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Manifestation du 14 juillet 1935, Paris, place de la Bastille 
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Front populaire : quand l’histoire se répète

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Quatre-vingt-dix ans après la victoire historique du Front populaire en 1936, la gauche française est de nouveau face aux défis de son union. Mais l’histoire rappelle que les succès du passé furent autant le fruit de mobilisations populaires que de compromis fragiles.

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David Noël
mars 2026

 

Au soir du 9 juin 2024, quelques minutes après l’annonce par Emmanuel Macron de la dissolution de l’Assemblée nationale, François Ruffin appelait sur ses réseaux sociaux à se regrouper sous « une seule bannière : Front populaire ». Dans la foulée de l’appel du député de la Somme, une pétition a rapidement été mise en ligne pour récolter les signatures des électeurs désirant l’union des formations de gauche. Parallèlement, la CGT, la CFDT, l’UNSA, la FSU et Solidaires appelaient dans un communiqué intersyndical à manifester contre l’extrême droite et pour mettre en avant les revendications du mouvement social. Dans son propre communiqué, la CGT reprenait également la formule de « Front populaire ».

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Constituée dans la soirée du 10 juin, l’alliance électorale des partis de gauche (PS, Écologistes, PCF et LFI) choisissait la dénomination de « Nouveau Front populaire » (NFP) et arrivait en tête des élections législatives avec 193 élus, devant la majorité présidentielle et ses 166 élus et l’alliance RN-UDR et leurs 142 élus. Faute de majorité pour le NFP à l’Assemblée nationale et après un été de tergiversations, Emmanuel Macron finissait par nommer Michel Barnier le 5 septembre 2024 pour former un gouvernement soutenu par le groupe Ensemble pour la République (EPR) et les Républicains. De son côté, le Nouveau Front populaire, qui avait porté durant l’été 2024 la candidature de Lucie Castets à Matignon se délitait, les socialistes choisissant début 2025 de ne pas censurer le gouvernement Bayrou pour tenter d’arracher des concessions jugées illusoires par LFI, déterminée à faire tomber des gouvernements macronistes considérés comme illégitimes par la formation de Jean-Luc Mélenchon.

En ce début d’année 2026, la perspective d’une victoire du Rassemblement national aux élections présidentielles de 2027, annoncée par les sondages d’opinion, inquiète un grand nombre d’électeurs et la gauche continue de se chercher une stratégie. Aux côtés des socialistes divisés sur la question, les Écologistes, les ex-insoumis du mouvement l’Après et le parti Debout de François Ruffin ont constitué un « Front populaire 2027 », créé un site internet ouvert aux inscriptions, organisé une première convention thématique autour du thème de l’éducation et préparent activement une primaire de la gauche prévue le 11 octobre 2026 pour désigner le candidat du Front populaire aux élections présidentielles.

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Quatre-vingt-dix ans après la victoire électorale du Front populaire à la suite des élections législatives d’avril-mai 1936, le Front populaire reste associé à des images positives, qui figurent dans tous les manuels d’histoire-géographie : celles des grèves de la joie de juin 1936, des ouvriers occupant les usines et dansant au son de l’accordéon, des travailleurs partant en vélo à la mer pour profiter de leurs premiers congés payés. « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l’histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté », écrivait Karl Marx au début du 18 brumaire de Louis Bonaparte, à propos des révolutionnaires de 1848 et de la manière dont ils singeaient, avec admiration et dévotion, la Révolution française de 1789.

La formule du philosophe allemand pourrait s’appliquer, sans aucun doute, aux militants français de 2026 qui rejouent, quatre-vingt-dix ans plus tard, le Front populaire. Si l’histoire semble bégayer, c’est que les analogies entre la période de 1936 et celle d’aujourd’hui ne manquent pas de pertinence, et que les stratégies mises en œuvre en 1936 dessinent le chemin d’une espérance en 2026.

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Front unique, classe contre classe, puis Front populaire

Parler de Front populaire, c’est parler d’un mot d’ordre et d’une stratégie qui ont une histoire et une origine qui renvoient aux revirements de l’Internationale communiste (Komintern). Créée par Lénine en 1919 pour remplacer l’Internationale socialiste qui avait échoué à empêcher la Première guerre mondiale, l’Internationale communiste constituait le « parti mondial de la révolution », selon la formule de l’historien Serge Wolikow.

