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Dans les écolieux, on réinvente des rituels pour se retrouver

Ce jour-là, à Grains & Sens, écolieu situé sur le domaine de Lavenant, à Boffres, en Ardèche, où trois familles bilingues sont venues vivre leur « passion pour l’environnement et l’ouverture au monde », il est plus que l’heure de se mettre à table. Kim Notin (42 ans), ancienne biologiste devenue paysanne boulangère, n’est pas encore revenue du marché où elle vend son pain bio aux céréales anciennes. Avant le repas, son mari, Raphaël (46 ans), entame le « cercle des gratitudes ».CCP - Ecolieu Jeanot - Petites annonces Permaculture

C’est Jonah, 6 ans, leur enfant instruit en famille, qui se lance : il remercie Igor, le cuisinier, d’avoir préparé ses raviolis maison, et les animaux de la basse-cour de se laisser attraper. Raphaël, lui, exprime sa gratitude pour l’aide apportée au collectif par de jeunes écologistes belges et luxembourgeois. Les invités hésitent, puis gratifient les êtres chers de leur présence, de leur courage, de leur constance. Une sorte de prière laïque qui permet d’honorer la terre et ses bienfaits, une volonté de faire attention aux produits et à ceux qui les fabriquent, une façon simple et non excluante de mettre de la transcendance dans l’immanence, de donner forme à l’unanime « quête de sens ».

Recueillement et méditation

Les oasis renouvellent les rituels et réinvestissent le spirituel. Des rituels parfois christiques ou animistes, bouddhistes ou chamaniques, des cérémonies souvent bricolées et rarement dogmatiques. Au centre Amma, dans l’Eure-et-Loir, tourné vers la spiritualité indienne, on découvre, au milieu d’un jardin forestier où poussent des rangées touffues de poireaux perpétuels, un sanctuaire des abeilles, maison hexagonale dont les murs en paille intègrent des ruches vitrées. « Un lieu idéal pour le recueillement et la méditation », témoigne Pierre, ingénieur de 34 ans, pour qui cette reconnexion avec la nature est « bouleversante ».

Emblème de la monnaie locale dans la région de Villeneuve-sur-Lot ou objet d’un culte au centre Amma, l’abeille peut être considérée comme un symbole, une mascotte ou un totem des oasis, parce qu’elle est l’insecte pollinisateur le plus menacé par les pesticides néonicotinoïdes, mais aussi l’un des plus féconds en matière de production et d’imaginaire. « Un homme est fait pour planter, construire une maison et s’occuper des abeilles », déclare religieusement Pierre, qui fait également des maraudes à Paris et envisage l’approche des sans-abri comme un « état de présence et de vigilance » proche d’une « pratique spirituelle ».

« S’enraciner dans la gratitude, honorer notre souffrance pour le monde, porter un nouveau regard et aller de l’avant » : les mots de Joanna Macy et de Chris Johnstone, figures reconnues de l’écopsychologie (qui prône la reconstruction du lien entre les humains et la Terre), résonnent dans de nombreuses oasis, quelle que soit leur orientation ou confession. Pour les chrétiens, mais pas seulement, car les écolieux renouent avec de nombreux rites païens.

On pourrait dire que les oasis réinventent ainsi la vie monastique au XXIe siècle, entre méditation et travaux des champs. Au Campus de la transition de Forges (Seine-et-Marne), cofondé notamment par l’économiste Gaël Giraud et la philosophe Cécile Renouard, afin de former des étudiants des grandes écoles à la transition écologique, la journée démarre par le moment de la « météo intérieure » au cours duquel chaque participant montre aux autres un dessin de soleil, d’orage ou de nuage qui représente son état d’âme du jour. Les bénévoles du domaine de Forges partagent également à voix haute un texte de leur choix – un poème de Christian Bobin ou des extraits de l’encyclique du pape François (laudato si, 2015), qui a converti tant de jeunes chrétiens à l’écologie.

A l’heure du déjeuner, pas de cercle des gratitudes, mais un rituel bien rodé. Les cuisiniers détaillent le menu du jour, expliquent ce qu’ils ont voulu confectionner, donnent parfois la provenance des aliments qui, bien souvent, viennent du potager ou du maraîcher d’à côté. Il se dégage de ces cérémonies un parfum de bénédicité laïcisé. Mais pas seulement : c’est une façon de scander les moments de la journée et de vivre une vie accordée. « Le premier temps permet de se relier à sa vie intérieure et de faire corps en tant que groupe par le biais du partage des émotions. Le second moment nous reconnecte à l’environnement », explique Cécile Renouard, professeure de philosophie au Centre Sèvres, à Paris, et sœur assomptionniste, qui se réjouit de vivre, au domaine de Forges, « la grâce des commencements ».

