A la recherche du « vivre-ensemble »
En pleine pandémie, les responsables politiques peinent à trouver un discours unificateur. La question de l’héritage républicain pouvait sembler ressembleuse. La réalité apparaît plus nuancée, explique Françoise Fressoz.
A quinze mois de l’élection présidentielle, faire renaître le « vivre-ensemble », autrement dit trouver le discours unificateur capable de rassembler une partie non négligeable de la société française, relève de la gageure. Quel que soit leur positionnement politique, les prétendants au match de 2022 se heurtent à deux difficultés majeures.
La première est immédiate : plus l’épidémie se prolonge, plus il leur est difficile de projeter les Français dans l’après, de les sortir de l’état d’asthénie dans lequel les enferme le régime de semi-liberté induit par la crise sanitaire. Le seul, dans ce contexte, à disposer d’un léger avantage est le président de la République, qui, sondage après sondage, conforte son socle parce qu’il est aux manettes et donne le sentiment de faire face.
Dans le dernier baromètre Harris Interactive, publié vendredi 26 février, 48 % des Français disent faire confiance à Emmanuel Macron. Le chemin de crête retenu depuis la fin du mois de janvier se trouve, pour le moment, validé. A la surprise quasi générale, le chef de l’Etat avait exclu un reconfinement. L’option tient toujours, mais, tant que la politique vaccinale n’aura pas été davantage déployée pour contrer la progression du virus, elle relève du pari.
Déstructuration
La deuxième difficulté, pour les prétendants, est structurelle. Elle tient à l’état de déstructuration de la société française que Jérôme Fourquet a mis en évidence en mars 2019 dans son livre L’Archipel français (Seuil). L’auteur y décrit le processus d’autonomisation des différents groupes sociaux intervenu ces trente dernières années sous l’effet de multiples fracturations (sociale, éducative, territoriale, ethnique, culturelle). Depuis, chacun a tendance à vivre dans sa sphère et, de plus en plus, à s’informer selon ses propres canaux, ce qui renforce encore l’effet bulle.
Politiquement, le premier signe de cette désagrégation s’est manifesté en 2002 lorsque Jean-Marie Le Pen s’est qualifié pour le second tour de la présidentielle en éliminant Lionel Jospin. Deux ans plus tôt, dans un souci d’unification, le socialiste avait théorisé une « nouvelle alliance » entre les exclus, les classes populaires et les classes moyennes, qui, dans la pratique, s’est révélée inopérante.
Quinze ans après cette première secousse, Emmanuel Macron est parvenu à recréer à son profit de la bipolarité autour du clivage France ouverte/France fermée, mais sans être assuré d’en rester durablement victorieux : ses soutiens viennent des catégories les plus aisées ou de celles qui ont le plus foi dans l’avenir, au risque de réactiver une forme de lutte de classes.
Depuis la rentrée de septembre, un autre clivage est actionné : la défense des valeurs de la République face aux tentations séparatistes. Le choix paraît a priori judicieux, car la matrice républicano-laïque a fortement contribué dans le passé à structurer la société française. On pouvait supposer que la préservation de l’héritage trouve un large écho à droite et à gauche ainsi que dans les différentes catégories sociales. Or, la réalité apparaît plus nuancée.
« La France des oubliés »
En exploitant les résultats du 12e baromètre de la confiance politique du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS, montre que la République, en tant qu’idéal fédérateur, a du plomb dans l’aile : si 42 % des enquêtés considèrent leur pays comme « une nation assez unie malgré ses différences », 53 % le voit comme « un ensemble de communautés qui cohabitent les unes avec les autres ». Les plus jeunes (18-24 ans) se caractérisent par le taux le plus faible de réponses en faveur de la représentation nationale (30 %), de même que les membres des catégories populaires (37 %), comparés à ceux des catégories supérieures (52 %).
D’autres questions mesurent le degré d’appartenance à une communauté. Si, en moyenne, 25 % des enquêtés répondent qu’ils ont le sentiment d’appartenir en priorité à la communauté nationale, 45 % affirment qu’ils n’ont pas le sentiment d’appartenir à une communauté quelconque, qu’elle soit nationale, linguistique ou géographique, de modes de vie ou de valeurs partagées. La proportion monte à 65 % dans les catégories populaires. Elle explose chez les enquêtés proches du Rassemblement national ou déclarant n’être proches d’aucun parti. Le chercheur y voit le signe d’une République « profondément désintégrée » dans laquelle une bonne partie des Français ne se reconnaît dans rien et porte un regard désabusé sur le champ politique.
Il y a un an, le laboratoire d’idées et d’action Destin commun, qui se donne pour mission de construire « une société plus soudée », avait publié les enseignements d’une enquête réalisée pendant l’année 2019 avec l’institut Kantar. A partir des réponses de 6 000 participants portant sur leurs convictions profondes et leur degré d’engagement social et civique, trois familles avaient émergé : « la France tranquille » (30 %) regroupe les citoyens plutôt satisfaits de leur destin et confiants dans les institutions démocratiques ; « la France polémique » (32 %) rapproche fictivement deux groupes contestataires radicalement opposés : les « militants désabusés » à gauche, les « identitaires » à droite ; « la France des oubliés » (38 %) est celle des citoyens les moins impliqués dans la vie démocratique, sociale et citoyenne.
Selon François-Xavier Demoures, directeur de Destin commun, c’est elle qui représente le plus grand défi pour les organisations démocratiques, à cause d’une possible jonction avec les identitaires qui pèsent 20 %. « Parce que la France des oubliés a des appartenances et des liens faibles, elle est vulnérable aux récits qui veulent rétrécir la communauté de destin sur une base identitaire », souligne l’étude. Eviter cette jonction constitue l’enjeu majeur de la bataille de 2022.