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Cet été, je vous laisse entre les mains de huit autrices formidables à qui j’ai demandé de réfléchir à la question de l’amour dans une société féministe.
L’amour, c’est d’abord de la chance. Un heureux hasard que deux, trois, quatre ou plus personnes se soient, à un moment donné, rencontrées et qu’elles soient toutes disposées à reconnaître que ce soit de l’amour. Mais, dans une société régie par les lois patriarcales du dominant/dominé, c’est aussi un sentiment qui entre en contradiction avec des normes dans lesquelles les femmes sont complètement désavantagées. Alors l’idée est de définir le sentiment amoureux dans une société libre de toute domination non consentie.
On y abordera les notions de fierté, de révolution, de patriarcat mêlé aux sentiments, d’amitié aussi 🙂
On se retrouve à la rentrée, prenez soin de vous.

Rebecca

L’amour, état de Puissance, par Mai Hua

Mai Hua est une artiste française d’origine vietnamienne basée à Paris. Elle est color designer, réalisatrice du film « Les Rivières » et autrice du blog philosophique maihua.fr.

– Je t’aime ma chérie. Je t’aime et tu es parfaite mais je te veux toute entière. Elle est où ta colère ?

– Non mais vraiment, tu me demandes d’être en colère ?

J’ai protesté pour la forme, mais la flèche avait déjà atteint son but. Une flèche folle. Fine et saillante. De celles qui passent par le chat d’une aiguille sans même le déformer. De celles qui emmènent avec elles le fil d’or qui illumine et ré-écrit tout ton passé. Au delà de l’incompréhension, des contorsions de mon égo, je savais qu’un miracle d’amour était en train de se produire, en mon centre, ravageant toutes mes constructions sur son passage. La petite fille parfaite qui jusque là pensait que tout bien faire vous rendait aimable, c’est à dire digne d’amour, était démasquée.

On m’avait vue. Différente, singulière. J’avais honte, et j’étais en même temps tellement heureuse. Car je n’étais plus l’extension d’une attente, d’un être que je désirais. Je n’étais plus l’extension du sein de ma mère, des attentes de mon père, ou de mes enfants. Je n’étais plus l’extension d’une culture qui m’aurait mise à cet endroit. J’étais moi, j’étais une autre. Et oui, j’étais parfaite, parfaitement chiante de perfection, partiellement morte de perfection… mais alors… partiellement vivante aussi.

Et on m’aimait.

On m’aimait, quand même.
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On n’associe que très rarement la colère à l’amour, pourtant, il n’y a pas d’amour sans colère. Comme il n’y a pas d’amour sans peur, sans dégoût, sans destruction. Car Aimer, c’est prendre ce risque invraisemblable d’être.

Il m’a fallu encore deux années avant de me mettre véritablement en colère, deux années pour m’autoriser à me compléter dans la colère, le sentiment interdit aux femmes dès leur plus jeune âge.

J’ai dans un premier temps cessé de performer la bienséance, cessé de mentir sur ce que je ressentais. Pour me rendre compte que je mentais… tout le temps. J’ai ensuite appris à dialoguer seule avec ma colère, à m’asseoir avec elle pour comprendre ce qu’elle avait à m’apprendre : rarement une colère ressentie vivement sur le moment était le fruit d’un unique événement, il s’agissait pour moi de remonter le fil, la série d’événements qui me rendait si obsessionnelle, si cassante, si violente, si blessée, si décevante, si persuadée d’avoir raison. Car oui, il a fallu apprendre à avoir tort aussi. Et ça m’a fait un bien fou de prendre le risque d’une discussion lors de laquelle j’apprenais que j’avais tort, ou même comprenais l’autre dans sa singularité… sans plus rien contrôler. Dans mon corps, je sentais un « clac », celui d’une porte qui s’ouvre. Celui d’un nouvel horizon faisant irruption dans ma vie, qui de facto s’en trouvait augmentée. J’étais moi, dans le lien à l’Autre.

Heloisa Marques

La colère est devenue le feu qui m’aidait à brûler certaines pensées, certaines relations. Des étranger.e.s me sont devenu.e.s intimes, des intimes me sont devenu.e.s étrangers.es. Et comme ces forêts japonaises que l’on brûle dans le but qu’elles se régénèrent d’elles-mêmes. D’elles-mêmes, des pensées et des relations ont repoussé. Détruites et vivantes en même temps. A moi alors… de les cultiver, dans l’amour ?

Aimer était comme une langue étrangère qu’il me fallait apprendre. Je n’avais plus une minute à perdre. J’ai constaté avec consternation à quel point j’étais peu aimante, à quel point je préférais plaire qu’être aimée. Ça faisait trop peur ! Mon ignorance était juste abyssale. Mais cette ignorance, c’était ma chance aussi : j’avais tant à apprendre ! J’ai rencontré énormément de résistances, intérieures principalement, j’ai beaucoup chialé. Une vague, après l’autre, après l’autre. Mais j’étais en même temps entourée d’amour, d’amour inconditionnel, qui m’encourageait à continuer. Aimer est un verbe d’action, ça n’a rien de romantique, c’est physique. Et ce sera difficile jusqu’au dernier souffle.

Pourtant, l’utopie féministe pour laquelle je veux servir est cette utopie d’amour, où chacun et chacune est encouragé.e à se compléter, dans l’expression qu’il.elle est, au temps présent. Où la puissance et la libération des êtres, y compris celles et ceux que l’on appelle « les autres » constituent un but et non une menace. Où l’expression de l’intime devient politique, où son partage brûle le mensonge et l’impunité systémique, et fend l’illusion du progrès et la grandeur.

Il n’y a pas d’amour sans intégrité dans l’intime et le collectif. Pour toutes et pour tous.

L’utopie d’amour est une société qui sert ses humains et le vivant, les guérit, les libère, les empuissance et non le contraire. C’est une société qui n’a pas peur de brûler si son but a été perverti, qui tire sa noblesse dans le don et non la possession. L’Amour est un état de puissance qui, comme le dit Maya Angelou, guérit et libère. Et alors, tout devient possible. N’est ce pas ?

VISIONNER « LES RIVIERES » Mai Hua nous a fait le bonheur, en juin dernier lors du Club des Glorieuses, d’un échange autour de son film « Les Rivières », archéologie de sa lignée de femmes. Pour visionner le film (recettes reversées à la caisse des grévistes de l’hôtel Ibis Batignolles), rendez-vous ici avec le code LESGLORIEUSESRIVIERES

http://lesrivieres.maihua.fr/

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