Mort de l’écrivain Michel Le Bris
Spécialiste de l’œuvre de Robert Louis Stevenson, créateur du festival Etonnants voyageurs à Saint-Malo, Michel Le Bris est mort samedi 30 janvier à l’âge de 76 ans, a annoncé sa famille.
Combien de vies peut-on faire tenir dans une seule ? Combien de passions ? Michel Le Bris s’est astreint à multiplier les unes et les autres sans compter, lui qui fut écrivain, éditeur, journaliste, directeur de festival, après avoir été militant d’extrême gauche – et sans jamais cesser d’être un fameux connaisseur du romantisme allemand comme du free jazz, de la piraterie et des explorateurs en tout genre, un amoureux jamais las de la baie de Morlaix qui l’avait vu naître, en même temps qu’un fou de voyages et particulièrement d’Amérique. Michel Le Bris est mort dans la nuit du vendredi 29 au samedi 30 janvier à l’âge de 76 ans, a annoncé sa famille dans un communiqué publié sur le site du festival Etonnants Voyageurs, dont il était le fondateur.
Né de père inconnu, à Plougasnou (Finistère), le 1er février 1944, dans une famille pauvre mais où les livres ont leur place, il est très tôt un élève exceptionnel encouragé par ses instituteurs. Pour combler les attentes de sa mère, justifiera-t-il par la suite, et tout en étudiant la philosophie, il entre à HEC, dont il sort diplômé en 1967, année où il devient rédacteur en chef de la revue Jazz Hot en même temps qu’il participe aux débuts du Magazine littéraire, aux côtés de Jean-Jacques Brochier.
Bientôt se produit le premier grand coup de tonnerre de sa vie avec Mai 68, qu’il décrira comme « une aventure intellectuelle exceptionnelle » et « un moment de grâce » dans Nous ne sommes pas d’ici (Grasset, 2009). Débute son histoire au sein de l’organisation Gauche prolétarienne (GP), qui le fait connaître, quand, en 1971, il prend la tête du journal La Cause du peuple à la suite de Jean-Pierre Le Dantec, incarcéré, puis qu’il est à son tour condamné à huit mois de prison, les murs de Paris se couvrent du slogan « Libérez Le Bris et Le Dantec. » Jean-Paul Sartre, inembastillable, succédera aux deux Bretons.
De la Gauche prolétarienne à « Libération »
Après sa sortie de prison, le compagnonnage entre Le Bris et l’auteur des Mots passe par la collaboration à J’accuse, le mensuel de la GP, avec laquelle il rompt bientôt, puis par sa participation active à la création du journal Libération, en 1973. L’année suivante, Le Bris et Sartre, rejoints par Le Dantec, lancent une collection de livres de reportages, « La France sauvage », successivement accueillie par Gallimard et par Les Presses d’aujourd’hui. Sa carrière d’éditeur l’emmènera chez Payot, Phébus, Flammarion, où il crée la collection « Gulliver », puis chez Hoëbeke (« Etonnants voyageurs », bien sûr).
S’il a fait paraître comme auteur quelques textes depuis 1970, il estime que son premier livre d’importance est L’Homme aux semelles de vent, qui sort en 1977 chez Grasset. Le premier d’une série de manifestes qu’il consacrera à une « littérature aventureuse » ; un ouvrage, aussi, témoignant de la distance prise avec tout dogmatisme politique. Il y affirme que l’héritage de Mai, pour lui, est d’avoir rendu possible « le retour à la fiction et au poème ».
Il y évoque aussi les romantiques allemands, et leur pari sur l’imagination créatrice – il y reviendra dans Le Paradis perdu (Grasset, 1981) puis dans le Journal du romantisme (Skira, 1981). Son livre suivant, La Porte d’or (Grasset, 1986), naît d’un long voyage en Californie, qui lui permet d’exhumer un inédit de Robert Louis Stevenson, avant qu’il ne publie sa correspondance, et ne se démène au fil des ans pour faire mieux et plus lire celui auquel il consacre Pour saluer Stevenson (Flammarion, 2000)
Sans conteste, cependant, l’une des grandes aventures de sa vie est le festival Etonnants Voyageurs, qu’il crée en 1990 à Saint-Malo et qui deviendra le plus gros rassemblement de lecteurs de l’Hexagone, après le Salon du livre de Paris. Se tenant invariablement le week-end de la Pentecôte, il rassemble d’abord une bande de copains, autour de Nicolas Bouvier (1929-1998) et de son Usage du monde, vade-mecum de Michel Lebris.
