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« Nos ancêtres les Gaulois » : un mythe déconstruit par l’archéologie

Le Gaulois occupe une place à part dans la constitution du « roman national ». Tous les régimes politiques l’ont instrumentalisé avant que l’archéologie récente ne fasse tomber les clichés qui lui sont associés.

Le dernier Gaulois utilise aussi des gravures du XIXe siècle.

Le dernier Gaulois utilise aussi des gravures du XIXe siècle.

Ils ont tous eu leur petite formule. De Nicolas Sarkozy, qui estimait que « dès que l’on devient français, [v]os ancêtres sont gaulois », à Emmanuel Macron dépeignant des « Gaulois réfractaires« , nombre d’hommes politiques de la Ve République ont joué sur cette prétendue filiation. Cela valait aussi pour François Mitterrand, si souvent cité pour son érudition, qui a cherché à se faire enterrer au sommet du mont Beuvray, où Vercingétorix fut, de façon très provisoire, proclamé chef des tribus coalisées ! Or, s’ils occupent une place prépondérante dans le « roman national », les Gaulois sont un mythe au sens littéral. « A savoir qu’ils sont une réinterprétation du réel pour inciter, en théorie, la société à aller au-delà d’elle-même », éclaire Laurent Avezou, professeur à l’Ecole nationale des chartes (Toulouse) et auteur de La Fabrique de la gloire : héros et maudits de l’Histoire (PUF, 2020).

Travestir la réalité pour exalter les victoires

Même s’il puise ses racines dans un lointain passé, le mythe gaulois demeure une invention récente. Aux premiers temps de la monarchie franque prime la filiation avec ces « rois très chrétiens ». Mieux, nos têtes couronnées, qui entretiennent un complexe d’infériorité vis-à-vis des illustres Romains, cherchent à réécrire leur légende. D’où l’énonciation d’une origine troyenne fumeuse : après la chute de Troie, une partie de ses habitants, sous la direction d’un certain Francus (ou Francion), se serait installée après une longue errance sur les bords du Rhin, où elle se serait dotée d’un roi (Pharamon), dont Clovis serait le descendant. Une façon habile de nous donner la même ascendance que les Romains – eux seraient issus d’Enée et nous de ce fameux Francus. Sauf qu’il n’existe nulle trace de cet aïeul dans les textes et que son nom semble apparaître au VIe siècle de l’ère chrétienne sous la plume de Grégoire de Tours, qui l’aurait tenu de la tradition orale. A quand remonte alors le mythe gaulois ?

« A la Renaissance, à travers les humanistes qui redécouvrent les textes antiques comme La Guerre des Gaules de Jules César », estime Laurent Avezou. Le conquérant, en bon homme politique, n’hésite pas à travestir la réalité pour mieux exalter ses victoires. César présente le Gaulois comme brave et intrépide, une vision qui plaît aux érudits du XVe siècle. Ils y voient notamment une façon de s’affranchir de la fable troyenne – nos lointains représentants seraient plus anciens que les Romains – et ils donnent une « autochtonie » à la France à une époque où émerge le concept de monarchie nationale. « Ce patriotisme intellectuel reste cantonné à quelques cénacles et n’atteint pas les couches populaires », précise Laurent Avezou. D’autant que la monarchie française, qui glisse doucement vers l’absolutisme, n’est pas forcément à l’aise avec les Gaulois – 300 tribus, 60 peuples et pas un roi des Gaules, cela convient peu à un souverain tout-puissant comme Louis XIV.

De façon presque mécanique, le mythe retrouve son lustre au cours de la période révolutionnaire, lorsque monte la contestation de l’aristocratie. D’un côté, les nobles descendent des Francs, fiers héritiers des conquérants ayant fondé le royaume de France ; de l’autre, les Gaulois apparaissent comme les ancêtres du Tiers Etat. Le début du XIXe siècle donne lieu à une véritable instrumentalisation de l’Histoire, où les Gaulois sont la plupart du temps enrégimentés du côté des républicains. En 1828, Amédée Thierry entame la publication d’une Histoire des Gaulois en trois volumes dans laquelle il parle sciemment de « race [gauloise] de laquelle descendent les dix-neuf vingtièmes d’entre nous ». De la sorte, il est le premier à avancer cette idée de descendance reprise par Michelet, qui n’est rien d’autre qu’une manière « d’ethniciser » la nation. Ses successeurs jusqu’à Henri Martin fixent même les traits caractéristiques des Gaulois – bravoure, esprit franc, impétuosité, intelligence. Mais aussi quelques défauts : ils ne tenaient pas en place, manquaient de constance, étaient indisciplinés et vaniteux, faisaient montre d’ostentation et se révélaient en désunion perpétuelle.

« La IIIe République, avec l’école obligatoire, gratuite et laïque de Jules Ferry, marque le début de l’évangélisation des masses pour faire du Gaulois notre ancêtre », considère l’archéologue Jean-Paul Demoule. Le thuriféraire de cette thèse se nomme Ernest Lavisse, dont le manuel éponyme a façonné des générations d’écoliers en mettant en exergue une conscience nationale qui n’existait pas jusque-là. Son Petit Lavisse, publié en 1894 et extrêmement fédérateur, fut réédité jusqu’après la Seconde Guerre mondiale.

Le mythe gaulois a peu évolué jusqu’aux années 1960. Il a même servi au cours des deux conflits mondiaux. Pétain, par exemple, l’a maintes fois invoqué pour illustrer ce Français pur, vaincu mais se soumettant avec panache. « Il faut attendre la naissance tardive de l’archéologie préventive dans les années 1980 pour que cette image idéaliste soit enfin renversée, témoigne Jean-Paul Demoule. Depuis, la plupart des clichés sont tombés. » Ce fut le cas en matière d’urbanisme, avec la découverte de l’oppidum de Villeneuve-Saint-Germain (Aisne) ou le camp de Condé-sur-Suippe, près de Reims, démontrant que, bien avant la conquête romaine, nos pseudo-ancêtres ne vivaient pas dans des huttes, mais souvent dans de vastes et riches demeures. Leurs terres n’étaient pas particulièrement boisées et ils ne se nourrissaient pas de sangliers, mais de mets bien plus élaborés. Avant les Romains, ils possédaient leur propre système monétaire. Interrogée par L’Express quelques mois avant sa disparition, Suzanne Citron, auteure du Mythe national : l’Histoire de France revisitée (éditions de l’Atelier), se désolait : « Le mythe gaulois simplificateur ne rend pas service à notre pays. Face aux grands défis de la société comme l’islam, il nie la diversité des vagues migratoires, rejette les langues, conteste les territoires (les DOM-TOM, la Corse). Tout ce qui, depuis vingt-et-un siècles, a accompagné la création historique de la France. »

Bruno D. Cot ( envoyé par l’auteur ) 

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