L’écologie, un « rapport au divin »

Cette inventivité liturgique a des effets pédagogiques, affirme le secrétaire général du Campus de la transition, Xavier de Bénazé, car la pédagogie « tête/corps/cœur », qui mêle intellect, sens et affects, « facilite les apprentissages ». Au centre Amma, le modèle est presque identique, mais orienté vers les mythes et chants védiques (de tradition hindouiste). Chacune à sa manière, ces oasis spirituelles s’entendent avec l’agroécologiste Pierre Rabhi pour dire que « l’écologie, c’est le rapport au divin » et qu’« être proche de la nature, c’est en expérimenter le mystère et la puissance ». Par ces rituels, il s’agit également de retrouver la dimension sacrée de gestes quotidiens que la modernité a largement désenchantée.

A la communauté de l’Arche, la prière du matin est chrétienne ; celle du soir, souvent chantée, s’ouvre à d’autres spiritualités. Et les fêtes rythment les saisons

Installée depuis 1987 en face du Vercors, au cœur de bâtiments ayant appartenu à l’ordre hospitalier des Antonins, dans le petit village médiéval de Saint-Antoine-l’Abbaye (Isère), la communauté de L’Arche de Saint-Antoine est devenue une référence en matière de formation au vivre-ensemble, mais aussi dans sa manière d’éprouver librement et collectivement un rapport pluriel à la spiritualité. Fondé dans la mouvance de Lanza del Vasto (1901-1981), un Italien disciple chrétien de Gandhi, le lieu accueille chaque année 3 000 personnes pour des stages de ressourcement personnel et de communication non violente. La prière est de mise, considérée comme « la clef du matin et le verrou du soir ». Celle du matin est chrétienne ; celle du soir, souvent chantée, s’ouvre à d’autres spiritualités. Les danses et les chants ponctuent également les journées. Et les fêtes rythment les saisons : « Pour nous, c’est la célébration de l’unité et de la présence du vivant parmi nous », explique Margalida Reus, la responsable de la communauté Saint-Antoine et autrice de Sortir de la seulitude (Le Souffle d’or, 2013).

La communauté honore les femmes au printemps, les hommes à l’automne. Une semaine durant, la moitié genrée de la communauté prépare cette célébration pour l’autre sexe dans le secret. Autant de rituels qui « soudent la communauté aussi sûrement que les fêtes sacrées », assure la journaliste Christine Kristof-Lardet dans Sur la terre comme au ciel, enquête sur « les lieux spirituels engagés en écologie » (Labor et Fides, 2019). Bien sûr, Noël n’est pas oublié, à ceci près qu’on y offre des cadeaux faits maison afin d’échapper aux excès de la société de consommation. Mais il n’y a pas que les communautés d’inspiration hindouiste ou chrétienne qui célèbrent la nature par le truchement des rituels ou de la permaculture. Il y a aussi les écolieux animés par des musulmans.

La nature comme « un Coran ouvert »

« Beaucoup de versets du Coran poussent vers une approche harmonieuse avec les animaux, les plantes et le ciel », soutient Jean-Philippe Cieslak. Autrefois de confession catholique et converti à l’islam à l’âge de 19 ans, cet ancien professeur anime l’îlot des Combes, oasis des Colibris (le mouvement lancé par Pierre Rabhi) situé sur les contreforts de la ville industrielle du Creusot (Saône-et-Loire), lieu d’initiation à l’agroécologie. Originaire du Nord bétonné des cités de Roubaix, le jeune bénévole Enzo, qui s’occupe des chevaux et veille avec douceur sur les potagers en terrasse, a trouvé dans cet îlot des Combes son « petit paradis » où il peut vivre en harmonie « avec la nature et le prophète ». Ancien moniteur d’activités aquatiques, de culture catholique lui aussi converti à l’islam, Joachim considère « la nature comme un Coran ouvert ».

Mais cette oasis où le savoir permaculturel est de haute volée n’est pas un lieu confessionnel, en dépit de la foi religieuse assumée de l’équipe dirigeante. Dans les stages, athées ou croyants, hommes et femmes de toutes obédiences s’y retrouvent pour suivre des formations en « forêt nourricière ». Le peintre Vassily Kandinsky disait qu’il y avait « du spirituel dans l’art ». Les oasis spiritualistes démontrent, par des rituels savamment bricolés comme des cabanes, qu’il y a peut-être également du spirituel dans l’arbre.

Nicolas Truong dans le monde

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