La manifestation ne cesse de prendre de l’ampleur, s’ouvre aux expositions de photos, aux films, aux documentaires, se décline à l’étranger – Bamako, Dublin, Sarajevo, Port-au-Prince, Haïfa… En 2007, avec son complice Jean Rouaud, il lance, contre le concept de littérature « francophone », le manifeste « Pour une “littérature-monde” en français », d’abord publié le 16 mars 2007, dans Le Monde, et signé par 44 auteurs.
En 2015, il transmet le flambeau de Saint-Malo à sa fille Mélani. Son dernier essai, Pour l’amour des livres (Grasset, 2019), est un « acte de remerciement » à l’égard des textes qui l’ont construit. Et qui n’ont jamais cessé de passionner celui qui a toujours voulu, comme l’exhortait Mai 68, mettre l’imagination au pouvoir.
Michel Le Bris en quelques dates
1er février 1944 Naissance à Plougasnou (Finistère)
1971 Directeur de La Cause du peuple, il passe huit mois à la prison de la Santé
1977 L’Homme aux semelles de vent (Grasset)
1990 Première édition du festival des Ecrivains Voyageurs de Saint-Malo
2007 Manifeste « Pour une “littérature-monde” en français »
2008 La Beauté du monde (Grasset)
30 janvier 2021 Meurt à Janzé (Ille-et-Vilaine)
Raphaëlle Leyris et Alain Beuve-Méry dans Le Monde
Condoléances et solidarités à sa famille et ses amis, en souvenir de nos militances ( 1968-1972)… MCD
Publications
Levi-Strauss, 1970 (sous le pseudonyme de Pierre Cressant)
Occitanie : volem viure! (nous voulons vivre!), 1974
Les Fous du Larzac, La France Sauvage, 1975
L’Homme aux semelles de vent, 1977
Le Paradis perdu, 1981
Le Journal du romantisme, 1981
Ys, dans la rumeur des vagues, 1985
La Porte d’or, 1986
Dublin, 1986
Une amitié littéraire : Henry James — Robert Louis Stevenson, 1987 (correspondance et textes)
La Fièvre de l’or, coll. « Découvertes Gallimard / Histoire » (no 34), 1988
Au vent des royaumes, 1991
Pour une littérature voyageuse, 1992 (collectif)
Le Grand Dehors, 1992
Robert Louis Stevenson : Les années bohémiennes, 1994 (biographie, tome I)
Robert Louis Stevenson, 1995 (direction)
Fragments du Royaume, 1995 (entretiens avec Yvon Le Men)
Bretagne, entre vents et amers, 1996 (sur des photographies de Jean Hervoche)
Un hiver en Bretagne, 1996
Écosse, Highlands & Islands, 1998 (sur des photographies de Jean Hervoche, Hervé Glot et Pietr-Paul Koster)
Les Flibustiers de la Sonore, 1998 (roman)
L’Ouest américain, territoire sauvage, 1999 (sur des photographies d’Olivier Grunewald)
Quand la Californie était française, 1999
Étonnants voyageurs, anthologie Gulliver de la littérature voyageuse, 1999 (direction)
Africa, images d’un monde perdu, 1999 (sur des photographies de Martin et Osa Johnson)
Les Indiens des plaines, 2000 (catalogue, direction)
Pour saluer Stevenson, 2000
Hôtel Puerto, 2001 (avec Alvaro Mutis, Jean Rolin, José Manuel Fajardo, sur des photographies de Philippe Séclier)
D’or, de rêves et de sang, l’épopée de la flibuste (1494-1588), 2001
Bretagne du monde entier, 2001
Pirates et flibustiers des Caraïbes, 2001 (catalogue, direction)
L’Aventure de la flibuste, 2002 (colloque, direction)
Les Mondes Dogon, 2002 (catalogue, direction avec Moussa Konaté)
Le Défi romantique, 2002 (nouvelle édition, revue et augmentée, du Journal du romantisme)
Fées, elfes, dragons et autres créatures des mondes de féerie, 2002 (catalogue, direction avec Claudine Glot)
Vaudou, le nom du monde est magie, 2003 (catalogue, direction)
Yeun Elez, un autre monde, 2003 (sur des photographies de Yann Champeau)
L’Europe des Vikings, 2004 (catalogue, direction avec Claudine Glot)
Rêves d’Amazonie, 2005 (catalogue, direction avec Pascal Dibie)
Visages des Dieux, visages des hommes : masques d’Asie, 2006 (catalogue, direction avec Jacques et Sylvie Pimpaneau)
Pour une « littérature-monde », 2007 (collectif, en codirection avec Jean Rouaud)
La Beauté du monde, 2008 (roman)
N. C. Wyeth : l’Esprit d’aventure, 2008 (album)
Nous ne sommes pas d’ici, 2009 (autobiographie)
Dictionnaire amoureux des explorateurs, avec Alain Bouldouyre, 2010
Rêveur de confins, 2011 (autobiographie)
