Hautes-Alpes : des membres de Génération identitaire relaxés pour leur opération anti-migrants
Des membres du mouvement Génération identitaire étaient jugés en appel mercredi 16 décembre pour avoir voulu eux-mêmes empêcher l’arrivée de migrants par les Alpes. Condamnés en première instance, ils ont été relaxés en appel.
La cour d’appel de Grenoble a relaxé le groupe Génération identitaire et trois de ses cadres jugés pour avoir « exercé une activité dans des conditions créant la confusion avec une fonction publique ».
En première instance en août 2019, Clément Gandelin (dit Galant), Romain Espino et Damien Lefèvre (dit Rieu) avaient été condamnés à six mois de prison ferme par le tribunal correctionnel de Gap. L’organisation d’extrême-droite avait écopé de 75.000 euros d’amende.
En audience d’appel en octobre 2020, de la prison avec sursis avait été requise, avec maintien de l’amende. Au printemps 2018, des militants de Génération identitaire vêtus de doudounes bleues ressemblant à celles de gendarmes avaient mené des partrouilles de nuit contre les migrants au col de l’Échelle près de Briançon, à la frontière franco-italienne. Ils avaient aussi déployé une chaîne humainesous la bannière « Defend Europe ».
De la « propagande politique »
Dans son arrêt de relaxe, que l’AFP a pu consulter, la cour d’appel estime que cette chaîne humaine était une action « purement de propagande politique », « à visée médiatique » et « annoncée comme telle ». Elle n’était donc pas selon la cour « de nature à créer une confusion dans l’esprit du public avec l’exercice des forces de l’ordre ».
Quant aux patrouilles nocturnes, « quel que puisse être le regard porté sur de tels agissements, ceux-ci ne sont pas pour autant constitutifs d’actes répréhensibles », a fait valoir la cour. Elle relève en effet qu' »aucun membre des forces de l’ordre interrogé » pendant l’enquête « n’a indiqué que ces patrouilles avaient contrôlé, retenu ou empêché de passer les migrants repérés ».
Ces derniers avaient été signalés par Génération identitaire à la police aux frontières (PAF) et parfois accompagnés jusqu’à ses locaux. « Aucun des migrants auditionnés n’avait indiqué avoir confondu ces individus avec les forces de l’ordre alors même qu’il s’agissait de personnes en détresse, affaiblies, maitrisant peu ou pas le français », ajoute la cour.
« Non je n’irais pas en prison pour avoir défendu les frontières de mon pays comme nos ancêtres l’ont fait avant nous ! Oui nous avons été persécutés judiciairement et diffamés depuis 8 ans », a réagi Damien Rieu sur Twitter ajoutant que » cette nouvelle victoire appelle celles de demain ! ».
Agnès Antoine, vice-présidente de l’association Tous Migrants est dite stupéfaite de cette relaxe « d’autant plus que certains de (ses) bénévoles ont été condamnés et d’autres sont poursuivis pour l’aide qu’ils apportent aux exilés ».
« Un message de très mauvais augure »
Selon les avocats de l’association cette décision « potentialise le risque que des milices viennent imposer leur
loi à la frontière en violation des droits fondamentaux des personnes exilées ». « Il s’agit d’un message de très mauvais augure pour tous ceux qui militent pour les droits fondamentaux, en plus de créer un deux poids deux mesures par rapport à la criminalisation des maraudeurs » (les militants venant à l’aide des plus démunis), écrivent Me William Bourdon et Vincent Brengarth.
Les deux avocats ont rappelé que les sept militants de Briançon condamnés après avoir participé à une manifestation en réaction à l’action de GI, étaient « toujours dans l’attente de leur procès en appel ».
