Bojo, Trump, Bolsonaro, Salvini : comment les « bouffons » ont pris le pouvoir
Trump, Bolsonaro, ou Boris Johnson incarneraient l’évolution ultime de l’Homo Politicus, qui gagne désormais le soutien des foules par son caractère grotesque, selon l’essayiste Christian Salmon.
Qu’ils soient populistes, nationalistes, souverainistes ou illibéraux, le substrat commun aux Trump, Salvini ou Johnson est leur incarnation « grotesque » du pouvoir, selon l’essayiste Christian Salmon.
La politique traditionnelle ne fait plus recette ? Vive l’Homo politicus dernière génération, qui ne se repose plus sur son programme ni sur ses compétences, mais sur sa puissance outrancière. Tel est le constat de l’essayiste Christian Salmon, connu pour son livre choc sur l’art du récit « marketé en politique, Storytelling* et qui boucle avec La tyrannie des bouffons (Les liens qui libèrent), un cycle de quatre ouvrages consacré à la façon dont les dirigeants affrontent le discrédit qui les frappe depuis les années 1990.
Qu’ils soient populistes, nationalistes, souverainistes ou illibéraux, le substrat commun aux Trump, Salvini ou Johnson est leur incarnation « grotesque » du pouvoir. Soit, au sens où l’entend Salmon, le recours à « l’ensemble des procédés qui déjouent les lois et les codes de l’exercice du pouvoir et de sa représentation ».
Ce pouvoir grotesque ne s’appuie sur aucun des trois types de légitimité établis par le sociologue Max Weber : traditionnelle, rationnelle-légale (liée à la fonction occupée) et charismatique. Au contraire, le « bouffon » s’efforce de ressembler au commun, au peuple, y compris dans ses aspects les plus vulgaires. Il se distingue par son caractère irrationnel et renverse tous les us-et-coutumes associés à sa charge. Roger Stone, l’ancien conseiller de Trump, Reagan et Bush, avait cette formule : « La politique est un divertissement : la seule chose pire que d’avoir tort, c’est d’être ennuyeux ».
Selon Christian Salmon, nous en sommes aujourd’hui à un nouveau stade : la parodie de soi. Outre le fait qu’elle constitue un parfait contre-pied au « système », à la fois par ses propositions politiques et sa manière de les incarner, elle épouse à merveille l’évolution des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle. Derrière chaque politicien de cette espèce singulière se cache un conseiller, un ingénieur, une éminence grise, dont le rôle est d’orchestrer cette autoparodie et de la rentabiliser. Brad Parscale pour Donald Trump, Steve Cummings pour Boris Johnson ou Luca Morisi pour Matteo Salvini ont tous joué ce rôle de marionnettiste. Un marionnettiste sachant aussi se transformer en alchimiste pour « transformer le plomb du discrédit en or de l’engagement », c’est-à-dire en votes. Dommage que, sur ce point, l’auteur ne compare pas la méthode, l’influence et l’importance du conseiller chez Emmanuel Macron, Angela Merkel ou Joe Biden…
La description de la stratégie de ces spin-doctors rappelle celle de Giuliano Da Empoli dans son essai Les ingénieurs du chaos (JCLattès). Le politologue italien montrait comment certains visages inconnus avaient changé les règles du jeu politique en portant au pouvoir des populistes. Mais Christian Salmon s’intéresse, lui, davantage à la méthode qu’aux vecteurs. L’une, récurrente, s’appuie sur la « théorie de l’Eléphant », développée par le linguiste américain George Lakoff. L’objectif est d’imposer son lexique et son cadrage narratif dans lequel on va pouvoir décliner des arguments partisans en popularisant ses mots-clés. Ceux-ci doivent s’éloigner autant que possible de la norme politique, voire morale : ils n’en paraîtront que plus authentiques et sincères. Cette authenticité est un blanc-seing à la haine favorisant la propagation et la normalisation de messages sexistes ou xénophobes.
Dans cette entreprise, les conseillers et ingénieurs des « bouffons-tyrans » peuvent compter sur des alliés de poids : les GAFAM et toutes les plateformes amassant les big datas. Christian Salmon explique ainsi comment Facebook, par ses recommandations, est responsable des deux tiers des inscriptions à des groupes extrémistes. La propagation des fakenews et de discours haineux leur octroie en effet des revenus extrêmement importants. Les conseillers de Trump ou Bolsonaro l’ont bien compris : plus le contenu est extrême, plus il est partagé. Et comme entre amis, on s’entraide, les algorithmes de Google, Facebook ou Twitter se chargent ensuite d’amplifier le phénomène, notamment par le microciblage, comme l’ont prouvé les campagnes de Trump, par exemple.
Sans malheureusement expliquer pourquoi, Christian Salmon affirme que cet Homo Politicus grotesque serait le dernier, précipitant la politique dans une sorte de trou noir. Venant se superposer aux big datas, l’intelligence artificielle pourrait en effet, à terme, submerger le discours politique réel des responsables ou des citoyens en inondant les réseaux d’un bavardage désincarné. Pour sauver la démocratie, il semble urgent de réfléchir à une alternative à la tyrannie des GAFAM. Et à lire Christian Salmon, ce n’est pas vraiment sur Homo Politicus qu’il va falloir compter.
Emmanuel Aumonier ( envoyé par l’auteur )