La critique sociale ubérisée par la collapsologie
Si la critique sociale a réellement à cœur la question de l’efficacité politique, elle doit plonger dans la mare de la collapsologie et l’aider à s’élever.
Pas comme elle fait actuellement, en restant planquée en snipper, qui du haut de l’immeuble dézingue le premier collapso tentant une sortie.
L’ubérisation, du nom de l’entreprise Uber, est un phénomène récent dans le domaine de l’économie consistant en l’utilisation de services permettant aux professionnels et aux clients de se mettre en contact direct, de manière quasi instantanée, grâce à l’utilisation des nouvelles technologies –1– .
La question de l’efficacité de l’action politique est au cœur des préoccupations de la critique sociale. Que faire ? Quelle est la meilleure façon d’agir pour enclencher une transformation sociale ? Comment rassembler en vue d’établir un rapport de force favorable aux changements désirés ? Doit-on viser une révolution ou seulement des réformes ? Si l’on vise une révolution, participer au jeu politique institutionnel n’est-il pas contre-productif ? Jusqu’à quel point compromettre ses idéaux pour qu’ils parlent au plus grand nombre ?
Et aussi bien entendu, comment concilier son engagement personnel en faveur d’une transformation du monde avec le désir de mener une vie équilibrée et heureuse ?
Autant de questions qui n’ont pas de réponses uniques, et qui n’en finissent pas d’être remises sur la table à chaque action politique ou chaque nouveau mouvement social.
Et alors que la critique sociale était toute occupée à se demander comment s’opposer au démantèlement des services publics, comment lutter efficacement contre la progression de l’extrême droite, comment réduire l’exploitation et la dégradation des conditions de vie (liée aussi à la dégradation de l’environnement) d’une majorité au profit d’une minorité toujours plus indécemment riche… voilà qu’arrive la collapsologie, dotée d’un pouvoir quasi-magique, celui d’éveiller les consciences.
Le leitmotiv du militantisme a toujours été : « il faut conscientiser les gens » ! Les conscientiser à quoi ? Ce n’était pas clair. 
Avec la collapsologie cela devient limpide, il s’agit de prendre conscience que les choses se dirigent vraiment dans une mauvaise direction, plus mauvaise et de façon plus rapide que ce qu’on peut penser quand on est pris par son quotidien métro-boulot-loisirs-dodo. Prendre conscience que ce système qui à la fois garantit et impose ce métro-boulot-loisirs-dodo pourrait s’effondrer, pour laisser la place à quelque chose de pas forcément tout rose (ou tout vert), et en tout cas pas sans une phase d’adaptation un peu désagréable pour pas mal de gens..
Cet horizon négatif qu’envisage la collapsologie est à l’opposé de l’horizon positif qui verrait enfin s’établir une société utopique, qui anime une grande partie de la critique sociale, celle de tendance révolutionnaire.
Le renversement que réalise la collapsologie sur le terrain de l’engagement politique est donc double : sa puissance de prise de conscience est inégalée, son horizon négatif et indésirable est inédit.
Ce double renversement rebat complètement les cartes de ce que pourrait être l’engagement politique. Et la critique sociale ne reconnaît plus ses petits, qu’elle pense à raison n’avoir pas enfantés elle-même.
Un tel ancien ingénieur de l’aéronautique voudrait devenir maraîcher et le revendique comme une action politique. La critique sociale lui répond qu’il n’a pas la culture politique pour que son acte soit effectivement politique. Son changement de vie n’est qu’une réponse individuelle à un mal-être individuel et ne contribue en rien à résoudre les inégalités sociales.
Telle autre, tout en continuant son travail dans une biocoop du centre d’une grande métropole se lève à 4h du matin pour occuper des tarmacs d’aéroports, espérant ouvrir les yeux à quelques personnes sur le fait que le transport aérien participe d’un système qui dérègle le climat au profit d’une minorité d’usagers. La critique sociale loue son effort, mais lui fait remarquer qu’il n’y a pas grand monde pour défendre les travailleurs et travailleuses exploités de la grande distribution ou de l’industrie
Pendant ce temps la collapsologie progresse, protéiforme, aux contours insaisissables, brassant large, avançant sans direction définie…
Rien de tel pour mettre la critique sociale en panique ! Qui sont ces bobos ou descendants de bobos, qui n’ont aucune conscience des rapports de force dans la société, et qui sont du côté des dominants sans le savoir ? S’ils ne possèdent pas un minimum de conscience de classe comment pourraient-ils aider à réduire les inégalités ?
