GUIDEAU EXPOSE L’INVISIBLE
Le travail pictural de Guideau témoigne d’une inspiration fort différente de celle qui anime ses sculptures. Ces dernières années, il avait été notablement délaissé au profit de l’activité du sculpteur, mais des raisons de santé ont en partie ramené l’artiste devant le chevalet, la fatigue y étant moindre que lors du maniement de la matière, de la gouge et du burin. Mais du point de vue de la compréhension de l’œuvre, ce retour est heureux car il rappelle que chez cet artiste, la peinture et la sculpture sont complémentaires. Et c’est une aventure esthétique que de passer le pont qui relie les deux univers. Je me suis, quant à moi, contenté de jeter un coup d’œil sur la sculpture depuis l’autre rive. Et cela a suffit pour ce que j’en veux dire sans m’étendre. Ainsi, cinq tableaux ont été exposé. Cette rareté souligne la valeur insigne des peintures qui ont la préférence du visiteur. Et j’y ai trouvé mon bien. Une quinzaines de pièces sculptées, principalement en bois m’attendaient et j’y ai trouvé mon sens.
Les deux dimensions des peintures de Guideau délimitent le miroir-plan que le regard doit percer pour apercevoir l‘espace sculptural à trois dimensions qui est celui de la vie originaire mise en scène par l’artiste. Et qu’est-ce que la vie originaire sinon la source même de la vie ? Voilà dressé le cadre général de l’esthétique qui informe le regard. Les peintures offertes à la vision sont les reflets de la représentation elle-même. C’est pourquoi elles ont quelque chose à voir avec la thématique du tableau dans le tableau. Et précisément, on y voit des séries de peintures en miniature, des mandalas où se devine une géométrie sacrée, des formes et des couleurs mêlées dont l’indistinct est donné à voir. Les peintures de Guideau cherchent à représenter ce que nous voyons mal ou ce que nous voyons pas, c’est-à-dire notre regard lui-même. Il faut écarquiller les yeux, polariser l’attention, cibler le trait de lumière et finalement imaginer l’inaperçu pour obtenir une vision. Ce mouvement du regard qui est un mouvement de la conscience est cela même que l’artiste tente de figurer par ses peintures.
Immanquablement, nous sommes devant des images qui semblent avoir été exhumées de
fouilles archéologiques comme celles devenues emblématiques des scènes de la vie quotidienne représentées sur les vestiges des fresques de Pompéi. Les formes sont à moitié effacées, les couleurs vieillies, l’ensemble symboliquement maculé de terre, jauni et cuivré comme l’antique. Et tout cela est délicatement gratté, brouillé, écaillé, rayé et gribouillé de sorte qu’apparaissent les couches de couleurs et de matière superposées. La représentation y est une représentation impossible comme si elle était rendue illisible, comme si elle était oblitérée, détruite. Indistincte, la figuration figure ce qui ne peut l’être. Autrement dit, rien de ce qui peut être vu de ce côté du miroir ne vaut d’être vu comme ce qu’il y a de l’autre côté et que le regard ordinaire ne saurait voir. Mais la peinture a saisi derrière cette impossibilité notre regard limité, mais aussi ce qu’on attrape parfois les yeux fermés : un éclat de lumière venu du fin fond de la mémoire et qui nous fait dire que ce tableau nous a touché. Cette lumière qui nous rappelle d’où nous venons est le véhicule vers l’autre monde.
Ayant perçu cette impossibilité, l’esprit n’hésite plus. Il embrasse d’un seul coup d’œil la fragile apparition lumineuse prête à s’évanouir au moment où on la saisit, ce reflet de la mémoire dans le miroir qui lui est tendu et que la conscience poursuit jusqu’au moment où elle accède au monde perdu qu’elle veut retrouver. Et quand cela est possible, elle passe de l’autre côté du miroir et rend possible du même coup l’œuvre sculpturale. Ainsi, la peinture de Guideau es-elle liminaire. Elle n’est pas moins importante que la sculpture. Elle est une part indispensable de l’œuvre, le portail ouvragé de l’univers de l’artiste auquel on ne saurait accéder si on ne le franchit pas en adoptant le regard qui permet de distinguer ce qui peut être vu. Il faut donc saisir le sens de la peinture pour venir à la sculpture. Dire que la peinture de Guideau n’est pas figurative n’est vrai qu’au sens où sa sculpture l’est. Comme le regard ordinaire, la peinture ne peut atteindre la figure tandis que la sculpture ne le peut que si la conscience de l’artiste fait irruption dans l’autre monde.
