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Vinciane Despret : « Ne déclarons pas la guerre au vivant »

Philosophe et psychologue, Vinciane Despret enseigne à l’université de Liège et a récemment publié Habiter en oiseau (Actes Sud, 2019), réflexion sur la façon dont les oiseaux conçoivent leur territoire à partir de l’étude des controverses ornithologiques.

On a beaucoup entendu les oiseaux lors de la période de confinement liée à la pandémie de Covid-19. Pourquoi avez-vous voulu témoigner de la présence de leur chant ? Et que nous a-t-il donné à penser ?

La question s’est évidemment posée, au regard de tous ces témoignages : pourquoi ceux qui s’émerveillaient d’entendre les oiseaux ne les avaient-ils pas entendus jusqu’alors ? Peut-être les entendait-on, mais ne les écoutait-on pas ? Poser la question de cette manière est, bien sûr, intéressant, puisqu’elle nous conduit à interroger ce qui, dans nos modes de vie, nous avait rendus tellement insensibles ou peu disponibles, au point que nous n’entendions pas le chant des oiseaux. Et c’est également intéressant de parler en termes de « mode de vie », puisque cela inclut alors l’absence de silence – ce n’est donc pas seulement le fait que nous ne les écoutions pas, c’est qu’ils n’étaient pas audibles dans cette anthropo-cacophonie. Mais s’arrêter à cette formulation fait (encore) de nous les seuls vrais acteurs de cette situation.

Car il est rapidement paru évident à de nombreux ornithologues que les oiseaux avaient eux-mêmes non seulement un point de vue sur cette situation, mais aussi qu’ils avaient bel et bien pris acte des changements de leur milieu de vie. A un moment d’ailleurs crucial pour eux, puisque ces chants accompagnent ce grand festival sonore et visuel printanier que constitue la territorialisation de nombreux oiseaux. Dans certaines zones urbaines, si vous comparez les sonagrammes d’avant le confinement à ceux que l’on a pu enregistrer pendant la crise, vous voyez que les oiseaux ont modifié leurs habitudes : ils chantent plus, et le font pendant des périodes plus longues. Ils doivent dépenser moins d’énergie à lutter contre le bruit et l’on peut avancer qu’ils « s’entendent » probablement mieux, dans les deux sens du terme. Si je me réfère aux travaux du bioacousticien Bernie Krause, je pourrais, par exemple, penser qu’ils s’accordent mieux, que le « respect du temps de parole », qui est l’indice d’un milieu relativement vivable, est nettement favorisé.

Qu’est-ce qui vous a conduite à formuler la proposition que les oiseaux s’étaient « mis sous la protection du virus » ?

J’avais au moins deux raisons de formuler cet énoncé volontairement déstabilisant, outre le fait qu’il rendait aux oiseaux une bonne part d’activité dans la description de la situation. D’une part, il s’agissait de résister au discours martial qui risquait de s’imposer, de refuser les métaphores guerrières – en sachant à quel point les métaphores façonnent notre rapport au monde et aux autres – pour essayer de penser la situation, comme l’a proposé Bernadette Bensaude-Vincent, sur le mode des compositions diplomatiques avec le virus, un mode qui nous engage à trouver « un arrangement pour faire monde avec lui ». C’est une proposition pragmatique. Car il est crucial d’apprendre de nouvelles manières plus attentives de nous rapporter aux autres êtres (virus, bactéries, animaux non humains, végétaux), de cultiver d’autres façons de penser ces rapports de compositions et d’arrangements – et si l’on doit se déclarer en guerre, l’ennemi n’est en fait pas le virus, mais bien d’abord l’économie capitaliste. Car nous ne pouvons déclarer la guerre au vivant.

D’autre part, dire des oiseaux qu’ils se sont mis sous la protection du virus, c’était pour moi une façon de créer un certain rapport au futur, d’infléchir l’éventuel retour à la situation d’avant, de protéger ce qui, dans cette crise, aussi brutale et difficile a-t-elle été pour nombre de personnes, avait été l’occasion d’une remise en cause de nos manières de vivre, bref, de faire mémoire de ce qui nous est arrivé, dont le fait que nous ayons entendu les oiseaux était pleinement partie prenante. Ainsi, par exemple, j’anticipais : quand le virus ne sera plus là pour protéger les oiseaux – ou, moins rapidement dit, quand les stratégies qui nous protègent du virus changeront et ne les protégeront plus –, serons-nous capables de nous souvenir de ce qu’ils nous ont donné et appris ?

L’écologie est attaquée par ceux qui défendent l’exceptionnalisme humain mais aussi parfois défendue par un front libérationniste, véganiste et « effondriste » assez radical. Quels sont, selon vous, les écueils de ces positions diamétralement opposées ?

N’y a-t-il pas d’autres solutions que ces deux branches d’une alternative aussi peu imaginative – « l’humain est un animal pas comme les autres » et « l’humain (n’)est (qu’)un animal comme les autres » ? Oui, nous, humains, savons des choses que nous sommes seuls à savoir. Comme les éléphants ou les corbeaux ou les cachalots savent des choses qu’ils sont seuls à savoir. L’humain n’est pas un animal comme les autres, pas plus que les corbeaux, les éléphants et les cachalots ne sont des animaux comme les autres.

Mais j’ai le sentiment que c’est également ce que négligent nombre de libérationnistes et d’antispécistes. Bruno Latour remarquait que les antispécistes, parce qu’ils essayent de ramener tous les vivants à la vision morale des humains, tendent à complètement ignorer la multiplicité des manières de vivre et d’être moral – c’est-à-dire la pluralité des rapports que chaque être invente avec d’autres, pluralité qui manifeste que la vie de tout vivant repose toujours, quelle que soit la forme que cela peut prendre, sur la vie d’autres êtres. A la multiplicité des manières d’exister, les libérationnistes substituent en fait une idée définissant la bonne manière d’exister – ce qui fait d’eux des militants, porteurs d’une idée ou d’une cause, là où les activistes s’efforcent « d’activer » des manières de faire et d’exister.