Après le reflux de la vague révolutionnaire et l’écrasement des révolutions communistes en Bavière et en Hongrie en 1919, l’heure était donc au « Front unique » avec les socialistes. L’Internationale appelait les partis communistes à tendre la main aux socialistes et à organiser systématiquement avec eux des actions communes – « marcher séparément, frapper ensemble », résumait Trotski – mais sur leurs propres mots d’ordres, plus radicaux que ceux des partis sociaux-démocrates, une stratégie résumée crûment par le communiste Albert Treint : « Nous nous approchons du parti socialiste, comme la main du cuisinier touche la volaille… pour la plumer  ».

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À partir de 1928, l’Internationale communiste abandonnait le « Front unique » pour prôner une stratégie dite de « classe contre classe ». Convaincue de l’imminence d’une guerre impérialiste contre l’URSS, l’Internationale prônait la lutte contre tous les partis capitalistes, à commencer par les partis socialistes qualifiés de « social-fascistes » ou « sociaux-flics ». Cette politique ultra-sectaire aboutit au désastre en Allemagne. Après l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933, le Komintern changea à nouveau de stratégie. À sa tête, le bulgare Dimitrov lançait le mot d’ordre de « Front populaire » à l’occasion du viie Congrès du Komintern en 1935. Le Front populaire devait aller plus loin que le Front unique : il ne s’agissait plus seulement d’unité d’action entre communistes et socialistes lors des mouvements de grève, mais d’accords électoraux élargis aux partis républicains de gauche dans le but de préserver la démocratie.

S’agissant de la France, la priorité de l’Union soviétique était de donner un véritable contenu militaire au traité franco-soviétique d’assistance mutuelle signé par Laval et Staline le 2 mai 1935, afin de se prémunir d’une guerre contre l’Allemagne nazie. La stratégie de « Front populaire » prônée par le Komintern épousait étroitement les intérêts de la diplomatie soviétique : les députés du PCF étaient ainsi invités à voter, pour la première fois, le budget de l’armée. Le pacte d’unité d’action signé le 27 juillet 1934 entre la SFIO et le Parti communiste était encore un front unique ; dès le mois d’octobre 1934, Maurice Thorez multipliait les appels en direction du parti radical qui s’engageait dans le rassemblement populaire à l’été 1935.

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Un moment antifasciste français

Si le Front populaire a procédé d’un revirement stratégique de l’Internationale communiste, sa genèse, en France, s’est inscrite dans un « moment antifasciste ». La manifestation des ligues nationalistes le 6 février 1934 devant la Chambre des députés, qui fit plusieurs morts, fut en effet lue, à gauche, comme un coup de force fasciste. Le 12 février, alors que socialistes et communistes, militants de la CGT et de la CGTU défilaient séparément, les cortèges finnisèrent par se mêler en fin de manifestation, place de la Nation, aux cris de « Unité, Unité ».

En mars 1934, le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA) fut fondé sous le patronage de trois personnalités emblématiques de la diversité de la gauche : l’ethnologue socialiste Paul Rivet, le philosophe radical Alain, et le physicien Paul Langevin, proche du Parti communiste. Le texte fondateur du CVIA fut le manifeste « Aux travailleurs », qui appelait à défendre « ce que le peuple a conquis de droits et de libertés publiques ». En quelques semaines, le CVIA recueillit 2 300 adhésions et, à la fin 1934, plus de 6 000 signataires (professeurs et instituteurs, écrivains, journalistes).

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Partout en France, des comités antifascistes unitaires virent le jour : à Hénin-Liétard, dans le Pas-de-Calais, un drame survint le 11 avril 1934, à l’occasion d’une réunion publique de l’Action française. Deux milles manifestants se rassemblèrent à l’appel du comité antifasciste local pour protester contre ce qu’ils considéraient comme une « provocation fasciste ». Des bagarres éclatèrent entre les antifascistes et les Camelots du Roi, le service d’ordre de l’Action française. Joseph Fontaine, un militant communiste de 56 ans, fut tué par les royalistes, qui seront relaxés par la Cour d’assises de Saint-Omer pour légitime défense.

Le jugement scandalisa l’opinion publique. Partout dans le département, des manifestations d’ampleur eurent lieu. Là aussi, socialistes et communistes – initialement méfiants – finirent par manifester côte-à-côté après la signature du pacte d’unité d’action à l’été 1934. Les comités antifascistes essaimèrent dans tous les départements. Dans le Loiret, dominé par le radical-socialisme, on compta par exemple 77 comités antifascistes locaux en février 1935. Ce « moment antifasciste » de 1934-1936 souleva de grands espoirs et favorisa les rapprochements entre les organisations ouvrières.