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Nota : «
Génération identitaire » devant la cour d’appel de Grenoble
Groupe d’observation et de critique des comparutions immédiates à Grenoble
Habitué.es aux comparutions immédiates à Grenoble, nous nous sommes rendu.es cette fois à un autre genre d’audience. Le 21 octobre dernier, génération identitaire passaient devant la cour d’appel de Grenoble : Clément Gandelin, président de « l’association », Romain Espino, porte-parole, et Damien Lefèvre dit Rieu, ancien porte-parole. Ce dernier a quitté officiellement génération identitaire avant d’être embauché par le parti d’extrême-droite du rassemblement national (RN).
L’affaire date du printemps 2018. Le mouvement d’extrême-droite génération identitaire mène alors une opération de « communication » pour la modique somme de 35 000 euros, dans le département des Hautes-Alpes, à la frontière franco-italienne. Son objectif affiché et relayé par les médias est de prouver qu’il est possible de « reprendre le contrôle de nos frontières ». L’opération « mission alpes » n’est pas la première des casseroles de génération identitaire : en 2012, ils pénètrent sur le chantier d’une mosquée à Poitiers pour médiatiser leur discours islamophobe ; en 2017 ils affrètent un bateau en méditerranée pour empêcher les sauvetages en mer de personnes migrantes ; en 2018 ils dévastent les bureaux de SOS méditerranée à Marseille. Voici un court extrait de ce dont sont capables les identitaires en matière de xénophobie et d’actions violentes.
L’opération a commencé le 21 avril 2018 par une manifestation sauvage présentée aux forces de l’ordre comme une simple randonnée. Une balade au cours de laquelle ils dressent une longue barrière pour matérialiser la frontière et posent une énorme banderole sur un flanc de montagne pour décourager, si ce n’est empêcher, les personnes de traverser la frontière clandestinement.
Les identitaires passent ensuite carrément à la surveillance de la frontière à l’aide de deux hélicoptères, de drones et de plusieurs pick-up. La nuit, plusieurs équipes rôdent aux alentours du col de l’Échelle et survolent la zone en hélico. Cette véritable milice communique par talkie-walkie et joint la police par téléphone. Si des personnes tentant de passer la frontière sont repérées, les équipes au sol les interceptent en allumant soudainement leurs lampes torches. Elles les encerclent, les filment et les mènent jusqu’au poste de police. Des témoignages de personnes « interceptées » coïncident : elles sont encerclées par des individus vêtus d’uniformes bleu clair qui les filment sans leur demander leur avis et leur expliquent qu’elles ne sont pas les bienvenues en Europe. Certains témoignages parlent d’insultes et d’intimidations.
Dernier mouvement des « petits soldats » de la « mission alpes » : repérer les associations et les « pro-migrants ». Les membres de génération identitaire vont jusqu’à traquer une voiture avec à son bord trois personnes noires et au volant une personne blanche, perçue par les identitaires comme « pro-migrant ». Prise en filature et heurtée à coups de pare-chocs par les fascistes, la voiture est forcée de se garer sur un parking. L’équipage est filmé, notamment le conducteur sorti du véhicule, malgré son refus explicite. Les militants d’extrême-droite crient alors qu’ils viennent d’attraper un « passeur », et à l’adresse des personnes dans la voiture, ils crient qu’ils veulent voir leurs papiers. Flics dans l’âme.
En première instance, « l’association » génération identitaire écopait d’une amende de 75 000 €, la peine maximale. Quant aux trois inculpés, ils étaient condamnés à 6 mois de prison ferme, à 2000 € d’amende et à la perte de leurs droits civils, civiques et de famille pendant 5 ans. La perte de ces droits signifie entre autres : interdiction de voter, de se porter candidat à une élection ou encore d’exercer une fonction publique. Il est intéressant de noter que 5 ans correspond à la durée maximale que les juges peuvent poser pour une affaire délictuelle. Cette perte de droits est symbolique mais pas anodine : elle exclut les condamnés de la vie publique et politique. Pour Damien « Rieu » Lefèvre c’est son travail d’assistant parlementaire RN qui était dans la balance.