Pendant ce temps les prises de conscience autour de la possibilité d’un effondrement prolifèrent (sans discuter de leur probabilité, que pour ma part je juge extrêmement faibles, imaginant plutôt une sécession toujours plus marquée d’une partie de la population). Les reconversions suite à ces prises de conscience se multiplient. Les jeunes diplômées sont toujours plus nombreuses à faire part de leur refus de parvenir, de leur refus de participer à un système productif et économique qui détruit la planète
La critique sociale s’est faite ubériser par la collapsologie. Les cartes de l’action politique ont été rebattues, et la critique sociale ne sait plus si elle a sa place à la table de jeu. Elle n’a pas les bonnes cartes et les règles ont changé.
Ce que la critique sociale reproche à la collapsologie ce n’est pas de faire fausse route. Car rien n’est vraiment écrit encore de l’itinéraire emprunté par la collapsologie. Que deviennent les individus suite à leur prise de conscience de l’ampleur de la catastrophe écologique et des possibilités d’effondrement ? Virent-ils à droite toute pour des réformes économiques libérales ? Deviennent-ils plus intolérants aux personnes de cultures et d’origines différentes ? Ce spectre de l’écofascisme, s’il n’est effectivement pas un homme de paille, voit-il ses rangs grossir des lecteurs ou lectrices de la littérature de la collapsologie (qui se revendique pourtant de gauche) ?
Il y a suffisamment de contre exemples pour démontrer que ce tableau, s’il n’est pas intégralement faux, est radicalement plus nuancé, et que sa teinte principale est opposée à celle que voudrait y percevoir la critique sociale.
Ce que la critique sociale reproche à la collapsologie c’est d’avoir accru la complexité de la question de l’efficacité politique. Et d’avoir ainsi contribué à une forme de perte d’identité de la critique sociale, qui a dès lors pris conscience subitement de sa politique de posture, et de son manque constant d’activité critique réflexive.
Face à cette identité perdue, la critique sociale cherche à en retrouver une en faisant de la collapsologie le bouc émissaire de la complexité et des errements de la transformation sociale, comme si cette complexité et ces errements étaient une nouveauté. Pour une part de la critique sociale qui s’étaient muée en idéologie simpliste pour laquelle la route était droite, c’est effectivement une nouveauté.
La critique sociale espère se souder autour de ce meurtre collectif de la collapsologie, un acte susceptible d’apaiser les tensions entre les différents courants de la critique sociale.
Se donner un nom, se conceptualiser, a été le plus grand tort de la collapsologie, même si cela permettait évidemment de cristalliser des pensées autour desquelles unir des individus de milieux différents. Mais c’était aussi s’exposer à la possibilité de devenir un bouc émissaire. Et la critique sociale ne s’en prive pas, essentialisant la collapsologie, piochant quelques idées de ce courant de pensée si disparate, afin de se créer un ennemi à sa mesure.
Je pense que la critique sociale a tout à y perdre. En provoquant ce duel, elle risque de se blesser car elle est moins forte que la collapsologie. Ensuite parce qu’elle va faire un mal inutile à la collapsologie, elle ne va pas l’aider à grandir. Elle va au contraire la dégrader, et ne va subsister qu’un étalage de pensées sans cohérence. La collapsologie sait qu’on ne gagne rien à s’engager dans une bataille qu’on ne désire pas, mais se retrouve malgré elle sommée de participer à ce duel.
Si la critique sociale a réellement à cœur la question de l’efficacité politique, elle doit plonger dans la mare de la collapsologie et l’aider à s’élever. Pas comme elle fait actuellement, en restant planquée en snipper, qui du haut de l’immeuble dézingue le premier collapso tentant une sortie.
notretravailquotidien (N.T.Q.)
–1– Définition de l’ubérisation
Le néologisme ubérisation a été formé à partir du nom de la société Uber, emblématique du phénomène pour le secteur des services de transport automobile urbain. Tous domaines d’activité confondus, l’ubérisation désigne un processus par lequel un modèle économique basé sur les technologies digitales entre en concurrence frontale avec les usages de l’économie classique. Ce modèle repose principalement sur la constitution de plates-formes numériques qui mettent en relation directe prestataires et demandeurs, ainsi que sur des applications dédiées qui exploitent la réactivité en temps réel de l’internet mobile.
Partie prenante de l’économie collaborative, l’ubérisation se distingue cependant de la stricte économie du partage par le fait qu’elle intègre, pour une large part de son champ d’application, des offres de services de prestataires professionnels à des clients, avec prélèvement d’une commission sur les transactions par les plates-formes de mise en relation.
Quelques exemples d’ubérisation
- Uber : voitures de tourisme avec chauffeur professionnel indépendant (VTC) et covoiturage urbain en véhicules particuliers (Uber Pop). Ces deux dispositifs concurrencent et déstabilisent le modèle économique des taxis.
- Airbnb : plate-forme mondiale de location et de réservation de nuitées chez les particuliers, en concurrence avec l’hôtellerie classique.
- Amazon Publishing : plate-forme d’auto-édition et de commercialisation de livres numériques, qui s’affranchit du circuit traditionnel (éditeurs, diffuseurs, distributeurs, libraires).