Dans le Vercors, accueillir les migrants en durée indéterminée
Tour de France, 16e étape, kilomètre 150. À Lans-en-Vercors, François et Véronique Nougier verront peut-être passer le peloton ce mardi. Au sein de l’association Vertaccueillants, ils se débrouillent pour que des migrants mineurs ou des familles puissent trouver un hébergement « sans limite de temps ». Cela a coûté à François des voix aux dernières municipales.
Lans-en-Vercors (Isère).– On ne prend jamais une histoire. On est pris par elle. À mille mètres d’altitude, au passage mardi du Tour de France à Lans-en-Vercors (2 500 habitants), aux alentours de 17 h 20-17 h 30, vit le couple Nougier. Véronique et François. Ils font partie des quinze membres du conseil d’administration des Vertaccueillants (une centaine d’adhérents), association laïque qui loge dans des familles du plateau du Vercors des demandeurs d’asile, de titre de séjour, et des réfugiés.(photo MCD décontextualisée)
Ce sont souvent des mineurs ou des familles (parfois cinq personnes) qui sont accueillis « sans limite de temps », précise Véronique, 52 ans, cogérante d’une structure d’e-learning ou formation sur Internet (dix-huit personnes) et amenée parfois par son travail à faire des allers-retours à Paris.
Pour elle, le cheminement s’est résumé à une question : « Mais qu’est-ce qu’on peut faire pour ces personnes, ces enfants ? Comment nous inscrire dans un réseau ? On ne pouvait pas s’indigner sans rien faire… », se souvient-elle quand l’association s’est créée il y a cinq ans. Véronique fait référence à la photo d’Aylan, un petit Syrien de trois ans, mort noyé dans le naufrage en Turquie d’une embarcation de migrants. Ce fut l’un des éléments déclencheurs de leur engagement.
François, 51 ans, lui, est charpentier-menuisier. Avant, il était cadre dans l’industrie. Puis, un jour, il a tout envoyé balader. À 32 ans, il a passé un CAP de menuiserie. L’entreprise tourne aujourd’hui avec un associé et un apprenti de trente ans, quasiment le même âge que François quand celui-ci a radicalement changé de direction.
Voilà vingt ans que les Nougier sont installés ici. Le couple a trois enfants. Ils n’en ont plus qu’un à la maison, lycéen, et de sortie ce jour-là avec des copains.
Sa femme, avec tendresse : « Tu sais, tu resteras toujours le charpentier venu d’ailleurs », sourit-elle. Il n’est pas que menuisier, il est aussi militant écologique et « de gauche ». Aux dernières élections municipales, sa liste gauche-écolo comportait entre autres trois adhérents de l’association. François, membre d’EELV, siège aujourd’hui dans l’opposition (cinq conseillers) et pensait sincèrement que ses chances étaient réelles.
Il répète, si peu surpris de ce qui lui a été rapporté lors de la campagne : « Si sa liste gagne, il est bien capable de nous installer un camp de migrants sur la commune. » Et son corollaire plus insidieux, qui ressurgit de temps à autre au gré des rencontres : « Mais jusqu’à quand vous allez les garder ? » « Les », ce sont les migrants.

François a un petit sourire douloureux. Véronique interprète la pensée de son mari, sur laquelle il ne veut pas s’étendre, comme une forme d’amertume rentrée : « C’est parfois à l’image de la société française, estime-t-elle. Une méfiance pour l’autre. Les gens sont racistes quand ils font face à un panorama global de la société. Puis, soudain, leur regard change au contact d’un fait individuel : “Dis donc, ton gars, là, qui bosse à la caisse chez Netto [surface de discount – ndlr], il est vachement bien”. »
François et Véronique n’aimeraient pas qu’on qualifie leur engagement d’extraordinaire, tout comme celui des autres adhérents d’ailleurs : « Si nous nous sommes engagés, disent-ils, c’est pour apporter un toit et de la dignité à ces personnes. Parfois, ce sont des gens qui ont été aux mains de réseaux de passeurs, de vendeurs d’hommes. Des jeunes de 18-19 ans qui ont passé trois ans d’errance avant de parvenir en Europe, des vieux, des jeunes, des musulmans, des Noirs, des chrétiens, des Arabes, des Kurdes… » Comme ils sont « incompétents sur le domaine du juridique », l’association s’appuie sur l’antenne grenobloise de l’ADA (Accueil des demandeurs d’asile) qui se charge de diriger vers les Vertaccueillants les familles ou personnes « en demande de papiers », souligne François, qui tient à préciser que « le message que les Vertaccueillants ont fait passer auprès de l’ADA » peut se résumer ainsi : « Là-haut, c’est le refuge. »
Sur le plateau du Vercors (12 000 habitants à l’année), l’empreinte de la Résistance et les hauts faits d’armes sont toujours ancrés dans la mémoire nationale. Une vingtaine d’hébergeurs « mettent à disposition une chambre chez eux ou une maison », dit Véronique. Et de poursuivre : « Ce qui ne va pas sans difficulté, notamment au moment des vacances de Noël ou de Pâques, sachant que la propre famille, voire des amis de ces mêmes hébergeurs sont à tout moment susceptibles d’y séjourner. Il faut alors trouver rapidement un hébergement de substitution, le temps de ces vacances. Ce n’est qu’ensuite que la famille accueillie reprendra possession de “sa maison”. »
Véronique, dont le regard bleu est si pénétrant qu’il peut être parfois ressenti comme intimidant, met en lumière un exemple : « Ces familles d’accueillis n’ont souvent connu que des déménagements depuis leur exil », prenant le cas d’une famille kosovare restée « trois ans sur le plateau ». Le père a trouvé du travail, la famille est « redescendue ». Vers Grenoble. L’association, lors de sa dernière assemblée générale, devrait trancher une question qui revient sans cesse et qui est mise en débat : « Doit-on revenir sur la limite de temps ? » Non, car c’est ce principe qui singularise les Vertaccueillants.