Quand on avait entendu cette nouvelle à la radio, on arrivait pas trop à y croire. La justice semblait enfin sur le point de pénaliser un mouvement fasciste, malgré des chefs d’inculpation très limités. D’autres délits auraient pu être relevés : incitation à la haine raciale, non-respect de la vie privée, atteinte au droit à l’image… Mais, pour une raison qui reste obscure à nos yeux, ces délits n’avaient pas été retenus car ils ne « tenaient pas » pénalement. Dans la loi, l’incitation à la haine raciale est pourtant définie en ces termes : « Ceux qui (…) auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, seront punis d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ou de l’une de ces deux peines seulement. » Le parquet lui avait préféré un délit passible d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende : celui d’avoir « exercé une activité dans des conditions de nature à créer dans l’esprit du public une confusion avec l’exercice d’une fonction publique » (433-13). Bref, les membres de génération identitaire étaient jugés uniquement pour s’être fait passer pour la police.
Aujourd’hui, à la cour d’appel de Grenoble, le chef d’inculpation est le même. Nous voilà partis pour trois heures de débat absurde portées en grande partie sur la couleur des uniformes des soi-disant défenseurs de l’Europe. Le « bleu schtroumpf » des identitaires était-il le même que celui des uniformes des policiers de la PAF ? La ressemblance était-elle volontaire ?
Clément Gandelin est interrogé en premier. Mal à l’aise et sur la défensive, il remballe les questions de la présidente. Romain Espino, quant à lui, s’exprime aisément. Il explique à la cour qu’« il n’y a pas de confusion possible » car leur matériel était floqué du logo Defend Europe. Il explique que leur volonté n’était pas de duper quiconque, et qu’au contraire cette opération consistait, entre autres, en une « démarche journalistique ». Toute la vallée avait entendu parler d’eux, et c’était le but. Quand vient le tour à Damien « Rieu » Lefèvre de s’expliquer, il sort de sa poche un discours déjà préparé. La juge interrompt sa récitation pour lui demander de répondre spontanément. Il n’aura pas l’occasion de tenir un meeting politique à la barre.
Pendant l’audition, les juges sont plutôt incisifs avec les prévenus : « Vous ne trouvez pas que le passage de ces personnes dans les montagnes est déjà assez difficile ? », « Comment pouvez-vous affirmer que ces personnes étaient en situation irrégulière ? », « Savez-vous que le respect de la vie privée est un droit ? ». Mais le chef d’inculpation est tellement absurde que les trois hommes surfent sur leur accusation avec un argumentaire tout aussi ridicule. « Rieu » Lefèvre le confirme en disant, presque insolent, que l’hélicoptère étant rouge, il était peut-être possible de les accuser de s’être fait passer pour des pompiers.
Quand vient la réquisition du procureur, celui-ci insiste : il n’est pas question de politique mais de débat juridique. En effet, la défense avait reproché au parquet de Gap d’avoir prononcé une peine politique. Il poursuit : « Constater un vol à l’arraché et appeler la police, oui. Mais patrouiller tels des militaires dans les montagnes à l’affût d’un délit c’est autre chose, c’est le travail des policiers, justement ». Puis en s’adressant à Espino : « Vous avez twitté après le rendu du procès à Gap : ‘Cette décision politique est un honneur, une médaille’, mais si c’est un tel honneur pourquoi faites-vous appel ? ». La réponse à sa propre question, il la donne quelques minutes plus tard. Il requiert 6 mois d’emprisonnement avec sursis, la réduction de la perte des droits civils, civiques et familiaux à une durée de 3 ans et demande à la cour de confirmer l’amende à l’association de 75 000 €. Transformer une peine ferme en un sursis, réduire la durée de perte de droits de moitié, et cela sans nouveaux éléments au dossier : voilà de quoi calmer la défense qui dénonçait une affaire politique.
