse Tchernycheff ; Euphrosine, princesse Mourousi ; Sylviane, marquise d’Abrantès ou Hildegarde (Ilde), comtesse Von Seckendorff.

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La marquise d’Abrantès s’est acoquinée avec les Allemands et a commis des vols et de fausses perquisitions.

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A l’automne 1940, dans ce Paris exsangue (2 millions d’habitants sur 3 millions ont fui) une nouvelle topographie du pouvoir émerge dans des hôtels luxueux (le Ritz, le Lutétia, le Majestic, Continental), des restaurants (Maxim’s, Drouant, Lasserre, etc.) et des immeubles cossus. Les Allemands ouvrent des bureaux d’achats pour approvisionner en matériel et aliments les différents corps d’armée et services de l’occupant. Des intermédiaires français ou étrangers créent des officines pour empocher des commissions sur les transactions de vins, d’essence, de toiles de parachutes, tout ce qui se vend et s’achète… Des millions s’échangent. Des fortunes se font.

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Quand l’aristocratie collabore avec la Gestapo

Ces princesses affairistes font le siège du 37 boulevard des Capucines, où se trouve le bureau d’achat Rogès (matières premières) ; du 2-10 boulevard Suchet , siège de la Marine allemande ; du 19 avenue Foch, magnifique hôtel particulier de Monpelas où le Service des confiscations de la Sipo-SD a élu domicile. Elles fréquentent aussi le 95 rue Lauriston, dans le 16ème, réquisitionné par la Gestapo française, surnommée la « Carlingue », dirigée par le sinistre Henri Lafont, de son vrai nom Henri Chamberlin. La « Carlingue » se livre à grande échelle au marché noir, proxénétisme et chantage. La porosité est grande entre ces bureaux d’achats et les services d’espionnage du Reich. Le nombre de leurs agents étant limité – 200 agents de l’Abwehr ; 3 000 membres de la Sipo-SD, ils ont besoin de ces collaboratrices zélées, dont les bonnes manières séduisent les officiers Allemands, eux-mêmes souvent aristocrates.

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Pendant la guerre, le Ritz devient le lieu de passage de nombreux personnages : officiers de la Wehrmacht, collabos, espions et courtisanes s’y retrouvent.

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La comtesse Mara Tchernycheff-Bezobrazoff : trafics, spoliations et trahisons sous l’Occupation

Mannequin et actrice de cinéma de 25 ans, magnétique et vénéneuse, la comtesse Mara Tchernycheff-Bezobrazoff devient la protégée du sinistre Henri Lafont, puis la maîtresse d’officiers allemands influents sous le nom de Mme Garat (du patronyme de son mari dont elle est séparée). À son actif, des trafics à l’échelle industrielle et des spoliations de biens juifs, dont un magnifique appartement situé au 49 boulevard de Courcelles et abandonné par un couple en fuite, les Panigel. Elle se sert également allègrement dans les vastes entrepôts où sont stockés œuvres d’art, bijoux, meubles précieux et tableaux pillés par Göring. A-t-elle croisé Euphrosine Mourousi ?

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Euphrosine Mourousi : une princesse entre héroïne, trafic d’art et délation

Issue d’une lignée grecque, la princesse Euphrosine Mourousi est une héroïnomane de 33 ans qui fréquente l’Institut d’étude des questions juives (21 rue La Boétie), œuvre dans divers trafics (cigarettes, objets d’art) et dénonce des familles juives et russes. Euphrosine est la mère du journaliste Yves Mourousi, né en 1942 de père inconnu. Elle est condamnée en 1950 à trois ans de prison ferme pour intelligence avec l’ennemi. Souffrant de troubles psychiques, elle trouve refuge chez Emmaüs et meurt en 1965, dans la pauvreté.

