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« Ni les crises financières, ni les guerres, ni les épidémies n’ont infléchi la dynamique d’accumulation matérielle du monde »

Dans cinquante ans, si l’on veut se souvenir de 2020 à la fois comme de l’année de la pandémie et comme de celle du pic de la crise de l’environnement, il va falloir arrêter avec l’écologie festive et consensuelle que le Earth Day de 1970 a inaugurée, rappelle Jean-Baptiste Fressoz.

 Il y a cinquante ans, le 22 avril 1970, se tenait aux Etats-Unis le premier Earth Day (Journée de la Terre). L’anniversaire est passé relativement inaperçu. Il est pourtant difficile de surestimer l’importance de l’événement : les manifestations regroupèrent infiniment plus de monde que celles, contemporaines, contre la guerre du Vietnam, pour les droits civiques ou l’égalité hommes-femmes. Des milliers d’universités et d’écoles, des églises, des entreprises, des administrations organisèrent conférences, rassemblements, fêtes et concerts. Scientifiques, enseignants, syndicalistes, activistes, féministes, pacifistes, leaders religieux et politiques (l’événement avait été lancé par Gaylord Nelson, sénateur démocrate du Wisconsin) y participèrent, de même que des grands patrons – y compris celui de Dow Chemicals.

« Give Earth a Chance »

C’est par dizaines de millions que les Américains entonnèrent le refrain de Give Earth a Chance, chanté par le grand Pete Seeger. Les médias ne furent pas en reste : soudainement on ne parla plus que d’environnement. Ce mot s’imposa définitivement : on l’employait désormais avec l’article défini « the » pour parler de sa défense. Le Earth Day, nous explique en substance l’historien Adam Rome, fut l’acte de naissance du mouvement environnementaliste contemporain (Adam Rome, The Genius of Earth Day. How a 1970 Teach-In Unexpectedly Made the First Green Generation, Hill and Wang, 2013, non traduit). Du moins aux Etats-Unis, qui étaient alors très en avance sur cette question par rapport aux pays européens…

Mais ce fut aussi à la même époque que les quantités de matières premières consommées s’envolèrent. En 1969, les Etats-Unis amorçaient le plus grand boom charbonnier de leur histoire, boom qui perdurera jusqu’en 2008 : l’Amérique de George Bush consommait à cette date plus d’un milliard de tonnes de charbon par an, deux fois sa consommation pendant la seconde guerre mondiale et plus que la consommation mondiale de charbon un siècle auparavant ! En Chine aussi la consommation s’envolait, à la suite des réformes de Deng Xiaoping. Elle atteindra 4 gigatonnes (Gt) dans les années 2010 : en trois ans à peine, l’empire du Milieu s’était mis à consommer plus de charbon que le Royaume-Uni depuis 1500.

Entre 1900 et 2015, la consommation mondiale de matières premières a été multipliée par douze, pour atteindre un peu moins de 100 Gt par an

Et le charbon n’est pas une exception. Contrairement à l’idée confortable de transition, les matières premières ne deviennent jamais obsolètes : depuis cinquante ans, seules cinq ont vu leur consommation mondiale baisser, principalement à cause de leur toxicité (l’amiante, par exemple). Seule la laine de mouton a été massivement remplacée par les fibres synthétiques, ce qui n’est d’ailleurs pas une bonne nouvelle pour l’environnement. Entre 1900 et 2015, la consommation mondiale de matières premières a été multipliée par douze, pour atteindre un peu moins de 100 Gt par an. Et on assiste depuis les années 2000 à une nouvelle grande accélération, bien plus forte que celle des années 1950-1970 : entre 2002 et 2015, le monde a consommé 1000 Gt, soit un tiers de tout ce qui avait été consommé au XXsiècle (« From resource extraction to outflows 1900-2015 », Fridolin Krausman et al., Global Environmental Change, 2018).

Dit autrement, durant les deux derniers siècles, la « technique » et le « marché » n’ont jamais produit ni de transition énergétique à l’échelle mondiale ni même de substitution permettant une réduction drastique de la consommation d’une matière première. Ni les crises financières, ni les guerres, ni d’ailleurs les épidémies n’ont infléchi la dynamique fondamentalement accumulative de l’histoire matérielle du monde. Evidemment, la question à 1 000 gigatonnes est la suivante : est-ce que le « grand confinement » produit par le Covid-19 y parviendra ? En 2020, la « Journée de la terre » a été célébrée en ligne – avec des interventions de Bono, du pape ou de John Kerry. Si l’on veut espérer que, dans cinquante ans, on se souvienne de 2020 à la fois comme de l’année de la pandémie et comme de l’année du pic, il va falloir arrêter avec l’écologie festive et consensuelle que le Earth Day de 1970 a inaugurée. Il va falloir déconfiner l’écologie.

Jean-Baptiste Fressoz est historien au Centre de recherches historiques de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess) et chercheur au CNRS.

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