Quel est donc ce monde et que peut-on espérer y découvrir ? Humble visiteur, nous sommes conviés par l’artiste dans le monde originaire de la vie, le monde primordial du mythe des commencements. Quand Guideau dit lui-même qu’il s’agit d’un monde « ethnique », il compare son univers avec celui des peuples premiers et n’évite pas l’association avec le monde « mythique ». Cela confirme qu’il s’agit bien d’un monde originaire. L’univers sculptural de l’artiste est marqué par la présence de figures hiératiques empreintes de dignité, d’impassibilité et d’une éternelle patience. Ces figures se multiplient, s’épurent et deviennent des archétypes que l’artiste présente et représente. Les plus emblématiques, lance ou bâton à la main, font penser à des pasteurs, à des guerriers. Les outils et les armes sont rudimentaires et ne se distinguent que très peu. Mais le titre des œuvres appellent certaines figures récurrentes : le gardien, la femme, le sage, le marcheur, le passeur. On se tient là dans un univers mythique archétypal où toutes les figures traduisent une fonction primordiale, celle du gardien. Interrogé sur la signification symbolique du gardien, l’artiste souligne la fonction de celui qui garde les valeurs fondamentales comme la relation à la nature, aux animaux, aux végétaux. Et c’est dire encore que dans le monde originaire la vie elle-même a une valeur première. Ainsi, la figure par excellence du monde originaire est le gardien de la vie.
Le peintre souligne volontiers que son imaginaire a été nourri par la littérature fantastique de Tolkien, par la science fiction de Philip K. Dick ou par la bande dessinée d’Enki Bilal. Cela vaut pour l’apparence des figures. Mais l’universalité de l’archétype du gardien suggère que son apparition dans l’univers de l’artiste résulte d’une création sui generis de sa vie symbolique. Les symboles du gardien dans l’univers de l’artiste a la même fonction que ceux de l’ange dans les mythes du monde. Ils sont associés à l’aide, à la guidance, à l’inspiration. Ils apparaissent, dans notre imaginaire aussi bien que dans celui de l’artiste, comme des soutiens indispensables et efficaces. Ils nous contactent par les rêves, les rêves éveillés, les états méditatifs. La femme est gardienne de la féminité en chacun, le sage celui de la vérité. Le marcheur, le porteur, le passeur ne sont autres que les gardiens de la communication entre les fonctions vitales comme l’était Hermès dans le mythe grec. La beauté de ces figures est liée à la valeur vitale qui leur est authentiquement assignée car la vie ne peut être représentée qu’en beauté. Si la vie a une valeur première, il faut qu’elle soit représentée, il faut qu’elle devienne symbole. N’est-ce pas l’art qui permet au symbole d’être ainsi transcendé ?
Ce que nous appréhendons de ce monde à travers la figure du gardien ne représente que le visible et c’est tout le sens de l’œuvre que de nous faire pressentir l’invisible, de nous inviter à imaginer ce qui demeure caché et à explorer ce qui nous est donné à voir. Un exemple permettra de mieux comprendre le sens de l’invisible dans l’art du sculpteur. Les statues monumentales de l’île de Pâques, les moaï, qui sont si étonnants et si remarquables, constituent des figures visibles de la présence des ancêtres des Matamua qui habitaient l’île. Mais ces statues étaient, en vérité, les gardiens de toute la vie mythique dont le peuple mélanésien autochtone n’aurait pu se passer pour vivre en cohésion et tenir un mode de vie pérenne du XIIe au XVe siècle. C’est la richesse invisible de cette vie symbolique qui pouvait garantir cette pérennité. Le monde invisible de ces polynésiens n’était autre que leur monde mythique, la vie de l’esprit de cette population. Et nous n’en connaissons à peu près rien.
La part invisible du monde originaire de l’artiste est autrement plus riche que la richesse et la beauté de ce qu’il nous donne à voir. C’est la vie symbolique subconsciente qui fonde cet univers et donne vie et sens à ses gardiens. Et c’est elle qui continuera toujours et de manière imprévisible à leur donner des formes et des significations nouvelles. Aussi, sommes-nous heureux de contempler les créations de l’artistes pour ce qu’ils représentent et pour ce qu’ils laissent pressentir de ce qui doit être gardé et préservé comme le bien le plus précieux : la vie de l’esprit. Ce que je retiendrais au sortir d’une incursion dans l’univers de Guideau, c’est que des artistes comme lui ont les ressources, la présence d’esprit et le talent qui conviennent pour exposer l’invisible.
Les peintures et les sculptures de P. Guideau sont exposées en Drôme du 31/07/2020 au 16/08/2020 avec les œuvres de l’artiste peintre A. Reynaud. Adresse : Les Bialats (entre Menglon et les Galands.)
Abdoulaye Fall
Le 02/08/2020