« Les êtres humains sont-ils trop nombreux ? »
Voilà un sujet qui fait polémique !
Certains pensent que la population mondiale serait trop importante, mais des chercheurs estiment, au contraire, que celle-ci va stagner, voire décroître.
Dans la famille écologiste, la force politique montante en Europe, une branche flirte volontiers avec une vision apocalyptique du monde. Nous sommes trop nombreux, dit-elle, nous allons épuiser les richesses naturelles de la planète. Ressources finies pour population galopante : la catastrophe est dans les chiffres. A la nécessité de la décroissance économique s’ajouterait celle de la décroissance démographique. Vaste débat. Mais la prémisse est-elle juste ? Sommes-nous, allons-nous être, « trop » nombreux ?
La pandémie de coronavirus a mis une vérité en évidence : nous sommes vieux. La proportion de personnes âgées – catégorie la plus sévèrement touchée par le Covid-19 – dans la population mondiale n’a jamais été aussi élevée. Nous sommes vieux parce que nous sommes mieux nourris et mieux soignés. L’humanité connaît un allongement sans précédent de la durée de la vie. Parallèlement, l’humanité enregistre une diminution drastique du taux de mortalité à la naissance.
Population, épidémies : le terrain se prête à de multiples fantasmes. Malencontreusement publiés au moment du confinement, deux livres sur le sujet méritent d’être « déconfinés » pour animer les conversations de l’été.
Le grand mérite du politologue Bruno Tertrais, de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), est d’avoir mouliné des tonnes de données pour en extirper un ouvrage court et clair : Le Choc démographique (Odile Jacob, 256 pages, 22,90 euros).
Planisphère du troisième âge
Dans cette discipline, on appelle « la transition » ce moment où une population passe d’un taux de mortalité et d’un taux de natalité élevés à un taux de mortalité puis de natalité faibles. L’humanité entre « dans l’âge adulte », écrit Tertrais. De 7,8 milliards d’habitants aujourd’hui, le monde doit passer, selon l’ONU, à 8,5 milliards en 2030 et, sans doute, 9,7 milliards en 2050. La transition démographique sera alors en voie d’achèvement, au niveau juste nécessaire au remplacement des générations.
Nous ne vieillissons pas tous au même rythme. Un planisphère du troisième âge – à colorer en vermeil – verrait les plus fortes concentrations de personnes âgées en Asie de l’Est et en Europe. Là, les indices de fécondité s’effondrent. C’est le cas en Chine et, plus encore, en Corée du Sud et au Japon, ces deux derniers étant les pays les plus âgés du monde.
L’Europe, Russie comprise, représente quelque 700 millions d’habitants, qui prennent de l’âge. Les plus concernés par le vieillissement, et la diminution accélérée de leur population, sont la Russie, l’Europe centrale et orientale (cette dernière est appelée à perdre 15 % de ses habitants d’ici à 2050). Le sud du Vieux Continent n’est pas mieux loti, qui voit l’Italie, l’Espagne et le Portugal vieillir à grande vitesse et n’accroître leur population que grâce à l’immigration.
Le Moyen-Orient et le Maghreb sont en phase de transition démographique, les Etats-Unis maintiennent une bonne dynamique (pas seulement grâce à l’immigration). Partout, l’évolution est la même : urbanisation, baisse du taux de fécondité, vieillissement.
On connaît les exceptions. L’Inde d’abord, qui devrait vite rejoindre puis dépasser la Chine (aujourd’hui, 1,3 milliard d’habitants). Mais « la dernière frontière démographique », dit Tertrais, c’est l’Afrique subsaharienne. Les pays les plus jeunes du monde sont là : âge médian le plus bas, taux de fécondité les plus élevés.
Décroissance régulière
Seulement, l’Afrique n’échappe pas à l’urbanisation et connaîtra vite, à son tour, le même cycle que les autres continents : baisse du taux de fécondité etc.
Que se passera-t-il après les 9,8 milliards d’habitants que l’ONU annonce pour 2050, quand le monde entier prendra de l’âge ? « Ira-t-on, à très long terme, du vieillissement au dépeuplement ? », interroge Tertrais. « Oui », répondent deux chercheurs canadiens, Darrell Bricker et John Ibbitson, dans un livre qui va à l’encontre de la vulgate dans ce domaine : Planète vide. Le choc de la décroissance démographique mondiale (Les Arènes, traduit de l’anglais par Corinna Gepner, 336 p., 20 euros).
Comme Tertrais, Bricker et Ibbitson ne croient en rien à l’hypothèse de la « bombe démographique », ce niveau de population que nous ne pourrions ni nourrir ni soigner et qui annoncerait la fin de notre espèce. Tous trois pourfendent la renaissance d’un néomalthusianisme porté par une certaine pensée écologique que résumerait le triptyque « déclinisme-collapsologie-
La réflexion est stimulante, d’autant que, comme Bruno Tertrais, les deux Canadiens, pas langue de bois pour un sou, passent en revue les conséquences que la démographie peut avoir sur l’économie, la géopolitique et les régimes politiques.
Tout cela est rondement mené. Mais, en démographe du dimanche écoutant en boucle Dylan chanter I Want You, on fera tout de même remarquer à Bricker et Ibbitson qu’il leur arrive aussi de céder au pessimisme. Ils évacuent l’hypothèse d’une reprise soudaine de la croissance démographique. C’est ignorer les aléas de l’amour et de la libido qui, dans cette affaire, ont encore leur mot à dire.
Alain Frachon pour le Monde