La lecture, acte de résistance
« Chaque lecture est un acte de résistance. Une lecture bien menée sauve de tout, y compris de soi-même. »
Nous devons cette citation à l’écrivain Daniel Pennacchioni, dit Daniel Pennac, dans Comme un roman, paru en 1992. Cet essai, lucide et enthousiaste, dans lequel il désacralise la lecture et érige le plaisir en tête de qu’elle peut procurer. L’auteur en profite pour faire voyager les lecteurs et les lectrices parmi ses romanciers préférés, de Kafka à Stevenson, en passant par Süskind, Dostoïevski, Gary, Marquez et Dickens.
En fin de sa réflexion, il présente même ce qu’il appelle « les droits imprescriptibles du lecteur » qui sont au nombre de 10 :
- Le droit de ne pas lire. « Le verbe lire, écrit-il, ne supporte pas l’impératif. Aversion qu’il partage avec quelques autres : le verbe « aimer »… le verbe « rêver »… On peut toujours essayer, bien sûr. Allez-y: « Aime moi! » « Rêve! » « Lis! » Mais lis donc, bon sang, je t’ordonne de lire!»
- Le droit de sauter des pages. Sacrilège des sacrilèges, il avoue même avoir lu Guerre et Paixde Tolstoï en sautant les trois quarts du livre.
- Le droit de ne pas finir un livre. Évidemment, me direz-vous. Pas tellement si l’on en croit certaines injonctions, tacites ou explicites, de devoir achever un livre que nous avons commencé. Voire d’aimer un livre qui ne nous a pas touchés.
- Le droit de relire. Quelle que soit la raison ; plaisir de la répétition, lecture sous un autre angle ou à un autre moment de vie…
- Le droit de lire n’importe quoi. Comme beaucoup d’auteurs et d’autrices, Daniel Pennac fait la différence entre les ‘’bons’’ livres et les ‘’mauvais’’. Ces derniers seraient assimilables à de « la littérature du prêt à jouir ». Mais, pour reconnaître les bons, il est parfois nécessaire de fréquenter les moins bons ou les mauvais ?
- Le droit au bovarysme. Autrement dit, la satisfaction immédiate et exclusive de nos sensations. Cette « maladie textuellement transmissible » se caractérise par une imagination qui enfle, des nerfs qui vibrent, un cœur qui s’emballe, de l’adrénaline qui « gicle » et un cerveau qui prend momentanément « les vessies du quotidien pour les lanternes du romanesque ».
- Le droit de lire n’importe où. Oui vraiment n’importe où. Faites attention aux feux rouges tout de même, ce n’est pas l’idéal. Parole d’experte !
- Le droit de grappiller, d’ouvrir un livre au hasard et de n’en lire qu’un passage au choix pour le plaisir.
- Le droit de lire à haute voix. À l’image de Flaubert qui, pour écrire, relisait ses textes à voix haute comme pour les faire vivre plus intensément.
- Et pour finir, le droit de nous taire. Car la lecture se nourrit de solitude, on ne lit pas ensemble. Et nous ne sommes pas tenus de partager nos émois livresques ou nos sentiments vis-à-vis d’un livre. Encore une fois, c’est le plaisir et la liberté qui choisissent.
Bien entendu, cette réflexion de Daniel Pennac est aussi déculpabilisante, pour les adeptes de Paulo Coelho ou Marc Levy, que vivifiante pour celles et ceux qui, comme l’écrivain, résistent à travers les mots à l’heure où la lecture semble être menacée. L’historienne Mona Ozouf insiste sur le fait que cette menace est moins due à pédagogie qu’au monde dans lequel nous vivons. Selon elle, « la lecture suppose des biens qui sont devenus luxueux dans les existences comme le silence, la solitude, la lenteur. Nous subissons souvent un excès d’images qui arrivent rapidement et qui tuent l’imagination. » Le monde des images est tellement plus à notre portée que celui des livres peut sembler inaccessible car n’allant pas dans le même rythme et exigeant plus d’implication et de don de soi.
À l’heure où le Salon du Livre de Casablanca ouvre ses portes, où les critiques, parfois fondées, parfois non, pointeront du doigt telle ou telle défaillance. À l’heure où les sourcils se lèvent mi-désapprobateurs mi-résignés à l’évocation du temps de lecture que les jeunes, et moins jeunes, dédient à cette activité. À l’heure où l’on se souvient du taux d’analphabétisme de notre pays, des aberrations des différentes politiques de l’Éducation Nationale ou des non-politiques culturelles adoptées pour encourager les librairies dans tout le Royaume. Il est bon de se rappeler cette citation d’Antoine Compagnon, écrivain et critique littéraire :
« Nous lisons parce que, même si lire n’est pas indispensable pour vivre, la vie est plus aisée, plus claire, plus ample pour ceux qui lisent que pour ceux qui ne lisent pas. »
Alors, quelle sera votre prochaine lecture ?