Et c’est un reproche semblable qu’il me semble devoir être adressé aux collapsologues, lorsqu’ils exigent de nous d’adhérer au récit d’un effondrement du « tout ». Ils oublient qu’il n’y a pas de « tout », seulement des milieux-mondes avec des corbeaux, des humains, des éléphants, des lombrics, des bactéries… Certes, tous « tenus » par d’autres et dépendants d’eux, mais dans une pluralité de mondes qu’il n’appartient à personne d’unifier.

Vinciane Despret, philosophe de l’éthologie

Dans la famille écopolitique, Vinciane Despret est incontestablement la marraine. Elle est une référence revendiquée par la nouvelle génération écosophique. Elle suscite l’admiration des uns – « C’est un maître, elle a inventé l’espace de pensée que j’explore », soutient le philosophe Baptiste Morizot –, préface les ouvrages des uns et des autres – comme, tout récemment, Les Sentinelles de la pandémie, de Frédéric Keck (Zones sensibles, 240 pages, 20 euros) – et force le respect de tous. Ses travaux précurseurs et iconoclastes sur la façon dont les ornithologues observent le comportement surprenant des perroquets kéas de Nouvelle-Zélande ou des cratéropes écaillés d’Israël font autorité. Si elle est un peu l’aînée, elle n’est pas une figure tutélaire universitaire comme l’anthropologue Philippe Descola, le sociologue Bruno Latour ou encore la philosophe des sciences Isabelle Stengers, auprès de qui elle soutint sa thèse, en 1997, « Savoir des passions et passions des savoirs ».

Née à Anderlecht (Belgique) en 1959, dans une famille de la petite bourgeoisie catholique, formée à la psychologie, au droit et à la philosophie, Vinciane Despret développe une passion pour l’éthologie, cette science des comportements des animaux. En compagnie d’ornithologues qu’elle suit sur leur terrain d’observation, elle montre comment leur savoir transforme les animaux, tout comme, en retour, les éthologues s’en trouvent transformés dans leur façon d’envisager la différence entre les espèces (Naissance d’une théorie éthologique : la danse du cratérope écaillé, Les empêcheurs de penser en rond, 1996 ; Quand le loup habitera avec l’agneau, Les Empêcheurs de penser en rond, 2002).

C’est avec Isabelle Stengers qu’elle connaît un véritable « ensorcellement métaphysique » et découvre auprès d’elle « un monde où il fait bon penser ». Portée par cette amitié intellectuelle, Vinciane Despret creuse son sillon, malgré le mépris de ses pairs pour ses sujets de recherches animaliers – « ce n’est pas de la philosophie », ne cesse-t-on de lui répéter. Une philosophie de l’éthologie qu’elle mène avec une réticence pour la généralisation, et même pour la conceptualisation, comme s’il ne fallait pas laisser la relation aux vivants s’enfermer dans une simple et seule une définition. Au bonheur des morts (La Découverte, 2015), né de l’infinie douleur familiale causée par le décès de sa petite sœur, marque un pas de côté en enquêtant sur la façon dont les morts entrent dans la vie des vivants. Une méditation sur l’inventivité de leurs relations, à l’image de cette amie qui, relate-t-elle, « porte les chaussures de sa grand-mère afin qu’elle continue de parcourir le monde ».

« Célébrer les réussites »

Dans son Manifeste des espèces compagnes (Flammarion, 2019), la biologiste et philosophe américaine Donna Haraway raconte comment les relations nouées avec sa chienne Cayenne ont profondément changé son rapport aux « autres-êtres-qui-comptent ». Vinciane Despret – qui partage sa vie entre Liège et une maison de village du Gard où elle écrit dès l’été survenu, lorsque les hirondelles ne nichent plus dans sa cuisine ouverte sur la cour – ne quitte pas sa chienne Alba, qu’elle a recueillie, « triste, déprimée et apeurée » dans un centre de la SPA et avec qui elle échange tout au long de la journée, sans jamais l’infantiliser.

Même si elle lutte contre bien des idées reçues, notamment sur les femmes et l’intellectualité (Les Faiseuses d’histoires. Que font les femmes à la pensée ? La Découverte-Les empêcheurs de penser en rond, 2011), Vinciane Despret n’aime pas verser dans la critique, mais préfère « célébrer les réussites ». Faire le pari de la complexité, aussi, comme en témoigne Etre bête, coécrit avec la sociologue Jocelyne Porcher (Actes Sud, 2007), enquête sur ces éleveurs qui peuvent s’attacher à leurs vaches et à leurs cochons, faire preuve d’attention, de sensibilité et de savoir à leur égard, tout en les conduisant, au bout du chemin, à l’abattoir. Si, en France, dit-on, tout finit en chanson, tout, avec Vinciane Despret, se termine dans un éclat de rire. « En Belgique, on n’a pas d’esprit, mais on a beaucoup d’humour », s’amuse-t-elle. C’est sans doute pour cela qu’elle préfère les merles, les corbeaux et les corneilles, ces volatiles drôles, comiques, burlesques même, « sans noblesse ni délire de grandeur ». Les oiseaux sont peut-être des « frères », comme disait François d’Assise, mais c’est Epicure qui a sans doute raison contre tous les oiseaux de mauvais augure : « Il faut rire tout en philosophant. »

Nicolas Truong dans Le Monde

Vinciane Despret était au FestWild de Sainte Croix en Diois en 2019

 

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