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La comtesse Tchernycheff s’en sortira mieux. Elle acquiert en juillet 1943, à seulement 28 ans, le château de Bel-Air à Rueil-Malmaison. Une affaire : acheté un million de francs alors que la vendeuse en réclamait cinq. La nouvelle propriétaire mène grand train : cuisinière, femme de chambre et chauffeur, deux voitures de luxe, une écurie de chevaux offerte par Laffont, quatre manteaux de fourrure, des robes haute couture… La vie de château prend fin en mai 1945. Arrêtée par les Américains, la comtesse est jetée en prison, à Fresnes, par les Français. En juin 1945, impeccable dans son tailleur pied de poule, elle se tient raide à la barre du tribunal à Paris. Le verdict tombe : deux ans de prison et confiscation d’un tiers de ses biens, estimés à 26 millions de francs (environ 4 millions d’euros). Émigrée au Mexique puis aux États-Unis à la fin des années 1950, elle y meurt en 2010, à l’âge de 95 ans.

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La comtesse Ilde von Seckendorff : chargée de créer un réseau d’informateurs mondains

Certaines se prenaient pour des Mata-Hari, à l’instar de Hildegarde von Reth, née en 1907 à Mayence, connue sous le nom de comtesse von Seckendorff. Trop futile, trop éparpillée, ses renseignements n’ont pas changé le cours de la guerre, mais elle intrigua dans le Paris occupé et mondain. Sous le nom de code de Mercedes, matricule 312, elle est rattachée à la sous-section VI du SD de Paris, située au 11 boulevard Flandrin, dans le 16ème. Sa mission ? Créer un réseau d’informateurs mondains, rémunérés selon l’importance des renseignements fournis. Elle fréquente alors deux salons du gotha du champagne : le salon Pommery animé par le patron, Melchior de Polignac, collaborateur notoire et celui de madame von Mumm. La comtesse von Seckendorf est surtout chargée de mettre en contact des personnalités (la baronne Beck de Beaufort, journaliste pour Paris-Soir ou la marquise de San Carlos, une franquiste dénonçant les réfugiés républicains) avec des agents de la SD. Devant l’avancée des Alliés, elle se réfugie en Allemagne, à Bonn, où elle rencontre le major britannique Richard Pilkington. Condamnée à mort par contumace le 27 avril 1950, Hildegarde von Reth se remarie en mars 1948 avec Sir Pilkington, selon Cyril Eder, auteur de Les comtesses de la Gestapo (ed. Perrin). Elle serait même devenue pairesse d’Ecosse !

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Maud Champetier de Ribes : bourreau à 19 ans, exécutée par les FFI

Si ces dames échappent aux lourdes condamnations, quelques-unes, rares, finissent exécutées. C’est le cas de Maud Champetier de Ribes, membre de la terrible Milice française. Toute jeune (19 ans), issue d’une famille aisée de Neuilly-sur-Seine, la « Colonelle » se pavane en uniforme milicien, la cravache à la main, revolver à la ceinture, et fait torturer des résistantes. En septembre 1944, après une longue traque, les FFI (Forces Françaises de l’Intérieur) la coincent. En deux heures, son sort est scellé : procès expéditif, café froid et exécution au fort de Montluc. Elle meurt comme elle a vécu, dans la violence de ces années noires.

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Quel est le sort des collaboratrices à l’heure de l’épuration ?

Procès hâtifs, erreurs administratives, instructions bâclées… La plupart des collaboratrices ne s’en sont pas tirées à aussi bon compte. Car contrairement à une légende tenace, l’épuration féminine fut sévère, comme le révèle l’historien Fabien Lostec dans Condamnées à mort. L’épuration des femmes collaboratrices, 1944-1951 (éd. Cnrs). Miliciennes, bourreaux, tortionnaires, elles sont 651 à écoper de la peine capitale, dont 46 seront finalement exécutées. « Jamais, depuis la Révolution française, autant de femmes n’avaient été condamnées et mises à mort en si peu de temps, souligne Fabien Lostec. La morale et le droit s’entremêlent lors de leurs procès, puisqu’elles sont accusées d’être de mauvaises épouses et/ou mères et, plus largement, de mauvaises femmes. »

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Accusée de collusion avec l’ennemi, Euphrosine Mourousi (à gauche) comparaît aussi pour infraction à la législation des stupéfiants en mars 1950, avec deux comparses : Heinke et Georgina Ringuet.

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Antoine Dreyfus  à suivre sur https://actu.caminteresse.fr
06/09/2025

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