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Leïla Slimani : « Ce qui compte alors, c’est peut-être la bonté, qui préserve les cœurs, nous protège du sentiment de l’absurde »

Dans le quatrième article de son journal du confinement, la romancière Leïla Slimani s’intéresse aux gestes que nous posons pour préserver notre dignité dans ce moment de crise et de doute.

[La romancière Leïla Slimani tiendra  son « Journal du confinement » le temps que dureront les mesures de restriction des déplacements. Un billet paraîtra tous les deux ou trois jours.]

« Il y a Yves, qui veut capter des images du temps qui passe. “J’établis un journal sous forme de photographies, depuis la fenêtre d’un petit appartement de Clichy où ma compagne, ma fille et moi profitons du soleil et du chant des oiseaux à la fenêtre.” »

« Il y a Yves, qui veut capter des images du temps qui passe. “J’établis un journal sous forme de photographies, depuis la fenêtre d’un petit appartement de Clichy où ma compagne, ma fille et moi profitons du soleil et du chant des oiseaux à la fenêtre.” »  Yves Fonfreyde

Depuis une semaine, je reçois de nombreuses lettres de gens qui tiennent un journal de leur confinement. Il y a Gaia, qui m’écrit de Venise où elle est enfermée, seule dans son appartement. Elle me livre quelques pages de son carnet. « Tout ce que tu avais et que tu croyais gagné est d’un coup suspendu et – c’est ce qui est pire – sans savoir jusqu’à quand. La queue échelonnée au supermarché est un moment pour échanger un sourire avec la personne devant toi et ce sourire recouvre un rôle important dans ta journée, car il était réel, il s’est passé exactement devant toi, pendant que tu vivais. »

Et je me demande ce que nos descendants penseront des hommes que nous avons été. Quelle image ils se feront de cette époque où la vie, comme une vague, s’est retirée du monde

Il y a Gilles, confiné avec ses trois enfants, qui rêve depuis des années de prendre un congé sabbatique pour écrire des romans policiers. Il pensait maîtriser l’intrigue sur le bout des doigts, il pensait que seul le temps lui manquait. Depuis qu’il est enfermé avec sa famille, il ne peut griffonner sur son journal que des sentiments confus.

Il y a Yves, qui veut capter des images du temps qui passe. « J’établis un journal sous forme de photographies, depuis la fenêtre d’un petit appartement de Clichy où ma compagne, ma fille et moi profitons du soleil et du chant des oiseaux à la fenêtre. » C’est une de ses photographies que je vous propose aujourd’hui [en tête d’article].

Nous sommes aujourd’hui plus d’un milliard d’êtres humains à être confinés. Et je me dis que peut-être, dans cinquante ou cent ans, on retrouvera dans le renfoncement d’un fauteuil, sous les lattes d’un plancher, dans le double fond d’une valise, un cahier d’écolier où s’alignent des mots, maladroits et fragiles. Qui sait de quels secrets ils auront été les dépositaires ? Qui sait quel amour insoupçonné, quel vice tu, quelle difficulté à vivre vont y transparaître ? Des petits enfants découvriront le courage d’un grand-père, on profanera l’intimité de nos ancêtres. Et je me demande ce que nos descendants penseront des hommes que nous avons été. Quelle image ils se feront de cette époque où la vie, comme une vague, s’est retirée du monde. Ils découvriront sans doute que nous n’avons pas été plus héroïques que d’autres, que nous nous sommes débattus, que nous fûmes à la fois sublimes et minables.

Je pense à ceux qui n’ont rien et que cet ennemi, aveugle et invisible, dépouille du peu qu’il leur reste

Tant de choses à présent paraissent dérisoires. La haine des hommes, les sarcasmes, les mesquineries. Le temps gâché à juger les autres et le temps perdu à nous désunir. Je ne saurais où trouver l’énergie de haïr. Je ressens de la colère mais elle est dirigée contre moi-même et ma propre impuissance. Je pense aux enfants qui, entre les murs clos, feront rimer les terminaisons du passé simple avec le bruit des gifles, aux femmes qui ne peuvent plus échapper à leurs tortionnaires, aux vieillards qui glissent dans un vertigineux abandon. Je pense à ceux qui n’ont rien et que cet ennemi, aveugle et invisible, dépouille du peu qu’il leur reste.

Je pense à cet homme, en Syrie, qui fait croire à sa fille que le bruit des bombes n’est qu’un jeu et qui parvient à la faire rire. Je pense à ma sœur médecin à l’hôpital. A ma mère, qui a consacré quarante ans de sa vie à soigner les autres, au Maroc. Je me souviens de ses larmes et de ses colères quand ceux qui n’avaient rien renonçaient à se soigner. Elle se battait, elle remuait le monde, elle trouvait des solutions inespérées.

Ce qui compte alors, c’est peut-être la bonté, qui préserve les cœurs, nous protège du sentiment de l’absurde et même de la conscience de notre infinie solitude. C’est à cela aussi que je pense. A ces « petites bontés » dont parle l’écrivain Vassili Grossman dans son livre Vie et destin. Livre sur le blocus de Stalingrad, sur la vie d’hommes et de femmes piégés comme des rats. La « petite bonté » de celle qui partage son pain. La « petite bonté » de celui qui prend le risque de traverser un quartier en ruine pour transmettre une lettre d’amour. Il y en a tant autour de nous et tant de dévouement.

Je me dis qu’il faut s’en montrer digne, être à la hauteur de ceux qui, chaque jour, sortent de chez eux pour nous soigner, nous nourrir, nous permettre tout simplement de vivre. Ceux qui mettent un mot plein d’humour sur leur porte pour faire sourire, ceux qui font des courses aux plus âgés. Ceux qui, ce matin, nous ont déposé des jeux de société auxquels leurs petits enfants, qui sont loin, ne peuvent pas jouer. La dignité, oui, ce mot que ma mère m’a répété toute mon enfance et que je trouvais ronflant et qui m’agaçait. Peut-être que je viens de comprendre ce qu’elle voulait dire. Ne jamais perdre le cap, continuer de faire le bien, ne pas s’abaisser à la veulerie ou à la laideur, mesurer sa chance, exprimer sa gratitude à ceux qui font tourner le monde, croire que ce n’est pas rien d’arriver à faire sourire ses enfants. « Les malheurs et les catastrophes sont une constante de la vie. Face à eux, nos armes sont la compassion et la courtoisie, l’engagement de chacun à accomplir son devoir, aussi insignifiant soit-il », écrit le poète irlandais Sebastian Barry.

Leïla Slimani, Ecrivaine

Leïla Slimani vient de faire paraître Le Pays des autres (Gallimard, 368 pages, 20 euros). Elle a reçu le prix Goncourt en 2016 pour son roman Chanson douce (Gallimard, 2016).

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