Kong, 2017
Pour l’amour des livres, 2018
Édition d’œuvres de Stevenson
R. L. Stevenson (trad. de l’anglais), La route de Silverado, Paris, Phébus, 1987, 509 p.
R. L. Stevenson, Essais sur l’art de la fiction, Paris, La Table Ronde, 1988, 440 p.
R. L. Stevenson, Ceux de Falesa, Paris, La Table Ronde, 1990, 231 p.
R. L. Stevenson (trad. de l’anglais), À travers l’Écosse, Bruxelles, Éditions Complexe, 1992, 237 p.
R. L. Stevenson (trad. de l’anglais), Janet la Revenante et autres nouvelles écossaises, Bruxelles/Évry, Éditions Complexe, 1992, 236 p.
R. L. Stevenson, Les nouvelles Mille et Une Nuits, Phébus, 1992
R. L. Stevenson (trad. de l’anglais), L’Appel de la route (Intégrale des récits de voyage), Paris, Grande Bibliothèque Payot, 1994, 1419 p.
Fanny Stevenson, Le Voyage de la Janet Nicholl, Payot, 1994
R. L. Stevenson, L’esprit d’aventure, Phébus, 1994
R. L. Stevenson (trad. de l’anglais), Une ancienne chanson, Bruxelles/Paris, Éditions Complexe, 1992, 82 p.
R. L. Stevenson (trad. de l’anglais), Les Pleurs de Laupepa : en marge de l’histoire, huit années de troubles aux Samoa, Paris, Payot, 1995, 317 p.
R. L. Stevenson (trad. de l’anglais), Lettres du Vagabond (correspondance inédite, tome 1), Paris, NiL éditions, 1994, 807 p.
R. L. Stevenson (trad. de l’anglais), Lettres des mers du Sud (correspondance inédite, tome 2), Paris, NiL éditions, 1995, 949 p.
R. L. Stevenson (trad. de l’anglais), Les naufragés de Soledad et autres textes, Paris, L’Herne, 1998, 149 p.
R. L. Stevenson, La Flèche noire, Phébus, 1999
R. L. Stevenson (trad. de l’anglais), Intégrale des nouvelles, Paris, Phébus, 2001, 763 p.
R. L. Stevenson (trad. de l’anglais), Le Trafiquant d’épaves : roman, Paris, Phébus, 2005, 436 p.
Autres éditions critiques
Meriwether Lewis et William Clark, La Route de l’Ouest (Journaux, vol. 1), Phébus, 1993
Meriwether Lewis et William Clark, Le Grand Retour (Journaux, vol. 2), Phébus, 1993
Jean-Baptiste Labat, Voyage aux Isles : chronique aventureuse des Caraïbes, Paris, Phébus, 1993, 463 p.
William Dampier (trad. de l’anglais), Le Grand Voyage, Paris, Phébus, 1993, 399 p.
Victor Segalen, Voyages au pays du Réel : oeuvres littéraires, Bruxelles, Complexe, 1995, 1230 p.
Œxmelin, Les Flibustiers du Nouveau Monde : histoire des flibustiers et boucaniers qui se sont illustrés dans les Indes, Paris, Phébus, 1996, 364 p.
Victor Hugo, Le Rhin, Pirot éditions, 1996
Assassins, hors la loi, brigands de grands chemins ( Mémoires et aventures de Lacenaire, Vidocq, Macaire et Mandrin), Bruxelles/Paris, Complexe, 1996, 1183 p.