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L’unité retrouvée

Divisé depuis le congrès de Tours de décembre 1920, le mouvement ouvrier, porté par l’antifascisme et le désir d’unité venu de la base, se réunifia. Le 24 décembre 1934, la Fédération sportive du travail (FST), proche du PCF et de la CGTU, fusionna avec l’Union des société sportives et gymniques du travail (USSGT), proche de la SFIO et de la CGT pour former la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT). En août 1936, la Libre Pensée révolutionnaire, liée au Parti communiste, rejoignit la Fédération nationale des libres penseurs de France et des colonies, proche de la SFIO, qui avait adhéré au rassemblement populaire à l’été 1935.

L’unité allait également se réaliser au plan syndical, et donner une force propulsive considérable au Front populaire. Voulant apparaître comme la championne de l’unité, la CGTU proposa la création de « syndicats uniques » ; à la base réticente, la CGT défendit plutôt l’ « unité organique », c’est-à-dire une fusion au sommet des deux organisations. Au printemps 1935, les pourparlers entre les deux confédérations furent rompus après l’échec de la rencontre entre les délégations de la CGT et de la CGTU qui achoppèrent sur la question de l’indépendance syndicale, formulée en des termes très restrictifs du côté confédéré. Le processus s’accéléra après les grandes manifestations du 14 juillet 1935.

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Fin septembre 1935, le 28e Congrès de la CGT se tint à Paris, parallèlement au 8e Congrès de la CGTU, à Issy-les-Moulineaux. La question de la réunification syndicale était à l’ordre du jour des deux congrès qui accueillirent tous deux une délégation de l’autre confédération. Une séance commune se tint le dernier jour de chacun des congrès, le 27 septembre, à la Mutualité, devant 2 500 délégués confédérés et unitaires rassemblés. À l’issue des deux congrès, l’hebdomadaire de la CGTU, La Vie ouvrière, se disait enthousiaste : « L’unité syndicale est faite ! ». Le congrès confédéral de réunification se tint à Toulouse du 2 au 5 mars 1936. La fusion syndicale suscita un afflux d’adhérents au niveau national. La confédération passa de 785 000 membres à l’issue du congrès de fusion à près de 4 millions à la fin de l’année 1936.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, la gauche politique est atomisée, mais les syndicats, inquiets d’une possible victoire du RN aux élections législatives, songent à se réunifier. C’est en particulier le cas pour la CGT et la Fédération syndicale unitaire (FSU) – la grande fédération syndicale de la fonction publique, essentiellement implantée dans l’enseignement. Les deux organisations sont décidées à bâtir ce qu’elles appellent pour l’instant une « Maison commune », pour être plus fortes, plus représentatives et pour impulser un regain du syndicalisme qui sera nécessaire en cas de victoire du RN en 2027.

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La victoire et les grèves

Les résultats du premier tour des élections législatives du 26 avril 1936 furent indiscutablement un succès pour les partis du Front populaire et tout particulièrement pour le Parti communiste, qui passa de 10 députés élus en 1932 à 72. La SFIO obtint 149 députés et le parti radical-socialiste 110. La discipline républicaine à gauche joua : en 1936, les partis du rassemblement populaire s’affrontèrent partout au premier tour, mais les candidats battus au premier tour appelèrent systématiquement à voter loyalement pour le candidat de gauche le mieux placé. Il y a là une profonde différence avec le Nouveau Front populaire de 2024, reposant sur des candidatures uniques dans chaque circonscription, réparties entre les partis du NFP en fonction de leur poids respectif aux élections présidentielles.

La victoire du Front populaire en 1936 fut suivie d’une vague de grèves qui débutèrent vers la mi-mai en province – notamment aux usines Breguet du Havre –, se propagèrent dans les entreprises aéronautiques comme Latécoère à Toulouse, puis gagnèrent la région parisienne et les principales régions industrielles. À son apogée, le mouvement représentait plus de 12 000 grèves, dont 9 000 avec occupations d’usines et deux millions de grévistes. Le caractère massif et inédit du mouvement, marqué par le phénomène des occupations d’usines, marquèrent les contemporains.

