« La reprise économique ne conduira à un avenir meilleur que si elle épouse les limites écologiques de la Terre »
Pour cause de crise économique, le « jour du dépassement de la Terre » est le 22 août. L’occasion, pour les entreprises, de prendre conscience de la nécessité de changer de modèle, rappellent, dans une tribune au « Monde », l’industriel Olivier Blum et le président du Global Footprint Network, Mathis Wackernagel.
La pandémie a réduit d’environ 10 % la consommation mondiale des ressources écologiques de la planète, en large part à cause de la chute des transports et du ralentissement des activités dans le secteur du bâtiment. Ce recul massif a repoussé au 22 août, soit trois semaines plus tard que l’an dernier, le « jour du dépassement de la Terre », qui marque, chaque année, la date à laquelle la demande en ressources écologiques (empreinte écologique) dépasse ce que la planète peut renouveler sur l’année entière (biocapacité). Résultat d’une crise mondiale, cette situation n’est pas à confondre avec la transition soigneusement réfléchie dont nous avons besoin pour construire un avenir durable. L’humanité continue de puiser davantage que ce que la nature peut renouveler, puisque nous utilisons jusqu’à 1,6 fois les ressources disponibles, soit l’équivalent de 1,6 Terre.
La priorité est de rendre nos économies compatibles avec notre planète
A l’heure où l’attention et les efforts de tous sont orientés vers la reprise économique, la priorité est de rendre nos économies compatibles avec notre planète en plaçant régénération des ressources, biodiversité, circularité et climat au cœur de nos décisions. La crise sanitaire du coronavirus nous a en effet rappelé une vérité essentielle : nous sommes vulnérables. Malgré toute son ingéniosité, sa résilience, son courage même, l’humanité a été éprouvée par un micro-organisme qui a perturbé, voire détruit, de nombreuses vies à travers le monde. Alors même que nous sommes encore en train de surmonter la tempête, la crise nous a déjà appris que :
- ignorer le contexte écologique dans lequel nous vivons constitue un risque massif pour la réussite de chacun ;
- l’humanité constitue une biologie unique et nos destins sont liés ;
- il est possible d’inverser le cours historiquement ascendant de notre consommation de ressources.
De quoi forger des piliers stratégiques essentiels sur lesquels ancrer, dès aujourd’hui, la transformation de notre économie pour que chacun jouisse, demain, de l’opportunité d’une vie prospère dans le respect des contraintes écologiques de la Terre.
La reprise économique ne conduira à un avenir meilleur que si elle épouse les limites écologiques de la Terre. Nous avons aujourd’hui l’occasion unique de remodeler nos économies et nos sociétés pour les rendre plus résilientes, plus inclusives et plus collaboratives, et qu’elles prospèrent de manière durable. Nous devons veiller à mettre en place une infrastructure et une économie moins gourmandes en ressources. Rien de moins ne peut assurer le type d’avenir auquel nous aspirons tous, en particulier les plus jeunes d’entre nous.
Améliorer notre condition sur le long terme
Par exemple, les niveaux d’émissions de gaz à effet de serre ont été étroitement corrélés aux activités humaines et industrielles – transports, industrie, pratiques de consommation et production d’énergie. Nous devons rompre ce lien. Electrification et numérisation, par exemple, sont essentielles pour améliorer notre condition sur le long terme. Nos recherches montrent que si tous les bâtiments et infrastructures existants dans le monde étaient équipés de technologies d’efficacité énergétique et d’énergies renouvelables, nous pourrions repousser le jour du dépassement de trois semaines. Pour mettre les choses en perspective, décaler cette date de cinq jours chaque année permettrait de revenir à l’équilibre avec les ressources écologiques de la planète avant 2050, conformément à l’accord de Paris sur le climat.
Le succès pérenne des modèles économiques est corrélé à leur capacité à accompagner la réussite de l’humanité, simplement définie comme la capacité de tous à s’épanouir dans les limites des ressources écologiques de notre planète. Elle peut être mesurée : l’indice de développement humain des Nations unies mesure le niveau de prospérité dans chaque pays, tandis que l’empreinte écologique mesure la pression de chaque pays sur les ressources écologiques. Ces deux dimensions intrinsèques du développement durable définissent l’espace où les sociétés humaines prospèrent dans le respect des contraintes écologiques de notre planète.
Déclencher la lame de fond
Les entreprises capables de soutenir leurs clients dans cet espace sont celles qui seront de plus en plus nécessaires à l’avenir. Pour l’entreprise, œuvrer dans ce sens ne consiste pas simplement à restreindre ses profits ou son impact pour en tirer un bénéfice moral. Il s’agit en réalité d’une nécessité incontournable pour le succès de toute entreprise dans un monde de plus en plus marqué par le changement climatique et les contraintes écologiques.
Ensemble, nous pouvons sortir de la crise du Covid-19 pour bâtir un avenir où résilience et opportunité deviennent réalité pour tout un chacun. Mais il faut se mettre au travail. Pour cela, il est urgent de faire basculer le débat sur le développement durable du champ de la bienveillance éclairée à celui de l’urgence capitale. En souhaitant que cela contribue à déclencher la lame de fond où chaque entreprise, chaque décideur, embrasse la responsabilité de déployer, à son échelle, la stratégie la plus viable que nous connaissions : bâtir sa propre prospérité dans les limites écologiques de la planète, et contribuer ainsi à celle du monde entier. Cela vaut certainement mieux que d’assister passivement au glissement de nos sociétés vers la misère planétaire à laquelle nos décisions actuelles nous mènent de manière inéluctable.