Les avocats de la défense se régalent. Ils se disent outrés par le caractère politique du premier jugement : dans le dossier se trouvent des lettres de députés qui demandent la poursuite en justice de génération identitaire, ainsi qu’une circulaire de la Garde des Sceaux qui propose le chef d’inculpation au parquet de Gap. « Le dossier d’enquête ressemble plus à une note des renseignements », dit-l’un. Et repart sur le sujet qui semble décidément passionner tout le monde : la couleur des fameuses doudounes. « Avec ce genre de dossier, on a l’impression qu’on plaide une évidence : je plaide une relaxe pleine et entière pour mon client », conclut l’avocat personnel de Damien « Rieu » Lefèvre.
Pour l’avocat des identitaires, c’est l’occasion de dénoncer une prétendue différence de traitement entre militants radicaux. Il énumère les jugements des actions « d’activistes d’extrême-gauche tels que Greenpeace ou les Femens », pour prouver que ces groupes politiques auraient, selon lui, le droit à la liberté d’expression. Et avec un geste en direction des trois accusés : « ceux-là n’ont plus beaucoup de tribunes pour s’exprimer ». Pourtant, dès le 23 avril 2018, on pouvait déjà entendre Romain Espino déblatérer sur BFM, et une semaine après l’opération, Damien « Rieu » Lefèvre répondait aux questions de Jean-Jacques Bourdin sur RMC.
L’avocat précise aux juges qu’une « bande d’excités » rassemblés devant le tribunal ont planifié de s’en prendre à ses clients aujourd’hui. Et d’ajouter : « Je demande à la cour : de quel côté est la haine ? ». Le dispositif de sécurité est impressionnant. Pour rentrer dans le tribunal, il faut slalomer entre les policiers équipés d’armures anti-émeutes. Avant le début de l’audience, l’un d’eux passe au crible chaque box avec une lampe torche. Cinq ou six policiers sont postés en permanence dans la salle. Toutes les demi-heures, c’est la relève. Pendant les passages de relais, les armures et les chaussures couinent bruyamment sur le parquet de la salle d’audience, et durant une longue minute il est impossible de saisir ce qui se dit. Dommage ! On n’a pas pu entendre le salaire de « Rieu » Lefèvre en tant qu’assistant parlementaire européen. D’après nos recherches, le salaire pour cette fonction peut varier entre 1600 et 7600 euros.
Pour le dire franchement, on n’attend pas grand-chose de ce procès, dont le délibéré sera rendu le 15 décembre prochain. Les juges fixeront certainement une peine entre celles requises par le procureur et la défense. On oscillerait entre le sursis et la relaxe (qu’ils ont déjà eu pour leur occupation du chantier de la mosquée de Poitiers), grand suspens. Et ce qui nous choque, c’est l’indifférence des tribunaux face à la vague sur laquelle surfent les fascistes de génération identitaire : celle portée de manière toujours plus banalisée par de grands médias, celle du prétendu « conflit de civilisations ». On constate à regret que les thèmes appartenant historiquement à l’extrême-droite s’étendent aux partis institutionnels, de droite comme de gauche. Des thèmes violents et dangereux.
Les fascistes se servent de la justice pour se rendre toujours plus visibles, et en acceptant cet état de fait, la justice se met à leur service. Pour les identitaires, ce procès, comme ceux qui l’ont précédés sont des tremplins médiatiques, moins chers qu’un hélicoptère et qui restent largement dans leurs moyens. Finalement cette action en justice illustre une impasse de la lutte contre le racisme et le fascisme. Elle se concentre sur une inculpation qui repose à nos yeux sur des détails : que les identitaires aient potentiellement pu être confondus avec la police. Elle ne questionne pas les fondements idéologiques de ce groupe. Elle ne constate pas la violence raciste que les identitaires entretiennent au quotidien, perpétuant son ancrage dans le fonctionnement de la société française.