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La signature des accords Matignon, dans la nuit du 7 au 8 juin 1936, enclencha une nouvelle phase du mouvement de grève. Tandis que dans les principales industries où la grève avait débuté fin mai et début juin, les ouvriers reprenaient le travail dans un climat d’euphorie et de victoire, de nouvelles grèves éclatèrent à partir du 15 juin, à contrecourant du mouvement général de reprise du travail. Ces nouvelles grèves touchèrent des secteurs d’activité divers qui, paradoxalement, n’avaient pas l’habitude de se mettre en grève.

Exigeant simplement « le droit de vivre honnêtement par le fruit de leur travail », les grévistes de mai-juin 1936 songeaient moins à exproprier les patrons ou à constituer des soviets qu’à obtenir satisfaction sur des revendications concrètes telles que des augmentations de salaires ou des conventions collectives. Dans la foulée des grèves et du vote de la loi du 24 juin 1936 sur les conventions collectives de branche, la négociation collective connut un essor inédit : près de 5 000 accords furent signés entre 1936 et 1938.

Incontestablement, 1936 ne fut pas une révolution au sens où les minorités révolutionnaires pouvaient l’entendre, avec en tête la référence à Octobre 1917. Mais les partis du Front populaire ont-ils réellement freiné et trahi une révolution politique en germe ? Rien n’est moins sûr. Pour des centaines de milliers de travailleurs en grève, le Front populaire a constitué une révolution de la dignité et une révolution des rapports sociaux. Quatre-vingt-dix ans plus tard, le souvenir du Front populaire de 1936 reste celui d’une lutte sociale victorieuse, dans un pays qui n’en a plus connu depuis 2006, et le retrait du Contrat première embauche (CPE) voulu par Dominique de Villepin.

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Les ambiguïtés du Front populaire

Moment glorieux de notre histoire sociale, le Front populaire n’est pas dénué d’ambiguïtés : l’échec du projet Blum-Viollette témoigna de l’incapacité des trois grands partis de gauche à penser l’émancipation et à contester un ordre colonial que le Parti communiste combattait pourtant une décennie plus tôt, lors de la Guerre du Rif. Déposé en décembre 1936, le projet Blum-Viollette prévoyait l’attribution du droit de vote à certains musulmans d’Algérie ; ce projet, combattu par les colons, ne concernait pourtant qu’une élite algérienne d’à peine 20 000 à 25 000 mille personnes. L’Étoile nord-africaine de Messali Hadj, qui avait rejoint le Rassemblement populaire, s’opposait à un projet qui priverait de tous droits politiques 90 % des musulmans d’Algérie ; elle fut dissoute en janvier 1937 ; ses dirigeants furent poursuivis et condamnés.

La guerre d’Espagne divisait aussi les partis du Front populaire. Alors qu’il avait accepté, dans un premier temps, de fournir des armements au gouvernement républicain espagnol, Léon Blum se ravisa sous la pression conjuguée d’une partie des socialistes (la tendance pacifiste animée par Paul Faure), du parti radical-socialiste et du Royaume-Uni. Le 6 septembre 1936, dans un discours devant les militants de la Fédération de la Seine réunis à Luna Park, le Président du Conseil exprimait ses déchirements personnels, mais justifiait la non-intervention en Espagne.

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Tandis que le Front populaire, sous le feu des critiques des journaux conservateurs, se déchirait, la droite conservatrice et nationaliste se réorganisa. Le Parti social français (PSF) du colonel de La Rocque succéda aux Croix-de-Feu dissoutes par un décret pris en Conseil des ministres le 18 juin 1936. À la fin de l’année 1937, le nouveau parti de la droite nationaliste devint un parti de masse, fort de 800 000 adhérents.

L’histoire peut-elle aujourd’hui se répéter ? Se tourner vers la période du Front populaire invite à faire preuve de prudence : la victoire de la gauche aux élections de 1936 fut surtout le résultat d’un moment antifasciste et d’un réflexe unitaire venu de la base qui sut entraîner dans la vague des millions de militants. Malgré tout, le Front populaire se délita rapidement, victime de ses tiraillements internes, de la sourde méfiance entre socialistes, communistes et radicaux, et du tir de barrage des médias conservateurs au service du camp nationaliste. Il importe sans aucun doute de s’en souvenir pour ne pas reproduire les écueils du passé et ouvrir un autre chemin que celui du nationalisme illibéral qui se dessine pour 2027.

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David Noël à lire sur la Revue Esprit
mars 2026

 

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