« Les Nouveaux Pouvoirs d’agir », de Vanessa Wisnia-Weill : donner à chacun les coudées franches
Dans son nouvel essai, la sociologue repense la notion de liberté, dans le but de réformer l’action publique, en combinant les approches philosophiques d’Amartya Sen et Martha Nussbaum, d’Axel Honneth et de Michael Walzer.
« Les Nouveaux Pouvoirs d’agir », de Vanessa Wisnia-Weill, Seuil, « La République des idées », 106 p., 11,80 €, numérique 8,50 €.
L’expérience du confinement nous a rappelé, s’il en était besoin, combien l’amour, l’amitié, la socialité ou encore le contact avec la nature étaient constitutifs d’une vie épanouie. Une seule de ces dimensions vous manque, et le monde est sinon dépeuplé, du moins en partie déserté. Nous ne sommes pas des cerveaux séparés dans des bocaux, mais des corps parlants et agissants, qui ont besoin des autres – bref, des êtres relationnels.
Cette évidence mérite d’être élucidée, surtout au plan social et politique. De quoi avons-nous besoin ? Et quelles tâches assigner à la société et aux pouvoirs publics pour aider à remplir nos aspirations, à la fois communes et singulières ? Tel est l’objet des Nouveaux Pouvoirs d’agir, de Vanessa Wisnia-Weill. Experte en politiques de l’éducation et de l’enfance, l’autrice montre sa familiarité avec les rouages de l’action publique et les demandes différenciées des individus actuels. Mais son apport consiste surtout à déchiffrer ces réalités à l’aune d’une boussole qui combine ingénieusement trois approches philosophiques.
Sen, Nussbaum, Honneth, Walzer
D’abord, celle dite des « capacités » ou « capabilités » élaborée par Amartya Sen et Martha Nussbaum, selon laquelle nous avons tous des aspirations à nous réaliser et à agir dans une pluralité de domaines spécifiques. Il faut donc être attentif à la diversité de ces sphères – à quoi bon être riche mais sans amour ? – et à la possibilité pour chacun d’agir et de faire, et non aux seules ressources – à « panier de biens » égal, tout le monde ne peut pas faire autant. Ensuite, l’approche par la reconnaissance, propre à Axel Honneth : nous sommes des êtres sociaux qui, de la sphère intime au monde du travail, avons besoin de voir reconnus notre être, notre dignité et notre apport, et souffrons de l’absence d’empathie, du mépris et de l’humiliation. Enfin, la théorie de « l’égalité complexe » de Michael Walzer, pour qui l’objectif d’une politique sociale-démocrate n’est pas l’égalité absolue, mais des formes diversifiées de reconnaissance selon les sphères d’activité.
Vanessa Wisnia-Weill se réclame elle-même, chose devenue rare, de la social-démocratie : entendons un modèle réformiste qui veut mobiliser de très importantes ressources sociales et publiques pour aider au mieux les individus à se réaliser et à contribuer à la vie commune. Il en va de la liberté de tous, définie moins comme libre choix que comme « puissance d’agir fortifiée par le sens de la réalité et de l’altérité ».
Cette liberté se déploierait dans cinq principales sphères : la production, ou plutôt le travail, comme lieu de socialisation, de reconnaissance et d’action ; le pouvoir d’achat, qui permet d’exister à son aise et de choisir sa vie ; le « pouvoir d’aimer », de vivre des formes intimes de réciprocité et de transmission intergénérationnelle ; le « pouvoir de connaître et de transformer le monde », offrant à chacun d’être non un simple récepteur de savoir, mais un producteur de celui-ci ; le « pouvoir d’agir en commun », ou la démocratie sous des modalités indirectes et participatives.
Marges de manœuvre
Chaque sphère recèle son lot de joies et de réalisations, mais aussi de frustrations et de malheurs, selon les situations. Le chômage, les « budgets contraints », la conciliation entre vie privée et travail, ou encore les transports – autant d’obstacles pour conquérir des « marges de manœuvre » à l’existence. Et ce d’autant plus que le défi climatique, s’il est une occasion de déployer autrement nos pouvoirs d’agir – et de créer de nouveaux emplois –, fixe aussi une contrainte de plus. Comment les milieux ruraux, par exemple, peuvent-ils faire face à une élévation de la taxe carbone qui affecte les budgets ? Dans ce cas comme dans d’autres, des politiques coordonnées d’aménagement du territoire et de conversion écologique, de nouvelles façons de travailler ou encore des formes novatrices d’emploi public sont à inventer. Ce qui requiert d’autres marges de manœuvre au plan budgétaire national et local, notamment en faisant d’une pierre deux coups par convergence entre objectifs sociaux et environnementaux.
On a parfois reproché aux théories des capacités une excessive focalisation sur les individus, au détriment des collectifs – depuis le local jusqu’au mondial, en passant par le national. Ce reproche serait un peu injuste concernant cet essai, dans lequel Vanessa Wisnia-Weill suggère justement, par exemple, que former les jeunes à un niveau élevé en sciences est bon pour leur émancipation, mais aussi pour le pays. Les enjeux de liberté individuelle sont également des enjeux collectifs. Reste que la question du « pouvoir d’agir » des collectifs mériterait aussi – dans un second volume ? – une investigation et des critères spécifiques.
Extrait
« Loin de se réduire à une vision instrumentale d’intervention dans le monde, la connaissance, au sens exigeant de cette épreuve de saisie du réel, est aussi un processus de formation et de transformation de soi, processus généralement adossé à une reconnaissance par les pairs ou l’institution, qui donne consistance à une forme stabilisée de savoir et d’objectivité (en sciences, même le chercheur avant-gardiste s’éprouve au regard de règles de vérifiabilité et de cohérence qui lui sont extérieures). Comme l’avait bien vu Paul Ricœur, connaissance et reconnaissance sont intimement liées. Le passage par la reconnaissance d’autrui est ainsi nécessaire pour attester d’un savoir et finalement s’y reconnaître. »
Les Nouveaux Pouvoirs d’agir, pages 76-77