À l’exception des familles, les accueillis changent de logement toutes les six semaines : « Pour que les hébergeurs puissent souffler, se retrouver. »
L’association encourage les accueillis à trouver un travail. Cela peut être à la caisse d’une supérette. Toutefois, une des règles « est de ne pas accepter de travail au noir ». Mais, à la vérité, la plupart de ces migrants sont attirés par « le bas » (comprendre Grenoble, voire Lyon). D’abord, c’est là que se dénouent les démarches avec l’administration « et souvent là qu’ils retrouvent des compatriotes, des amis, des réseaux, et qu’ils renouent avec leur langue maternelle », explique Véronique.
Dans un paradoxe, poursuit Véronique, ils ont l’impression de se sentir plus en sécurité en bas, car l’anonymat les protège du regard des habitants du plateau. « Ici, c’est une société intégralement blanche et quand on est guinéen ou congolais, on ne passe pas inaperçu… », conclut-elle.
L’association est aconfessionnelle : « Il y a quelques paroissiens qui en font partie, mais nous sommes ici sans religion », précise François. La période de confinement a été délicate, se souvient-il : « Les hébergeurs, légitimement, se sont questionnés : comment se protéger de la pandémie ? Est-ce raisonnable d’accepter une personne venant éventuellement d’un foyer, dont ne sait rien quant à son profil sanitaire ? » « Certains se sont donc montrés plus frileux », ajoute François.
Mais il a bien fallu trouver une solution : « L’association a pu trouver des appartements vides », raconte François. Mais comment nourrir les accueillis dans cette période de confinement ? Le réseau local Cuisine solidaire, basé à Villard-de-Lans, a pris en charge la distribution de paniers-repas aux bénéficiaires.
Les époux ont évidemment déjà reçu des « accueillis ». Dans le jardin, Véronique balaie de la main la maison qu’ils ont achetée à crédit il y a plus de dix ans : « Toutes ces chambres sont vides, se désole-t-elle. Aujourd’hui, on ne pourrait plus se loger nous-mêmes. Les prix sont devenus fous. Qui peut s’acheter une maison à 500 000 euros ? »
Et de soulever un problème, celui de la gratitude, qu’elle résume par : « Comment agir gratuitement ? » Lancée : « D’abord, j’ai acquis la certitude que les gens sont de passage. Ici, c’est une bouée. Bien sûr, il y a eu des appartements rendus pas forcément aussi propres qu’au moment où des accueillis sont arrivés. C’est au fond anecdotique, car il n’y a jamais eu de dégradations ni de violences depuis cinq ans. Mais ce qui nous questionne, c’est la reconnaissance. Certains hébergeurs l’attendent. D’autres non. D’autres ne sont pas nécessairement en forte sympathie envers les migrants. Pourtant, tous font don d’eux-mêmes. »
François acquiesce et dit avec un sourire fatigué : « J’ai l’impression que parfois certaines personnes nous regardent agir comme si elles se rachetaient une bonne conscience. »
Les documents de l’AG de clôture de l’année 2019
Elle s’est tenue à Lans le 6 février 2020 à 20 heures
- Rapport moral AG 2020 D
- Rapport activités_2019_Vertaccueillants_V DEF
- Rapport financier AG 2020 Vertaccueillants_D DEF
- Voir AG 2020 Echo de presse
Voir aussi :