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Le confinement laisse le chant libre aux oiseaux

Dans la baie de San Francisco, le bruant à couronne blanche a profité de la baisse du bruit ambiant pour étendre sa gamme et baisser son volume sonore.

Dans la baie de San Francisco, un bruant à couronne blanche chante pour défendre son territoire et attirer les femelles.

En 1962, l’Américaine Rachel Carson publiait un livre-culte, future bible des mouvements environnementalistes. Printemps silencieux (Wildproject Editions, 2011) décrivait l’effet délétère des pesticides sur la faune sauvage, plus particulièrement sur les oiseaux. A la saison des amours, leurs chants avaient déserté les campagnes. L’enquête qui suivait ce constat éreintait l’industrie chimique. C’est donc avec un clin d’œil évidemment ironique qu’une équipe de chercheurs américains a publié, vendredi 25 septembre, dans Science, une étude sur un nouveau « printemps silencieux », comme l’annonce le titre. Cette fois, les êtres silencieux sont des humains, cloués chez eux par l’épidémie de Covid-19. Et les grands vainqueurs volent et chantent.

Elizabeth Derryberry et son équipe de biologie du comportement de l’université du Tennessee, à Knoxville, ont entrepris d’enregistrer pendant deux mois, en avril et mai, les bruants à couronne blanche dans la baie de San Francisco. « L’idée m’est venue en voyant les images de coyotes qui traversaient le pont du Golden Gate, raconte-t-elle. Beaucoup d’écologues y ont vu la possibilité d’étudier le retour des animaux dans notre champ visuel. Pour moi, c’était l’occasion d’observer leur réapparition dans notre paysage sonore. » Et comme le résume Jérôme Sueur, écologue et acousticien au Muséum national d’histoire naturelle, « le résultat est spectaculaire, d’autant qu’il va à l’encontre de ce que beaucoup affirmaient ».

Qui n’a pas entendu dire que les oiseaux s’en donnaient à cœur joie pendant le confinement, clamant leur bonheur à tue-tête ? En réalité, devant le silence retrouvé, ceux-là chantent « moins fort mais mieux », conclut l’étude. Ils baissent le volume, mais surtout ils élargissent leur gamme, en particulier vers les graves, là où le bruit de fond d’origine humaine leur interdisait d’être entendus de leurs congénères.

Envolées dans les graves

Elizabeth Derryberry a profité de quinze années d’enregistrements personnels sur plusieurs sites de la baie, urbains comme ruraux, mais aussi de données historiques beaucoup plus anciennes. Avec une baisse du bruit de fond moyen de 9,2 dB, les zones urbaines ont retrouvé un niveau sonore oublié depuis les années 1950. Sur ces mêmes territoires, la biologiste a constaté une diminution de 4 dB de l’intensité moyenne des chants. Pour un acousticien, rien que de très logique : soumis à un bruit de fond, chacun monte le volume. Inversement, si le bruit baisse, on baisse la voix. Mais les oiseaux, ici, font plus qu’inverser cet effet connu sous le nom de cocktail party. Même en mode piano, les bruants multiplient par deux la portée de leur chant. « Cela explique pourquoi les gens ont cru que les oiseaux chantaient plus fort : on les entendait de plus loin, donc on en entendait plus, donc on pensait qu’ils chantaient plus fort », résume la chercheuse.

Plus impressionnant encore, les bruants urbains modifient leur étendue vocale. Ils descendent en fréquence, à des niveaux que les archives n’avaient plus relevés sur de tels sites depuis 1971. Les chanteurs, qui connaissent la difficulté à mettre du volume sonore dans les graves sans s’abîmer la voix, n’en seront pas étonnés. Les biologistes nettement plus. « Je ne pensais pas qu’ils réagiraient aussi vite », avoue Elizabeth Derryberry. « Pour moi, l’adaptation vocale des oiseaux au niveau de bruit ambiant était un phénomène culturel, sur plusieurs générations, renchérit Jérôme Sueur. Découvrir une telle flexibilité sur un temps si court, c’est vraiment impressionnant. »

Encourageant aussi, insiste la biologiste américaine. Si ces travaux nous rappellent, en creux, l’impact de la pollution sonore sur les oiseaux, ils montrent que l’on peut inverser la tendance. « Le bruit n’est pas le seul facteur de stress, mais il est important, souligne-t-elle. Imaginez : s’il pouvait rester bas assez longtemps, on pourrait voir revenir des animaux sauvages dans nos villes. » Le rêve de Rachel Carson.

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