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Lydie Salvayre : « Le confinement est la condition rêvée des écrivains »

Lydie Salvayre, Prix Goncourt 2014, évoque les nombreux auteurs qui ont choisi de ce retirer du monde et explique son choix de quitter le moins possible le village où elle vit, confinée volontaire.

 

L’écrivaine Lydie Salvayre, chez elle, en 2013.
L’écrivaine Lydie Salvayre, chez elle, en 2013.

ÉCRIVAINS CONFINÉS, ÉCRIVAINS LIBÉRÉS

Et si le confinement, tragique au plus grand nombre, était, pour l’écrivain, une chance ?

Et s’il constituait la condition rêvée pour que son écriture voyage et s’ouvre sur des chemins étrangers ?

C’est en tout cas ce que Kafka postule dans une lettre à Felice : « J’ai souvent pensé que la meilleure façon de vivre pour moi serait de m’installer avec une lampe et ce qu’il faut pour écrire au cœur d’une vaste cave isolée. On m’apporterait mes repas, et on les déposerait toujours très loin de ma place, derrière la porte la plus extérieure de la cave. Aller chercher mon repas en robe de chambre en passant sous toutes les voûtes serait mon unique promenade. Puis je retournerais à ma table, je mangerais avec ferveur et je me remettrais aussitôt à travailler. » (Gallimard, 1972)

C’est la décision radicale d’Emily Brontë, qui prend le parti souverain de vivre retirée dans un village désolé du Yorkshire, loin des divertissements de la ville, loin de ce qui se pense et de ce qui s’écrit dans ces consensus confortables qui rassemblent les hommes, loin des intrigues et manœuvres dans lesquelles ils trempent pour parvenir ; et qui se tient à ce choix parce qu’il constitue à ses yeux le seul moyen pour que son esprit affronte ce devant quoi sans cesse les hommes se détournent : leurs gouffres intérieurs et ce que Bataille appelait « l’abîme du mal ».

C’est le régime « atroce » que s’impose Flaubert pour s’adonner à cet acharnement, à cette rage au ventre comme il la nomme, à cette folie, à cette passion pour une chose que presque tout le monde hait, dit-il, puisque presque tout le monde hait la littérature, cette passion qui le torture et qui l’enchante, et qui l’amène à se claquemurer chez lui afin de modeler les phrases, dix-huit heures par jour, jusqu’à leur absolue perfection.

La paix enfin au cœur, les souffrances en sommeil

« Je travaille dans des proportions que j’ose qualifier de gigantesques, écrit-il à Mme Brainne. En trois mois j’ai pris un après-midi de congé et depuis que je suis ici je ne fais que lire et prendre des notes. Mon horrible bouquin [Il s’agit de Bouvard et Pécuchet] est un gouffre qui s’élargit sous moi à chaque pas. Je tombe de fatigue. Comment intéresser avec deux imbéciles qui causent littérature. » (Gallimard, 2007).

Elle est interminable la liste de ceux qui, pour garder à l’écriture son cœur sauvage, s’éloignent, s’isolent, et se tiennent à l’écart des contaminations conformistes et des idées de tout le monde

C’est le choix de Proust, vivant reclus durant plus de quinze ans au deuxième étage du 102, boulevard Haussmann, dans une chambre qu’il a fait tapisser de liège afin qu’aucun bruit du dehors ne vienne perturber ses pensées.

Et celui d’Hölderlin, sans doute l’un des plus célèbres confinés de la littérature, qui reste plus de trente ans reclus chez le bon menuisier Ernst Zimmer, dans une tour de Tübingen, sur le bord du Neckar, la paix enfin au cœur, les souffrances en sommeil, et le regard émerveillé devant le jour qui naît et le ciel fastueux.

Ou de Kant faisant sempiternellement et aux mêmes heures la même promenade.

Ou de Rilke à Duino interdisant fermement à ses plus proches de venir bousculer ses élégiaques méditations.

Elle est interminable la liste de ceux qui, pour garder à l’écriture son cœur sauvage, s’éloignent, s’isolent, et se tiennent à l’écart des contaminations conformistes et des idées de tout le monde.

Je suis devenue une confinée volontaire. J’ai horreur des voyages autant que du tourisme. Je ne quitte qu’à regret le village où je vis. Tous les troupeaux, tous les attroupements m’inquiètent, même et surtout les mieux intentionnés

Et si je brandis leur nom, c’est peut-être pour mieux contrecarrer les arguments de ceux qui, ne me voyant que rarement quitter ma chambre et mon village, me regardent avec commisération.

Car je suis devenue peu à peu une confinée volontaire (il serait obscène que je confonde ici mon confinement volontaire avec celui qui nous est imposé aujourd’hui et qui est dramatique pour presque tous, je ne le sais que trop).

Un confinement loin d’être toujours fécond

Je suis devenue, disais-je, une confinée volontaire, autrement dit une confinée de luxe. J’ai horreur des voyages autant que du tourisme. Je ne quitte qu’à regret le village où je vis. Tous les troupeaux, tous les attroupements m’inquiètent, même et surtout les mieux intentionnés. Je trouve dans la compagnie de Sandrine et Carmen, mes voisines les plus proches, autant de gaieté et bien plus de franchise que dans la plupart des salons parisiens. J’ai en outre pour compagnons de solitude Faulkner, Sterne, Pascal, Montaigne, Nietzsche et quelques autres, excusez du peu.

Mais je me garde d’avancer, pour justifier mon retirement auprès des esprits modernes, que je me livre dans ma chambre aux pratiques du « développement personnel ». Horreur. Cent fois horreur. Car une chose me semble tout à fait sûre : j’ignore ce qui se développe en moi dans mon confinement, mais sûrement pas cette chose qu’on appelle le moi. Alors quoi ? des possibles, des plongées, des révoltes, des élans vers je ne sais quoi de plus grand que moi, l’enjambement de certains précipices, des désirs d’infini, que sais-je.

Il m’arrive parfois de me demander d’où est née cette aptitude au confinement, ou cette tare, c’est selon, qui m’est venue en vieillissant.

Est-ce le monde, et ses périls, et sa violence qui m’effarent ?

Est-ce que j’attribue à la mise à distance, au retrait, des vertus littéraires bien trop démesurées ?

Mon village contient le monde, puisque s’y produit tout ce qui fait monde, puisque j’y croise des amers, des contents, des colériques, des rebelles, des racistes, des égarés, des cœurs brisés, bref, tous les hommes.

Ou est-ce, plus simplement, que j’ai le sentiment que le village où je vis et qui compte 380 habitants, je le précise, que ce village contient le monde.

Mon village contient le monde, puisque s’y produit tout ce qui fait monde : la douleur de vivre, les grands débats, l’arrogance des riches et le mépris des pauvres, la soumission des uns et l’insoumission des autres, la bien-pensance de presque tous démentie chaque jour par leurs actes, le désir d’une vie digne de ce nom, les médisances, les joies… Puisque j’y croise des amers, des contents, des colériques, des rebelles, des racistes, des égarés, des cœurs brisés, bref, tous les hommes.

Mais je tricherais si je prétendais que mon confinement est toujours faste à l’écriture, celui-ci ne garantissant nullement l’invention créatrice. (Robinson, tout esseulé qu’il est sur son île, n’en est pas pour autant créatif. Il s’épuise, cet idiot, à reproduire le comportement de propriétaire qui fut le sien autrefois, remarque Deleuze, qui trouve le roman de Defoe ennuyeux à mourir).

Mon confinement est loin d’être toujours fécond. Et il est des moments où je me précipite sur n’importe quelle émission télé pour le seul plaisir d’y voir des visages inconnus ; certaines journées d’hiver, les heures s’écoulent avec une lenteur tellement insupportable que je passe mon temps à consulter ma montre en priant que la nuit et sa hache tombent vite ; et il arrive qu’en proie aux longs ennuis je me lance à corps perdu dans des tâches domestiques parfaitement inutiles.

Car j’ai beau vivre en confinée, la tristesse virale du monde et ses désastres annoncés me contaminent, évidemment.

Lydie Salvayre est écrivaine. Elle est notamment l’auteure de « La Compagnie des spectres » (Seuil, 1997), « Sept femmes » (Perrin, 2013), « Pas pleurer » (Seuil, prix Goncourt 2014) et, récemment, de « Marcher jusqu’au soir » (Stock, 2019).

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